Présentant la programmation du Théâtre du Chêne Noir sur Daily Motion et « Le JT du off », Gérard Gélas y annonçait la conférence de la Saint-Valentin 2009 : « André Comte-Sponville nous parle d’amour », prestation qu’on peut aujourd’hui visionner sur les mêmes médias.
« Que cette personne qui m’est infiniment supérieure sur le plan de la pensée nous fasse l’amitié de venir parler ici, c’est... eh bien... du bonheur annoncé », déclarait le metteur en scène avignonnais. Ce bonheur annoncé relève de l’aura, à la fois proche et inaccessible, naguère attribuée au grand écrivain. Et aujourd’hui dévolue à une trajectoire et à une compétence toutes deux médiatiques. Le philosophique y renouerait avec son étymologie. Amour de la sagesse, il vise la béatitude (Comte-Sponville), le salut (Ferry), les plaisirs (Onfray).
Un avatar plutôt qu’une trahison
Cette philosophie médiatique du bonheur suscite la critique acerbe de ceux qui y voient une trahison. Une critique porte sur le discours, mais aussi sur la façon d’être du philosophe. Celui qui voit dans la philosophie une façon de vivre bien retrouvera sur une multiplicité de scènes la parole philosophique, capable de réconcilier le corps et l’esprit : le philosophe présent rend présente la philosophie, ce qui explique qu’il ait tant besoin de la réincarner.
« L’enrôlement médiatique de la philosophie n’est pas si nouveau. »
La philosophie ne démontre pas sa vertu par ses résultats, mais dans une communication où elle devient indispensable à la vie de l’humanité, parce qu’elle inclut dans son discours la réponse de l’autre. Ainsi, la définition épicurienne, qui veut que la philosophie procure la vie heureuse, bénéficie-t-elle d’une promotion massive dans l’univers médiatique, car celui-ci revendique la même prétention. Quoi de mieux, comme l’a démontré Virginie Spies, qu’une philosophie hédoniste pour légitimer l’obligation décrétée par les médias de trouver le bonheur ! Dès lors que ceux-ci montrent la voie, il n’est pas étonnant que la philosophie participe à la mise en scène du salut individuel.
L’enrôlement médiatique de la philosophie (et vice versa), à vrai dire, n’est pas si nouveau. Alain a tenu pendant des années une chronique quotidienne dans La Dépêche de Rouen et de la Normandie. Il défendait, en tant que professeur, un exercice conjoncturel et réflexif de la philosophie, qui résidait selon lui, non dans la généralisation, mais dans l’examen pratiqué au jour le jour. Choisissant de « se faire journaliste », il se donnait une occasion inimitable de démontrer au quotidien la pertinence de l’analyse philosophique.
Il n’est pas étonnant que cette réflexion fragmentée et obstinée, coulée dans la forme et le rythme du journal (espace et temps d’une pensée de l’actuel) ait très vite tourné autour de la question du bonheur : ce que traduira l’édition ultérieure de certains de ses articles en un volume, les « Propos sur le bonheur », où il explique, avant Comte-Sponville, que le seul moyen de rencontrer le bonheur est de ne pas le chercher. Encore faut-il la philosophie pour aboutir à cette conclusion et les médias pour permettre à chacun de l’atteindre...
Le philosophe et ses clones
Ce qui est nouveau n’est donc pas que les philosophes cherchent à médiatiser leur pensée. C’est l’ampleur et le caractère systématique de cet exercice. Il ne s’agit pas ici de le juger, mais de le rattacher à une tendance plus vaste. L’opuscule de Comte-Sponville, « Le Bonheur désespérément » (2000), est la transcription d’une séance de café philosophique (1999), synthèse de l’ouvrage « Le mythe d’Icare : traité du désespoir et de la béatitude » (1984). Les éléments de ce livret figuraient dans le dialogue avec Luc Ferry, « La Sagesse des modernes », que Jean Blain qualifiait de façon peu amène dans Lire (mai 1998) de « gros livre “écrit” au magnétophone » ; ils seront repris sous forme d’interview dans « La Plus Belle Histoire du bonheur » (2006).
Luc Ferry raconte, en préface de son « Apprendre à vivre », que la publication du précédent ouvrage, « Qu’est-ce qu’une vie réussie ? », a suscité chez ses amis de vacances la demande d’un cours de philosophie improvisé, dont ce nouveau livre est la transcription : scène intime mais fondatrice dont le tutoiement du lecteur garde la trace. Le site « officiel » de Michel Onfray affiche d’ailleurs toute la panoplie médiatique dans son écran d’accueil. On pourrait multiplier les exemples : la publication en livrets des cafés philosophiques de Sautet, l’édition des chroniques radiophoniques de Serres, la chronique tenue par Michaud dans Okapi, l’animation de groupes dans les cités. Dans tous les cas, les scénarios d’usage sociable de la philosophie se répondent et se corroborent.
Mise en série des formes médiatiques, mise en abyme de la communication philosophique, invocation de la scène familière, multiplication des réécritures courtes, dissémination des fragments : ces procédures caractérisent la présence dominante de la philosophie dans les médias. Sans pour autant la réduire à une scénographie unique. Pour prendre un seul exemple, les « 101 expériences de philosophie quotidienne » de Roger-Pol Droit, elles aussi issues d’une livraison en série, ne s’apparentent guère aux leçons de Comte-Sponville, de Ferry ou de Michaud, elles-mêmes singulières, ni dans leurs principes, ni dans leur forme. Dans tous les cas, il s’agit d’éprouver individuellement, au quotidien, la vertu de la pensée ; mais ni le quotidien, ni la pensée ne sont les mêmes.
Si les médias indiquent bien une certaine façon de cheminer vers le bonheur, il n’est pas facile de dire à propos de tous les philosophes, comme Gélas de Comte-Sponville : « C’est quelqu’un en qui moi, modestement, je me reconnais. »

Revue Médias















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