Vous avez été victime de fuites dans la presse, comment le vivez-vous ?
Les « fuites », comme vous dites, je m’en moque. Je n’ai rien à cacher. Mais il y a une façon de faire du journalisme en se contentant de colporter des ragots dans le seul but, non d’informer, mais de nuire, que je trouve indigne.
Mais votre désaccord avec la suppression de l’histoire en classe de terminale n’est pas un ragot, c’est la vérité.
Ce n’est pas le problème. Le problème, c’est de savoir ce qu’une discussion privée vient faire dans le débat public.
On n’a d’ailleurs aucun mal à vous imaginer en colère sur ce sujet...
Peut-être... Mais depuis quand l’imagination est-elle une qualité journalistique ? Où sont les témoins ? Qui sont-ils ?
Ce sont des confidences. Le off, ça existe...
Que le off serve à mettre le journaliste sur une piste de réflexion ou d’enquête, très bien. Mais que le off soit systématiquement présenté comme une information, non ! Rapporter les propos de quelqu’un qui les assume, c’est une information. Rapporter un propos anonyme n’en est pas une. Quand on ne sait pas qui parle, on ne peut pas juger de sa motivation, ni du degré de vraisemblance de ce qu’il raconte. On n’est à l’abri d’aucune manipulation, d’aucune instrumentalisation. L’encouragement à la dénonciation anonyme est une pente glissante...
Reconnaissez que le métier de journaliste ne peut pas consister à s’en tenir à la parole officielle...
Pour moi, le métier de journaliste c’est enquêter, recouper, vérifier pour essayer de donner l’information la plus exacte possible, sans se laisser manipuler, ni instrumentaliser.
Les journalistes qui ont parlé de votre réaction, ou ceux qui ont divulgué votre salaire vous ont-ils appelé pour que vous confirmiez l’information ?
Sur le premier point, oui, mais l’article était déjà écrit. Sur le second, non. Mais ce n’est pas le plus important. La vraie question c’est : qu’est-ce que mon salaire vient faire dans le débat public ? Que cherche le député qui rend publique une donnée personnelle recueillie à l’occasion d’un contrôle parlementaire ? Que cherche le journaliste qui s’en fait le relais sans prendre même la peine de faire la distinction entre le coût salarial total et le salaire perçu ? Et pourquoi seulement mon salaire ? En acceptant de devenir un personnage public j’ai accepté d’être davantage exposé à la curiosité, même la plus malsaine. Mais je ne suis pas obligé de l’encourager.
Encore une fois, je n’ai rien à cacher. Mais imagine-t-on à quoi ressemblerait une société où toutes les informations relatives à la vie privée seraient exposées sur la place publique ? Imagine-t-on l’ambiance d’une entreprise, d’une administration où l’on afficherait à l’entrée les salaires, les primes, les gratifications de chacun ? Faisons bien attention à ne pas fabriquer une société où chacun passerait son temps à épier, à envier, à jalouser les autres. Elle serait invivable.
Jean Lacouture défend la thèse selon laquelle une société démocratique ne peut pas vivre sans secret.
Il a raison. Rendre chacun tellement transparent que l’on peut voir à travers, c’est nier la densité de la personne humaine. La transparence absolue, c’est la fin de toute intimité. C’est la définition du totalitarisme. Quand le « mur » de la vie privée n’existe plus du tout, on est dans une société totalitaire.
Mais les hommes politiques eux-mêmes jouent de l’exhibition...
C’est de moins en moins vrai au fur et à mesure que le harcèlement devient de plus en plus insupportable. Même les hommes politiques ne peuvent pas vivre sans un minimum d’intimité. Je pense même que la transparence absolue aurait pour effet de tuer la politique. Imaginez que le Conseil des ministres soit filmé comme le souhaiteraient certains : il ne s’y passerait plus rien. Ce n’est pas la transparence elle-même qui est en cause. Ce qui pose problème, c’est de la vouloir absolue. Tout ce qui est poussé jusqu’à l’absolu, qu’il s’agisse de la politique, de la morale, de la religion, ou même de la raison, devient totalitaire.
Où placer le curseur ?
Le meilleur antidote au totalitarisme n’est pas dans les lois ni dans les règlements. Il est en chacun d’entre nous. C’est d’abord un problème de conscience, de culture, de savoir-vivre, bref de civilisation. Ce n’est pas parce que je jouis d’un droit que je dois m’autoriser à l’exercer sans limite. Je dois faire attention à ne pas empoisonner la vie de mes voisins, pas seulement après dix heures du soir. Je dois m’efforcer d’être poli même avec les gens que je n’aime pas. Ce n’est pas parce que je jouis d’une totale liberté d’expression que je dois m’autoriser à tout dire... Sinon, il devient vite impossible de vivre avec les autres. C’est ce travail de chacun sur lui-même qui est la marque d’une société civilisée. Autant dire que je ne crois pas tellement à un encadrement légal plus restrictif pour corriger les dérives de notre société de l’information. Mais je crois que la réflexion morale, éthique, déontologique est plus nécessaire que jamais et je suis bien décidé en tout cas à continuer d’exprimer mon indignation face à ces dérives, même si elle est politiquement incorrecte.
Toutes les questions qui devraient renvoyer à la conscience de chacun sont, en France, encadrées par une loi. Le meilleur exemple en étant les lois mémorielles...
A-t-on eu raison de s’engager sur cette voie ? Ces lois nous aident-elles à mieux vivre ensemble ? Ne nous dispensent-elles pas d’un examen de conscience qui serait bien plus profitable ? Poser ces questions, c’est déjà y répondre. Mais la question la plus importante est quand même de savoir s’il doit y avoir une histoire officielle inscrite dans la loi et à laquelle même les historiens ne peuvent s’attaquer sous peine de prendre le risque, comme on l’a déjà vu, d’être poursuivis. Ma réponse est non.
En acceptant de devenir un personnage public, j’ai accepté d’être davantage exposé à la curiosité, même la plus malsaine. Mais je ne suis pas obligé de l’encourager.
Diriez-vous la même chose de la loi Gayssot ?
Je comprends les motivations de l’époque où il s’agissait de contrer la montée du négationnisme, mais on a mis le doigt dans un engrenage qui se révèle dangereux. Il faut se défaire de l’idée que la loi et la justice peuvent régler tous les problèmes de la vie en société. Il convient au moins de circonscrire strictement le cadre d’application de telles lois et d’arrêter d’en faire de nouvelles.
La réprobation morale suffit-elle ?
Ce n’est pas la loi qui fonde la cohésion d’une société, ce sont les valeurs partagées, la morale commune. La loi n’est qu’une des expressions de ces valeurs. Je suis contre le moralisme. Mais si vous substituez partout la problématique juridique au cas de conscience, il n’y a plus de vie ou société possible. Ne sous-estimez pas la force de la réprobation morale, elle est beaucoup plus grande que la force de la législation. Pour le meilleur et pour le pire. Pour moi, le problème majeur est un problème d’éducation plus que de législation.
Trop de recours aux tribunaux ?
Je pense que oui. La juridicisation — mot barbare — prend trop d’importance. Elle tue la règle. La loi est d’autant plus forte qu’elle n’est pas pléthorique. Elle doit être simple, compréhensible par tout le monde. L’Etat de droit commence quand chacun sait ce qu’il peut raisonnablement attendre des autres. Si les lois sont trop nombreuses et trop compliquées, on ne le sait plus, et si les jurisprudences prennent de plus en plus le pas sur la loi et si elles deviennent de plus en plus aléatoires, on le sait encore moins et l’on s’éloigne beaucoup de l’État de droit. De toutes les façons, le droit ne peut pas remplacer la morale. S’il n’y a pas un minimum de valeurs partagées, de respect de la parole donnée, d’honnêteté, de sens de l’honneur, je ne sais plus ce que je peux raisonnablement attendre des autres et je ne peux pas résoudre ce problème en mettant un juge derrière chaque citoyen.
Pourtant, Nicolas Sarkozy est bien plus procédurier que ses prédécesseurs. Souvenez-vous des poupées vaudou : ne méritaient-elles pas davantage le mépris que le recours au tribunal ?
Non. On ne peut pas considérer qu’il est normal de pouvoir commercialiser des poupées représentant des personnes nommément identifiées dans lesquelles on plante des épingles. Cela n’a rien de normal dans une société civilisée. Il s’agit d’une atteinte à la dignité humaine et le respect de la dignité humaine est du ressort de la loi. Ce qui m’étonne, ce n’est pas que les tribunaux aient été saisis dans un cas de ce genre, mais plutôt que certains, qui passent leur temps à donner des leçons, aient manifesté si peu d’indignation à l’idée que l’on puisse gagner de l’argent de cette manière.
Vous avez vivement critiqué la décision de première instance, l’estimant scandaleuse...
C’est vrai. Juridiquement les décisions de justice sont ce qu’elles sont et elles s’appliquent. Mais j’estime avoir un droit imprescriptible à l’indignation morale, comme tout citoyen. Ce droit, je n’y renoncerai pas. Je sais que certains syndicats de magistrats avaient considéré à l’époque qu’il s’agissait d’une insupportable pression sur la justice. Mais voyez-vous, autant je trouve légitime que l’indépendance de la justice soit protégée, qu’elle soit mise à l’abri de toutes formes de pression ou d’intimidation, autant je trouverais extrêmement choquant que, dans une société démocratique, une profession, une corporation, ou quiconque puissent s’exonérer du jugement moral des autres. Mon indignation portait sur les attendus du jugement. Elle était personnelle. C’était celle d’un citoyen qui pense qu’enfoncer même symboliquement une aiguille dans le cœur de quelqu’un est une atteinte insupportable à la dignité humaine qui ne peut pas faire l’objet d’un commerce. Avoir le droit d’exprimer cette indignation, c’est ma conception de la République. Je n’en changerai pas. On ne peut pas vivre dans une société civilisée sans une conception partagée de la dignité, un minimum de respect de l’autre, pas davantage sans un minimum de courtoisie, de politesse.
Et quand vous traitez BHL de « petit con » ?
Je regrette de m’être laissé aller à cette insulte, pour l’idée que je me fais de moi-même. Je vous rappelle quand même qu’auparavant, il m’avait traité de raciste, ce qui était passible des tribunaux...Vous savez, lorsque votre fils de neuf ans rentre de l’école et vous dit : « Papa, il paraît qu’on dit à la télé que tu es raciste », ça fait un drôle d’effet... Mais je n’aurais pas dû me laisser aller.
... Ce qui explique que vous l’ayez traité de « petit con prétentieux » ?
Aurait-il mieux valu que je l’attaque en diffamation ?
Cela aurait été contradictoire avec ce que vous nous avez dit sur la juridicisation de la société.
C’est pour cela que j’ai résisté à la tentation. Mais le registre de la diffamation n’est plus celui de la fausse information. Surtout quand elle est répétée en boucle sur les médias. Faut-il accepter sans réagir de vivre dans une société où, de plus en plus, au lieu de dialoguer avec l’adversaire, avec celui qui n’est pas du même avis que vous, d’argumenter, même passionnément, on préfère chercher à le disqualifier, à le discréditer. Regardez ce qui se passe dans le débat intellectuel comme en politique. Regardez le débat sur l’identité nationale : que l’on compare un ministre de la République avec lequel on n’est pas d’accord à Laval, Déat ou Marquet [1]... c’est-à-dire à des gens accusés de haute trahison ou ayant collaboré avec le nazisme, c’est quand même affligeant. C’est indigne d’un débat démocratique. Comment ne pas être scandalisé ?
Les émissions de débats tournent souvent à l’altercation.
La surinformation, les formats très courts des médias modernes, le zapping y ont contribué : pour ouvrir une brèche dans le mur médiatique, pour que l’on parle de vous, il vaut mieux être excessif, susciter la polémique. L’argumentation rationnelle, raisonnable, raisonnée ne trouve plus sa place. Elle n’a jamais le temps de s’exprimer. Elle n’est pas propice à la reprise dans les dépêches. On ne retient que le mot de trop, l’insulte ou l’invective. Ce n’est pas seulement la déontologie des journalistes qui est en cause mais la nature des médias, la structure de l’information aujourd’hui.
Vous-même, après le discours de Dakar, avez été décrié par toute une partie de la presse... On vous a accusé d’être un « nostalgique de la colonisation »...
C’est typique d’une pratique journalistique qui se contente de sortir de son contexte une petite phrase qui peut prêter à toutes les interprétations. Il suffit pourtant de lire ce discours pour se rendre compte qu’il est tout le contraire d’une nostalgie de la colonisation. J’ai été frappé par la désinformation. On a parlé de ce texte sans l’avoir lu. Pour toute personne qui ne l’avait pas eu sous les yeux, il était entendu qu’il était colonialiste. L’ayant lu, il devenait impossible de soutenir un tel propos. Mais voilà, n’importe qui dit une imbécillité, Internet s’en mêle, c’est repris par dix ou quinze sites. Du coup, la presse s’en empare à son tour comme s’il s’agissait d’une information, simplement parce qu’elle figure sur dix sites. Combien de fois m’a-t-on prêté des propos que je n’ai jamais tenus... Mais ils deviennent vérité à force de circuler.
Faites-vous désormais plus attention quand vous écrivez des discours ?
Si l’on se demande à chaque phrase que l’on écrit ce que l’on peut en faire en la sortant de son contexte ou en la déformant, on n’exprime plus rien. Bien sûr, je fais attention. Mais je ne veux pas céder à ce terrorisme médiatique qui conduit tout droit à la langue de bois. Je suis frappé par l’incapacité de beaucoup d’éditorialistes, de journalistes, aujourd’hui, à quelques notables exceptions, de faire un peu sérieusement de l’analyse de texte, de chercher à comprendre ce qui a été dit. Beaucoup hélas ! ne s’évertuent qu’à chercher dans les discours la confirmation de leurs a priori. C’est ainsi, il faut faire avec. Mais qui peut s’en réjouir ?
Les éditorialistes ne sont pas sérieux ?
J’ai le sentiment, s’agissant des journalistes, et je le dis sans nostalgie, qu’ils faisaient mieux leur travail il y a une vingtaine d’années, en tout cas dans le champ politique, qu’ils ne le font aujourd’hui. Je trouve qu’il y a vingt ans, il y avait davantage de travail de réflexion, d’analyse. On prenait le temps d’étudier un texte. Aujourd’hui, ce qui prime, c’est la réaction à chaud. Est-ce l’influence des technologies de l’information ? Est-ce parce que nous n’avons pas encore bien appris à nous en servir ? Le fait est qu’il existe un décalage entre la rapidité de l’évolution technologique et la façon dont notre esprit évolue, dont nos comportements, notre éthique s’adaptent. Sur Internet, les sites sont censés disposer de modérateurs. Durant les fêtes, j’ouvre par hasard le site d’un quotidien gratuit qui parlait du séjour de Pierre Sarkozy au Brésil. L’article expliquait que le fils du Président avait échappé à la mort par miracle lors d’une coulée de boue. Un commentaire disait : « Dommage qu’il en ait réchappé ! »... Sur un autre site ayant pignon sur rue, je tombe sur l’éditorial d’un blogueur associé qui affirme que l’on ne peut pas taxer Nicolas Sarkozy d’antisémitisme (sous-entendu parce qu’il a lui-même des origines juives) mais « sa plume peut-être »... Heureusement, tout Internet n’est pas comme cela. Mais quand même, on a parfois l’impression que l’on est en train de perdre le sens du mot civilisé. C’est bien la question de la civilisation qui est posée. Je l’ai dit à propos de la polémique autour des propos de Brice Hortefeux aux universités d’été des jeunes de l’UMP : voler un mot, une phrase, les jeter en pâture à l’opinion sans se soucier du contexte, de l’intonation... c’est tourner le dos à une certaine idée de la civilisation. L’intonation, le contexte, la ponctuation, ça compte. La civilisation, c’est la nuance, la subtilité de la langue, la signification des mots qui change selon la manière dont on les prononce. Ça vaut pour le discours de Dakar. On a souvent repris une phrase du discours en la tronquant : « L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire. » Pardon, la phrase exacte était : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » On peut dire que c’est un détail, mais ce n’est pas du tout pareil. Les mots comptent. Et puis il fallait la lire à la lumière de tout le texte. Le contexte, ça compte...
Je ne veux pas céder à ce terrorisme médiatique qui conduit tout droit à la langue de bois. Voler un mot, une phrase... c’est tourner le dos à une certaine idée de la civilisation.
Nicolas Sarkozy vous en a voulu après ce discours ?
Non, pourquoi ? Beaucoup d’Africains ont aussi trouvé que c’était un discours de vérité. Et avec le recul, il serait intéressant de réexaminer cette polémique à la lumière du discours du président Obama à Accra. On pourrait aussi se souvenir de Mandela quand il raconte son enfance dans son autobiographie. Laissez-moi vous en lire trois phrases : « Ma vie [...] à cette époque était façonnée par la coutume, le rituel et les tabous. C’était l’alpha et l’oméga de notre existence et cela allait de soi. Les hommes suivaient le chemin tracé pour eux par leur père ; les femmes menaient la même vie que leur mère avant elles. » On pourrait faire le même exercice avec les souvenirs d’enfance de Senghor et de bien d’autres. Peut-être que cela aiderait à mieux comprendre le sens de certains passages. Est-ce trop demander que les commentateurs essayent de comprendre avant de porter un jugement définitif ? Ou faut-il se résigner à l’idée que le jugement est déjà arrêté avant même que le discours soit prononcé ?
Vous venez d’une famille plus que modeste.
Je n’en tire aucune honte ni aucune gloire.
Comment vivez-vous tout ce « bling-bling » qui entoure le Président ?
Où est l’argent qui coule à flots, où est le bling-bling ?
Le yacht de Bolloré ?
Quelques jours de vacances sur le bateau d’un ami, qu’est-ce que cela avait de scandaleux ?
Avouez qu’il y a eu un sacré décalage entre ses déclarations et ses actes : quand il a parlé de faire une retraite, tout le monde pensait à un monastère reculé plutôt qu’au bateau de Bolloré !
Il a eu besoin de décompresser après une campagne très éprouvante. Et alors ? Que n’aurait-on pas dit au nom de la laïcité s’il avait choisi le monastère ? Quand même, la seule chose qui compte, c’est de savoir s’il s’est efforcé de tenir les engagements qu’il avait pris pendant la campagne, s’il s’est efforcé de conduire la politique qu’il avait promise. Quand je regarde la manière dont il exerce sa fonction depuis son élection, moi je n’ai aucun problème avec ma conscience. Si j’en avais un, je ne serai plus là.
Souvenez-vous de cette remise de légion d’honneur où Nicolas Sarkozy dit au grand patron qu’il décore : « Un jour, je serai aussi riche que toi. » Vous êtes gaulliste. Imaginez-vous le général de Gaulle se comporter ainsi ?
Personne n’est le général de Gaulle. Ce genre de comparaison est absurde. Chacun est dans son époque, avec son tempérament, son style, son histoire, son âge. Je ne sais pas si Nicolas Sarkozy a vraiment prononcé cette phrase — je n’y étais pas. Mais je ne vois pas ce qui, dans son style de vie, renvoie à cette image qu’on veut absolument lui coller, de quelqu’un obsédé par l’argent. Si c’était le cas, il aurait choisi un autre métier.
Une image tempérée par l’arrivée de Carla Bruni, mais très présente au début.
Selon qui ?
Les médias extrapolent ?
Parfois, ils inventent.
Le style, ça compte quand même ?
Qu’est-ce qu’il a son style ?
Vous vous y retrouvez ?
Ce n’est pas le mien, ce n’est pas le vôtre, chacun a son style. Je ne vois pas ce que le sien a de plus discutable que celui de ses prédécesseurs. En réalité, depuis le début, on lui intente un procès en illégitimité. On n’attaque pas tellement le fond, la politique, on n’argumente pas. Non, tout est ramené à sa personne. On voulait à tout prix la modernité, la proximité, l’implication. On se plaignait d’avoir un président qui n’agissait pas assez, qui ne parlait pas assez. Voilà un président très actif. Du coup, on le trouve trop actif ! On reprochait à l’Élysée trop de pompe, de solennité, de distance. Maintenant on trouve qu’il n’y en a plus assez. Et pourtant, le protocole est toujours le même et le Président le respecte scrupuleusement. On se plaignait d’une présidence trop monarchique. Se plaindrait-on maintenant qu’elle ne l’est pas assez ? Cela ne tient pas debout. Et l’on a oublié toutes les critiques virulentes adressées à tous ses prédécesseurs. Toujours le manque de profondeur historique...
Vous avez écrit des discours pour Jacques Chirac. Était-ce très différent ?
Nicolas Sarkozy n’a pas le même rapport aux idées, aux discours, que Jacques Chirac. Pour Jacques Chirac, le discours était une figure imposée. Pour Nicolas Sarkozy, c’est un acte politique. Remettre les idées et le discours au cœur du débat politique est l’un de ses choix marquants. Ce choix, Barack Obama l’a fait aussi. La modernité n’était pas où on la croyait : tous les communicants récusaient les grands discours au nom de l’interactivité. Eh bien, c’était une erreur ! C’est justement parce que tout est interactif, réactif, parce que tout est dans l’immédiateté qu’il faut trouver le moyen de s’inscrire dans la durée. Plus le monde va vite, plus les informations abondent, plus on a besoin de temps, de repères, d’ancrage, de profondeur.
Vous êtes très sévère avec Internet.
Non. C’est un formidable outil mais force est de constater aussi qu’il a libéré beaucoup d’injures, d’invectives, de haines. Il a une dimension défouloir que je trouve préoccupante. Si tout le monde se met à se défouler, on est mal partis pour vivre paisiblement ensemble.
Que faire ? Jacques Myard [2] dit qu’il faut maîtriser et « nationaliser » le réseau : ça n’a pas beaucoup de sens.
Je ne pense pas que ce soit une solution, mais il ne peut pas non plus y avoir au sein de la société de telles zones, sans les qualifier de « non-droit », disons asociales. Un jour, j’étais sur France Inter. Jean-Marie Colombani faisait sa chronique lorsqu’un auditeur a appelé pour l’invectiver : « À quoi sert Colombani ? C’est honteux ! » Une mise en cause ad hominem. Ensuite, alors que nous parlions de Philippe Seguin, un autre est intervenu hargneusement : « Cette compassion, c’est honteux ; cela relève de la psychiatrie ! » Que voulez-vous répondre ? J’ai l’impression que les mauvaises habitudes prises sur Internet où il n’y a aucune retenue ont tendance à se répandre. Encore une fois, on ne peut pas vivre dans une société sans un minimum de retenue de la part de chacun.
Les journalistes ne sont pas obligés de prendre pour argent comptant toutes les sottises qui se racontent sur Internet ou ailleurs.
Que diriez-vous à vos amis législateurs ?
Il y a des règles qui doivent s’appliquer sur Internet comme ailleurs. Mais ce n’est pas qu’une question de législation. Les journalistes ne sont pas obligés de prendre pour argent comptant toutes les sottises qui se racontent sur Internet ou ailleurs.
Vous allez souvent sur Internet ?
Ce n’est pas ma culture, mais je m’en sers et je vais voir ce qu’on y raconte. J’en ressors souvent assez ébahi.
Ça vous inquiète ?
Ce qui m’inquiète, c’est la perte d’un certain esprit critique, d’une distance salutaire de l’intelligence. Ce qui m’inquiète, c’est que mes enfants pourraient penser qu’en cliquant sur Internet, on a accès à toute la connaissance du monde et qu’on n’a plus besoin d’apprendre, plus besoin de prendre le temps de la réflexion, de la maturation... Mais, c’est d’abord à l’école que ça se joue. C’est aussi un espace d’expression inédit, pour des gens qui n’ont pas forcément l’occasion de s’exprimer. Avouez que c’est paradoxal : quand vous ouvrez un débat sur l’identité nationale, on vous accuse de trop libérer la parole, supposant donc qu’il vaut mieux ne pas la libérer. Mais sur Internet, où des flots d’injures se déversent tous les jours, on trouve ça très bien de libérer la parole ! Je suis pour le débat mais je préfère un débat où l’on voit la tête des gens, où l’on connaît leur nom, où chacun prend ses responsabilités, plutôt que des forums où tout le monde se cache.
La démocratie participative n’est pas votre truc.
Insulter les gens ne signifie pas, à mes yeux, participer à la démocratie. Et la démocratie du pseudonyme n’est pas ma conception de la démocratie.
Vous ne seriez pas réactionnaire ?
Pourquoi ? L’insulte, la caricature, la grossièreté, l’impolitesse, l’absence de respect pour les opinions des autres, c’est progressiste ?
Un peu « réac » quand même ?
Il faut arrêter d’employer des mots à tort et à travers. Aujourd’hui, quand on se réclame de l’héritage des Lumières, quand on croit à la République, à l’idée de progrès, on se fait traiter de réactionnaire par ceux qui veulent jeter tout ça par-dessus bord, c’est parfaitement ridicule. Moi, ce que je trouve profondément réactionnaire, ce sont les tentations communautaristes. C’est le retour du tribalisme, c’est le cynisme de la finance, la folie des marchés, les subprimes...
Les réactionnaires aujourd’hui, ce sont ceux qui veulent en finir avec la Nation qui sert de cadre à la solidarité, avec l’État qui s’oppose à la dictature des marchés, avec la République qui veut l’égalité des chances. Les réactionnaires, ce sont ceux qui ne veulent plus de règles, de morale, de lois, à part celle de la jungle, celle du plus fort. Le darwinisme social, le cynisme soixante-huitard qui appelait à jouir sans entrave, voilà ce qui est réellement réactionnaire pour moi ! Je ne trouve pas du tout réactionnaire de vouloir reconstruire une école de la République qui, par le mérite et l’élitisme républicain, favorise la promotion sociale. Je lui dois tout, à cette école-là. Chez moi, il n’y avait pas de livres, et la République m’a donné le goût des livres. Chez moi, on n’allait pas au théâtre et la République m’a donné accès à Molière, à Racine, à Corneille. Tout le monde a le droit de partager ce qu’il y a de plus beau, de plus grand dans la culture et le savoir. La République du mérite, de l’excellence et, comme le disait Malraux, « la culture pour chacun » plus que « la culture pour tous », pour moi, c’est le contraire de la réaction.
Il faut des quotas concernant les minorités visibles dans les médias ?
L’idée d’établir des quotas sur des critères ethniques est en contradiction avec tous nos principes républicains. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire d’efforts pour réduire l’écart qui s’est creusé entre la diversité de la société et la diversité du monde médiatique, politique ou économique. Mais pourquoi passer par des quotas, par des règles juridiques qui vont fonder des droits sur des critères ethniques ? C’est la pire des méthodes, elle enferme les gens dans leurs origines alors que l’idéal de la République c’est de les en libérer. La concurrence des origines, la concurrence des mémoires, c’est un jeu très dangereux dans un pays comme le nôtre qui s’est construit sur l’idée d’égalité.
Est-il vrai que vous êtes l’auteur de la tribune du candidat Farouk Hosni [3] à la direction de l’Unesco, publiée dans Le Monde ?
Non, je n’écris pas pour les ministres des pays étrangers.
Vous auriez pu la relire ?
Et alors ? La seule chose qui compte dans cette affaire, c’est la position qu’a prise la France. Je voudrais dire quand même que la violence de la polémique n’était pas forcément un service rendu à la cause que les opposants à la candidature de M. Hosni prétendaient défendre. Je rappelle quand même que l’Égypte a été le premier pays à signer un accord de paix avec Israël, et qu’elle est un élément essentiel de la stabilité et de la paix au Moyen-Orient.
Ce n’était pas l’Égypte qui était mise en cause, mais un Égyptien !
C’était la candidature officielle de l’Égypte et M. Farouk Hosni est membre du gouvernement égyptien depuis plus de dix-sept ans.
Au-delà des propos antisémites de ce ministre ?
Il a reconnu qu’il n’aurait pas dû les tenir. Je n’ai pas à le défendre, je ne suis pas son avocat. Il l’a fait lui-même dans sa tribune. Je peux comprendre certaines réactions de philosophes, d’intellectuels, mais là encore il faut tenir compte du contexte. Il faut aussi bien avoir conscience que lorsqu’on exerce des responsabilités politiques, il est nécessaire de tenir compte des conséquences de ce que l’on fait. C’est pourquoi, je vous le rappelle, le Premier ministre israélien lui-même avait décidé de ne pas s’opposer à cette candidature. Je ne suis pas un adepte de la real politique mais il n’y a rien de pire que la politique de la bonne conscience. Elle conduit souvent à des désastres et à des drames. La morale de la politique, c’est une morale des conséquences, pas seulement des intentions.
Certains estiment que vous parlez trop librement et que chacun « doit rester à sa place » comme l’a dit François Fillon.
C’est un conseil que ma grand-mère me donnait souvent. Fort heureusement, je ne l’ai pas suivi... Plus sérieusement, je ne me suis jamais pris pour le président de la République ni pour le Premier ministre ni pour un ministre.
La liberté de parole dont vous disposez en tant que conseiller, c’est du jamais vu...
Avant, les conseillers restaient occultes. Maintenant, on les connaît. Cela s’appelle la transparence, non ? Mais je suis bien conscient que lorsque je m’exprime, je n’engage pas que moi-même, alors vous savez, je fais attention à ce que je dis...
Savoir que vous pouvez parler participe à votre plaisir d’être à l’Élysée ?
Occuper la fonction que j’occupe est une forme d’engagement et je ne me suis jamais engagé de ma vie en me cachant. Mais à l’Élysée, seul le Président décide. Moi, la seule liberté que je me reconnais, c’est de pouvoir partir si je ne me sens plus en accord avec ma conscience. Je cite toujours la phrase de Malraux : « Seul l’esclave dit toujours oui ». C’est ma définition de l’homme libre. Mon plaisir d’être à l’Élysée, c’est que je me sens à la fois très engagé et très libre.

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


