Le citoyen peut-il se passer des élus et des journalistes ? Depuis environ un siècle, chaque nouveau média se propose de remettre en cause le pouvoir des médiateurs. L’activité politique pourrait ainsi se développer dans un cadre de démocratie directe sans représentants élus, le citoyen pourrait directement raconter les événements dont il est témoin sans la médiation des professionnels. Cette utopie est notamment apparue dans les années 1970 avec la vidéo et les télévisions communautaires. Elle ressurgit aujourd’hui avec Internet. Comme l’écrit l’essayiste et journaliste américain Dan Gillmor : « Nous sommes les médias ! » Au lieu d’être simplement des lecteurs passifs, nous devenons des auteurs actifs. Après une période d’engouement au milieu des années 2000 où l’on a cru que le journalisme participatif allait balayer le journalisme traditionnel, il est de bon ton depuis quelque temps d’estimer que ce phénomène est finalement mineur, que les « journalistes citoyens » ne sont que des amateurs naïfs et inexpérimentés, qu’après l’effervescence des blogs et de nouveaux sites Internet, tout allait redevenir comme avant. Ce serait certes une erreur d’ignorer le caractère essentiel du phénomène de la production amateur, mais il convient de le situer à sa vraie place.
L’image amateur
Examinons, tout d’abord, le cas le plus évident : l’amateur se trouve dans un lieu où le journaliste n’est pas, soit parce que l’événement est totalement inattendu, soit parce que l’accès en est très difficile. C’est le cas des catastrophes naturelles, des attentats, et de certains mouvements sociaux. Dans semblables situations, les amateurs fournissent les premières images qui, souvent, vont passer en boucle dans les grands médias. Qui n’a pas vu ces images de tremblements de terre, d’inondations, d’explosions, d’amerrissages forcés d’avions... Seuls les témoins ayant dans la poche un téléphone portable ou éventuellement un appareil photo numérique peuvent réaliser ces documents. Ce qui ne veut pas dire que ces images ont été réalisées pour la télévision ou la presse. Quand on interroge quelques-uns de ces amateurs, on s’aperçoit qu’ils n’avaient nullement l’intention de faire un reportage. Ils ont saisi ces images spontanément, sans réfléchir, d’abord pour pouvoir affronter le choc de la réalité et atténuer le traumatisme qu’il a pu produire, afin d’en garder une trace pour eux, pour leurs amis, comme témoignage qu’on pourra ensuite montrer et ainsi rappeler que cela a bel et bien existé. Ces images sont d’abord expédiées aux proches pour les rassurer, leur dire qu’on est encore en vie. On remarque par ailleurs qu’elles ne sont pas envoyées immédiatement aux médias comme le ferait un reporter qui veut s’assurer de son scoop. Elles sont souvent postées après un appel à images lancé par tel ou tel professionnel. Dans le cas des mouvements sociaux ou politiques, comme ceux de Tunisie et d’Égypte, ce sont les acteurs eux-mêmes qui prennent ces images pour les envoyer à travers leur réseau social ou pour faire connaître leurs causes. Dans cette situation, les images peuvent être soit envoyées aux médias — on entre alors dans le schéma classique — soit distribuées directement au sein de sites de partage. Enfin, il existe un cas plus spécifique et relativement rare où des photographes amateurs souhaitent proposer leurs images à des agences. En France, Citizenside s’est spécialisée dans l’image amateur qu’elle introduit dans un circuit professionnel. Elle les étudie à l’aide d’outils de contrôle informatique : en examinant l’horodatage, les manipulations éventuelles, mais effectue aussi une vérification journalistique. Si certaines photos de célébrités — comme celles de Jérôme Kerviel — ont eu une audience importante, il s’agit le plus souvent d’images d’événements locaux : un accident spectaculaire, une chute de neige inattendue... On voit dans ce cas qu’Internet offre à certains amateurs (qui ne sont qu’une toute petite minorité), une voie alternative vers un début de professionnalisation.
« Internet offre à certains amateurs une voie alternative vers un début de professionnalisation. »
L’écriture amateur
Si donc les images d’amateurs de l’actualité sont le plus souvent des documents bruts rarement produits pour les médias, il en va différemment des productions spécifiques des amateurs sous forme de textes ou éventuellement de vidéos. Ces documents peuvent être publiés dans des journaux en ligne, comme Agoravox, ou sur des blogs. Le premier offre une visibilité plus forte (mais tous les articles ne sont pas publiés), tandis que le second, s’il ne se soumet pas à des procédures de sélection, sera plus confidentiel.
Contrairement à l’utopie initiale du journalisme-citoyen, on constate que l’amateur apporte peu de faits nouveaux, dévoile rarement des informations inconnues, réalise peu d’enquêtes originales. De temps en temps, il s’appuie sur ses compétences, privées ou professionnelles, pour apporter un point de vue nouveau sur un événement mais, le plus souvent, il s’agit d’un travail de synthèse s’appuyant sur des données issues du Web.
Au demeurant, ces amateurs ne prétendent pas concurrencer les journalistes professionnels. Ils s’estiment plutôt complémentaires. En fait, leur objectif premier est moins d’informer que d’exprimer leur opinion sur un sujet qui les intéresse et sur lequel ils ont acquis quelques connaissances. Ce qui les attire dans ce nouveau mode d’expression est la possibilité de prendre la parole (ce sont souvent des passionnés d’écriture) et d’exprimer leur subjectivité.
La spécificité des pratiques amateurs
Voilà ce qui caractérise d’abord l’amateur et le distingue du professionnel. On insiste souvent sur la médiocrité de ses productions. Cette évaluation pose problème parce qu’elle revient à mesurer la qualité de la production à l’aune du professionnalisme. Dans cette perspective, l’amateur sera toujours inférieur. En fait, celui-ci est ailleurs, il ne veut pas se comparer à l’artiste ou au journaliste. Il veut avant tout faire autre chose. C’est un autodidacte qui ne respecte pas toujours les canons en usage ; mais il a acquis une certaine compétence, seul et sur le tas. Son activité est le résultat d’une passion qui participe de la construction de son identité 2. Le journaliste amateur n’est pas un spécialiste des sujets qu’il traite, mais il veut donner son point de vue sur une question qui le captive, qu’il souhaite traiter différemment. Contrairement au journaliste à qui on demande de s’effacer derrière son sujet, le blogueur parle à la première personne, exprime son avis. Ce qu’il écrit ou photographie ne dépend pas des impératifs fixés par une rédaction en chef ou par le lectorat. Il exprime ce qu’il veut, comme il l’entend. Il le fait également à son rythme, de façon intense à certains moments, et plus sporadique à d’autres.
« Contrairement au journaliste à qui on demande de s’effacer derrière son sujet, le blogueur parle à la première personne, exprime son avis. »
À l’inverse, l’amateur n’est pas un profane. Au contraire, c’est un connaisseur, qui s’est documenté et qui en sait souvent beaucoup. En ce sens, il est, lui aussi, expert. Car si le terme expert désigne le plus souvent le spécialiste, le mot a une autre signification : il renvoie à celui qui a acquis des compétences par l’expérience. En ce sens, l’amateur est un « expert par en bas ».
Une convergence possible
Si donc l’amateur se situe dans un autre monde que le journaliste professionnel, la question de la concurrence n’a pas beaucoup de sens. Il convient plutôt de réfléchir aux situations où professionnel et amateur, chacun avec ses objectifs, peuvent coopérer et utiliser au mieux les possibilités du Web pour produire quelque chose de nouveau. Prenons l’exemple de WikiLeaks : alors qu’on a souvent présenté ce site comme un concurrent de la presse, il me semble que c’est, au contraire, une bonne illustration de ce phénomène. Une chaîne de coopération complexe s’est mise en place entre amateurs et professionnels pour relier, à un bout, le citoyen scandalisé et à l’autre, le public qui découvre des scandales. D’une part, WikiLeaks fonctionne comme un acteur quasi professionnel qui vérifie et sélectionne les informations brutes envoyées par des whistleblowers, comme Bradley Manning, ce soldat américain qui a fait parvenir au site des informations confidentielles sur l’action de l’armée américaine en Irak. D’autre part, le site fait preuve d’une grande maîtrise informatique par sa capacité à protéger ses informations sur des sites ad hoc. Mais ensuite, seuls des grands journaux de référence, comme le New York Times ou Le Monde, avaient les compétences nécessaires pour exploiter ces montagnes de documents. Ainsi, pour les warlogs afghans, le Guardian a-t-il fait appel, à côté de ses journalistes professionnels, à des spécialistes de la région, mais aussi à des experts d’analyse de données. Ces derniers ont ainsi pu établir des cartes interactives facilitant aussi bien la compréhension de la situation, que sa présentation détaillée. Plus largement, ces outils permettaient d’extraire de la base de données les informations dont le journaliste avait besoin pour écrire son papier.
Mais l’amateur, qui est rarement un nouveau pourvoyeur d’informations, peut faire autre chose. Ainsi, participer à l’analyse, si de nouveaux acteurs de l’information lui donnent des outils pour le faire. Le journalisme de données qui, depuis plusieurs années, se spécialise dans le traitement journalistique de grosses bases d’informations, comme le fait, en France, le site Owni.fr, permet de fournir des sources brutes à l’amateur d’information qui s’intéresse à tel ou tel aspect sécifique, et autorise celui qui le souhaite à participer à quelques traitements ou à confronter les données en question à ses connaissances. On retrouve ainsi la dimension première de l’amateur, celle de vouloir s’informer de la façon la plus complète possible. ■

Revue Médias















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