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Carte blanche

Carte Blanche à Robert Redeker

Photo numérique et déclin de l’espace public

Dans les dernières pages de « La Chambre claire », Roland Barthes pointait parmi les dangers mena- çant la photographie sa « banalisation » et sa « grégarisation ». Se voulant « écrivant » plus qu’« écrivain » — il ignorait alors que cette menace concernait d’autres entités que la seule photographie. Il n’existe pas d’évolution technologique neutre.

L’apparition de la photographie numérique, son succès auprès de la masse des consommateurs, autrement dit sa « grégarisation », s’accompagnent de bouleversements dont il importe de prendre la mesure.

Du temps de l’argentique, le partage entre professionnels et amateurs se caractérisait par sa netteté. Il existait deux univers : la photographie de journalisme et d’art, d’une part, la photo souvenir de M. et Mme Toutle-monde, d’autre part. La première était publique, la seconde privée. L’esthétique banale, éloignée de la haute culture, de la pratique populaire de la photographie permettait à Pierre Bourdieu de la qualifier d’« art moyen ». La photographie argentique, pour les particuliers, se signalait par une relative rareté : on ne pouvait multiplier à l’infini les clichés. Du fait de cette rareté, l’usage de la plupart des clichés restait cantonné à la domesticité. Seules accédaient à la visibilité publique, dans la presse ou bien dans les galeries, les photographies dignes, par leur qualité artistique ou par l’information qu’elles véhiculaient, d’être offertes au regard de tous. Art de l’homme moyen, de ses goûts banals, la photo domestique, limitée dans sa pratique par les bornes de la technologie (pellicules, etc.) de l’époque, ne se donnait pas à voir au-delà du cercle familial.

La popularisation du numérique est la cause d’une profonde mutation. Les blogs et les autoproclamés « réseaux sociaux » sont les lieux de cette mutation. Il s’y expose à un public potentiellement universel des clichés qui, naguère, à cause de l’uni-exemplarité de l’image tirée sur papier et de leur faible intérêt intrinsèque, ne se seraient pas évadés de l’étroite maisonnée. Rien de plus facile, désormais, que de prendre des photos, rien de plus facile que de les rendre publiques ! La photographie numérique permet au narcissisme de se muter en exhibitionnisme. Plus, elle fait du couple narcissisme/exhibitionnisme une perversion légitime et légitimée par la technologie. Du coup, les blogs et les réseaux sociaux se trouvent envahis par le domestique, par l’insignifiant. Ils étalent au vu de tous ce qu’on ne pouvait voir qu’en regardant par le trou de la serrure. Ces nouveaux espaces publics naissent sous le signe du paradoxe : ils marquent l’accession à la publicité de tout un univers destiné à demeurer privé. Le philosophe Cornelius Castoriadis stigmatisait notre époque comme étant celle de la « montée de l’insignifiance ». La photographie numérique accélère cet inquiétant triomphe social de l’insignifiant dont la téléréalité forme le paradigme.

La frontière entre ce qui mérite l’exposition et ce qui ne le mérite pas s’en trouve effacée. De cet effacement suit non seulement l’occupation de l’espace public par l’espace privé, mais surtout la transformation de l’espace public en une sorte de parc où la vie privée, le domestique et l’insignifiant viendraient à s’exhiber. Il est également celui de la différence entre anecdotique et essentiel. Il interdit cette sorte d’ascèse instituante du citoyen par laquelle le particulier, lorsqu’il pénètre dans l’espace public, se dépouille de sa vie privée. À y regarder de plus près, la facilité avec laquelle l’humain contemporain peut placer sa vie privée au cœur de l’espace public rend impossible de savoir où s’arrête le moi. Bref, confirmant que nous vivons la révolution cybernétique, la photographie numérique brouille les repères esthétiques, politiques et psychologiques qui structuraient les sociétés jusqu’à son apparition


 
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