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A contre-courant

Entretien avec Francis Balle :

on surestime le pouvoir médiatique

L’auteur de « Médias et société » conteste à la fois l’utopie de la communication et ceux qui voient toujours, dans les médias, une source de manipulation.

L’idée que nous vivons aujourd’hui dans la société de communication est un postulat qui fait l’unanimité. Et nous avons tendance à mettre la communication à toutes les sauces !

Depuis la fin du XXe siècle, la communication fait figure de signe distinctif de la modernité. La communication a pris la place de l’industrie. En effet, les raisons de « communiquer » se sont multipliées pour embrasser aujourd’hui un champ aussi vaste que celui des médias. La communication sert à vendre mais aussi à promouvoir une idée. Les actions de communication, qui s’inspirent des logiques de la publicité et des relations publiques, présentent des réalités différentes en fonction des objectifs assignés. Le champ des possibles est extrêmement vaste.

Mais cette puissance de la communication, cette recherche de la manipulation et de l’éveil du désir, trouve son origine dès les années 1920, avec d’abord la propagande politique puis la publicité...

Oui, mais la grande différence, la véritable nouveauté, c’est que la communication est devenue une valeur en soi, un idéal, une véritable utopie, pour reprendre l’expression de Philippe Breton. L’idée communément admise, c’est que plus on communique et mieux c’est. L’école de Palo Alto a fait le constat qu’il est impossible de ne pas communiquer.

Et refuser de communiquer, c’est déjà adresser un signe aux autres ?

La communication est de ce fait devenue à la fois le moyen de résolution des conflits mais aussi le plus sûr chemin vers l’épanouissement de soi. Pour beaucoup, la communication autorise la réalisation par l’homme de son humanité. Pour d’autres, à l’inverse, la communication est perçue comme l’une des sources du malheur de l’homme moderne. David Riesman, dans « La foule solitaire », montre un homme perdu, ballotté au gré des modes successives, sujet de l’empire de l’éphémère. Le politiquement correct veut que les médias soient de puissants outils de manipulation. Il y a une tendance à penser que les médias disposent d’une sorte d’ordre de mission. Par exemple, ce serait l’invention de Gutenberg qui aurait fait la Réforme. Or, c’est l’inverse : la Réforme a fait Gutenberg. Les réformés ont certes su tirer parti de l’imprimerie pour diffuser leurs idées, mais celles-ci étaient apparues un siècle plus tôt dans les plus grandes cités de l’Europe du Nord. La technique n’impose rien : elle propose et l’homme dispose.

Mais un discours presque paranoïaque s’est développé autour de la notion de manipulation.

De fait, les médias s’exposent au soupçon comme beaucoup d’autres organisations et institutions. Dans la veine d’un Balzac pour qui, si la presse n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer, la dénonciation de l’utilisation des médias comme moyen privilégié pour manipuler l’opinion et téléguider les pouvoirs établis a fait florès. Certains ne voient dans la presse et les journalistes que des serviteurs zélés des puissants. Ce procès est permanent et un peu court. Il se nourrit d’une surestimation du pouvoir des médias et d’une vision très pessimiste de la nature humaine. Or, les citoyens sont en réalité moins désarmés qu’on ne le croit, moins crédules qu’on ne l’imagine. L’influence des médias est beaucoup plus complexe que ne le pensent ces critiques sommaires. Dans nos systèmes démocratiques, avoir de son côté les plus grands médias n’est pas une garantie absolue de victoire. Les exemples sont multiples où la victoire électorale n’a pas été au rendez-vous malgré la pression médiatique.

« Beaucoup se complaisent dans des visions apocalyptiques. Le choix n’est pas, en vérité, entre en cauchemar de Babel et la guerre des tribus. »

Les mécanismes de formation d’une opinion seraient donc bien plus diversifiés et complexes que ne le pensent les amateurs de complot.

La complexité des mécanismes de réception est bien plus riche que d’aucuns affectent de le croire. Aucune enquête n’est jamais venue récuser les conclusions des travaux de chercheurs comme Lazarsfeld et Katz dont l’étude, dite « Personnel Influence » et publiée en 1955, a d’abord démontré la diversité des effets d’un message. A chaque élection, les citoyens ont une perception sélective : le plus souvent, nous entendons ce que nous avons envie d’entendre. Les deux chercheurs ont montré l’influence des relais d’opinion, de ces proches auxquels nous faisons volontiers confiance qui, sans que nous en soyons nécessairement conscients, servent de guides d’opinion. La résistance à l’influence des médias est d’autant plus forte que le soupçon est important. C’est lorsque les médias apparaissent totalement inoffensifs qu’ils deviennent potentiellement dangereux !

Du point de vue économique, on assiste à la constitution d’un paysage où peu d’acteurs émergent. Que ce soit dans le domaine de la presse ou dans celui de l’édition.

Cette construction sous forme d’oligopole, avec deux ou trois acteurs majeurs et une myriade d’acteurs plus modestes mais créatifs, est la forme la plus achevée d’organisation dans une économie moderne. La stratégie de Jean-Marie Colombani, le président du journal Le Monde, est d’autant plus pertinente que sans cela, il est fort à parier que le journal aurait été très fragilisé et marginalisé dans une conjoncture où un autre oligopole se serait nécessairement constitué. Jean-Marie Colombani a réussi là où ses prédécesseurs ont échoué et a évité la marginalisation du journal. Dans le domaine de l’édition, Hachette-Lagardère, renforcé par l’intégration de 40 % de feu Vivendi Publishing, est redevenu le numéro 1 en France. Editis, qui est composé des 60 % restants, associé sans doute à un autre acteur, du type de Media-Participation et, enfin, le nouvel ensemble La Martinière-Le Seuil vont constituer deux pôles alternatifs et fédérer d’autres énergies, alimenter différents éditeurs. Mais cela ne se fera pas nécessairement au détriment de la diversité et de la créativité, car elle peut autant s’exprimer à l’intérieur, où la recherche d’innovation est une source de profit potentiel, qu’à l’extérieur, où l’esprit d’invention est le principal moteur de progression.

Vous êtes très critique de l’idée d’américanisation galopante des esprits à travers la mondialisation.

La mondialisation de l’économie n’est en rien une nouveauté, elle a débuté en 1492 avec Colomb qui découvre l’Amérique. Cependant, après 1991, la mondialisation ne se contente pas de reprendre la dynamique d’origine. La révolution numérique et la fin de la guerre froide favorisent à la fois les échanges internationaux et le sentiment que le monde tend à s’unifier. Le terme globalisation résume cette nouvelle phase. Mais, en effet, cette mondialisation-globalisation nourrit la hantise d’une uniformisation de la culture sous l’égide des Etats-Unis. La planète deviendrait un vaste « Mac World ». Après le 11 septembre, une peur inverse est apparue : la crainte d’une fragmentation croissante du monde. Les mêmes qui voient dans les Etats-Unis la pire des menaces, et se taisent face au terrorisme et aux dictatures, imaginent une course irrésistible vers un monde toujours plus fracturé.

Point de salut entre tribalisation et uniformisation.

Beaucoup se complaisent dans des visions apocalyptiques. Le choix n’est pas, en vérité, entre le cauchemar de Babel et la guerre des tribus. Le dilemme de l’uniformité et de la diversité est dépassé par la vertu des échanges, leur invitation à civiliser nos différends et à respecter nos différences. La mondialisation économique, comme les médias, n’est en soi ni un bien ni un mal. Elle contient en germe toutes les menaces et toutes les promesses du village planétaire.

Il est toujours plus facile, et plus vendeur, de raisonner en noir et blanc.

Les raisonnements simplistes et manichéens expriment des visions dépassées et se laissent prendre au jeu du déterminisme. Si nous avons tant de mal à appréhender les réalités complexes et contrastées de la société globale, c’est parce que nous sommes encore prisonniers de concepts dépassés ou en voie de l’être, que nous continuons de penser le monde en fonction des règles de la guerre froide, que nous n’avons pas pris la mesure des effets du nomadisme et des échanges. Les nations et leurs États ne sont plus repliés sur eux-mêmes et les repères des hommes et des peuples ne s’inscrivent pas seulement dans l’enclos de leurs terres natales. Il faut, je crois, utiliser les médias pour que les hommes puissent aussi vivre dans d’autres maisons que celles de leurs seules nations.

Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Francis Balle.

Francis Balle est professeur de sciences politiques à l’université de Paris II.


 
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