Vous n’aimez pas l’expression « journaliste d’investigation » ?
Effectivement. Pourtant, malgré mon désaccord, j’ai quand même cette casquette-là. Je crois être le premier en France auquel on a attribué ce qualificatif. C’était un article de Bruno Thomas dans Le Monde, au début des années 1980, à l’occasion de mon livre sur la façon dont la France avait livré la bombe atomique à Israël. Investigation est un terme américain. Et policier à la fois. Je ne l’aime pas beaucoup parce qu’il s’agit d’une simple transposition. Une référence au Watergate. Journaliste ou enquêteur me suffisent amplement.
Le paradoxe est que la plupart de ceux qui sont devenus les grands journalistes d’investigation en France, à partir du début des années 1990, avaient au moins un point commun : ils n’« investiguaient » pas. Il s’agissait tout au plus d’une association occulte entre des journalistes et des juges, ou des journalistes et des flics. Occulte car, en lisant leurs papiers, on avait l’impression d’une enquête approfondie, alors qu’en réalité, il ne s’agissait que de réécriture... Même pas celle du dossier d’instruction dans son ensemble, ce qui aurait au moins permis à ces journalistes de se faire leur propre opinion et de rééquilibrer notre système judiciairequi ne fonctionne qu’à charge. Au contraire, les articles, y compris ceux du Monde, étaient « feuilletonnés ». Ils aggravaient, amplifiaient ce travers français de l’instruction à charge. La grande majorité de ceux que l’on appelait les grands journalistes d’investigation n’étaient en réalité que des gestionnaires de fuites. Ou, purement et simplement, des porteparole, des attachés de cabinet des grands juges. Ceux-là avaient leur conviction et faisaient en sorte de l’imposer en se mettant l’opinion publique dans la poche.
Les journalistes le faisaient-ils sciemment ?
Je n’ai pas dit ça, mais ils se sont pliés à la nouvelle économie des journaux : on investit de moins en moins dans l’enquête, trop longue, trop coûteuse. Alors qu’avec ce système, il suffit d’un fax et d’une relation privilégiée avec un juge... Ensuite, on réécrit. Ça ne coûte rien et ça donne l’impression au lecteur d’avoir affaire à un journaliste très fort qui connaît à la minute près l’emploi du temps de la personne interrogée par le juge.
Le journalisme tel que je le conçois — sa noblesse, mais aussi sa difficulté — consiste à décider de sa propre enquête, de la mener, avec tous les risques que cela comporte. Y compris celui de se tromper. Mais, contrairement à un flic ou à un juge, ce journaliste-là ne dispose ni des écoutes, ni des résultats de perquisitions. Alors que le « journaliste d’investigation », qui reprend les PV d’instruction, bénéficie de ces moyens exorbitants. S’il se trompe, il pourra toujours fournir des documents pour prouver sa bonne foi, puisque le juge et l’instruction le protègent. Tandis que l’enquêteur est en suspension. Non seulement son travail coûte beaucoup plus cher, mais il est aussi bien plus risqué. Beaucoup d’enquêtes n’aboutissent jamais.
Edwy Plenel, dans « Un temps de chien », ne dit pas autre chose quand il écrit : « Aucun des journalistes que l’on classe aujourd’hui dans cette catégorie ne peut prétendre avoir pu, ne serait-ce qu’une fois, mener une enquête au long cours sans impératif de rentabilité ni contrainte de temps. En fait, nous travaillons dans l’urgence, nous saisissons ce qui survient et surgit le plus souvent auprès de l’actualité judiciaire ou policière. » C’est exactement ce que j’essaie d’expliquer : le journaliste d’investigation, en réalité, s’engouffre dans l’actualité judiciaire, il en profite, il l’amplifie.
C’est en procédant ainsi que l’on aboutit à des affaires de lynchage médiatique, dans lesquelles les journalistes se font manipuler, comme à Outreau ?
C’est évident. On est dans l’urgence, dans l’emballement. Au cours des années 1990, il arrivait que des protagonistes de l’affaire Elf soient entendus par les juges le matin, et qu’on les retrouve dans les journaux l’après-midi même... Plus aucun recul. Le système échappe au journaliste, qui devient alors un instrument.
Les journalistes d’investigation constituaient pourtant le gotha de la profession...
Du moins jusqu’au début des années 2000. C’était eux en effet les grands noms... D’autant plus que leurs pratiques ont été légitimées, crédibilisées par le grand journal, celui qu’on ne remet pas en cause, Le Monde. L’utilisation de la justice par les hommes politiques pour régler leurs propres comptes date du début des années 1990. À l’époque, l’Observatoire des libertés, le Forum de la justice, composés de juges de droite, étaient là pour soutenir le juge Jean Pierre dans son offensive contre François Mitterrand. Les journalistes ont été embarqués dans des combinaisons dont l’origine était politique. Et puis, ensuite, on a eu la même choseà gauche... Le juge Halphen disait déjà, à l’époque : « L’affaire des HLM a permis de découvrir une catégorie particulière de la corporation des gens de presse : les journalistes d’investigation. Du temps où j’étais encore naïf, je pensais que leur métier était d’investiguer. Erreur. À de rares exceptions, et je pense notamment ici au Canard enchaîné, les journalistes d’investigation ne font donc pas d’enquête. » Il est bien placé pour le savoir, car on est venu lui proposer des « marchés ». Il m’a même raconté avoir reçu une proposition de deux journalistes du Monde de « marcher ensemble » ! Beaucoup de juges se sont laissé prendre, pour défendre leur propre cause, et parce qu’ils devenaient des héros. Tout le monde était gagnant.
Ce type de journalisme a signé la mort du secret de l’instruction et de la présomption d’innocence ?
Il y a participé. À cette époque-là, tous ceux qui légitimaient cette façon de faire ont commencé à remettre en cause le secret de l’instruction : ça semblait merveilleux, le journaliste révélait ce que l’on nous cachait. Mais on oublie que le secret de l’instruction est fondamental pour la protection du citoyen. On a assisté à un renversement des valeurs essentielles du système judiciaire. Cette association occulte juge-journaliste l’a rompu. C’est dommageable pour le citoyen. Évidemment, il existe des affaires où les gens sont coupables ; du coup, on légitime a posteriori. Mais quand le type est innocent, avec tout ce qui a été écrit sur son compte, c’est comme s’il avait déjà été condamné. On ne peut plus rien faire. Non coupable, c’est toujours quatre lignes en bas de page.
Edwy Plenel va vous répondre que...
Nos conceptions s’opposent complètement. Plenel avait coutume de dire : « Il n’y a aucun secret. » Je suis peut-être de la vieille école, mais je revendique le droit de ne pas tout dire. Il m’est arrivé de mettre au jour des secrets et de ne pas les révéler. C’est à chaque journaliste de prendre ses responsabilités quand il est face à un tel choix. Ma règle est de pouvoir continuer à me regarder dans la glace le matin... J’avais ainsi découvert, plusieurs mois avant Plenel, l’affaire des Irlandais de Vincennes. Je ne l’ai pas sortie parce que je pensais qu’il y avait un risque physique pour Bernard Jégat (l’ancien terroriste repenti). Non seulement je n’ai pas livré le scoop, mais j’ai accompagné Bernard Jégat jusqu’à son lit de mort. Il m’est également arrivé de recueillir des informations de la part d’anciens patrons des services secrets. Ce sont les gens les plus bavards qu’on puisse imaginer, probablement parce qu’ils ont été contraints au silence dans leur fonction. Je me souviens de l’un d’entre eux, qui me révélait des secrets toujours d’actualité. Si je les avais dévoilés, il y aurait eu risque physique pour certains. On était en pleine bataille Est Ouest. J’ai décidé de ne pas publier. Mais je conçois très bien que quelqu’un d’autre ait une opinion différente, parce qu’il n’a pas le même miroir, les mêmes yeux... C’est une affaire individuelle. Il ne peut pas y avoir de règle. Tout dépend aussi de la nature du secret. S’il s’agit d’un financement électoral, je n’ai pas d’état d’âme. En revanche, une information capitale pour la défense de la France, je ne la publierai pas.
« L’association occulte juge-journaliste a rompu notre système judiciaire »
Vous vous méfiez du culte de la transparence ?
Absolument.
Cela s’applique à la vie privée ?
Dans ce domaine, je suis affolé par la dérive actuelle, cette tendance très forte à faire comme les Britanniques... Je suis absolument opposé à cet étalage dans les médias.
Prenons un exemple mariant vie privée et secret d’État : l’affaire Mazarine...
Je ne l’aurais pas dévoilée. On ne peut pas m’accuser d’avoir voulu protéger Mitterrand... mais quand je lis les arguments qui accusent aujourd’hui les journalistes de ne pas avoir fait leur métier dans cette affaire, je ne suis pas convaincu. Anne Pingeot et Mazarine auraient préféré rester rue Jacob, que Mazarine aimait beaucoup, plutôt que de s’installer dans un « palais de la République », quai Branly. Des raisons de sécurité en ont décidé autrement... Au début des années 1980, de nombreux journalistes étaient au courant, et se sont tus. Pour comprendre cette attitude qui semble choquer aujourd’hui, il est nécessaire de se replacer dans le contexte de l’époque. Question de génération.
C’est souvent un tiers qui vous met sur une piste ?
Bien sûr. Et c’est toujours très délicat. Dès que les affaires sont sensibles, on nage dans la manipulation. Lorsque quelqu’un me parle, c’est évidemment pour m’instrumentaliser. Peut-être pour de bonnes raisons, pour une noble cause, mais ça reste de la manipulation (et je précise que ce terme n’est pas négatif pour moi). Avant de me servir d’informations sensibles, il est impératif que je comprenne pourquoi j’en suis le destinataire. J’entends parfois des journalistes se plaindre qu’on leur a menti (rire) et/ou qu’on les attaque. Ce n’est pas sérieux : il faut assumer le fait que nous sommes souvent des emmerdeurs. On ne peut pas à la fois porter notre stylo dans la plaie, comme dit Plenel faisant appel à Albert Londres, et, en même temps, vouloir être aimé et protége de tout. Je trouve donc normal qu’on m’attaque dans des limites raisonnables. Je veux dire par là que j’exclus du « raisonnable » les menaces physiques... Et les accusations d’antisémitisme.
Les journalistes se posent souvent en « martyrs de la presse » ?
Quand un journaliste se fait embobiner par un homme politique ou une autre source, il ne devrait s’en prendre qu’à lui-même : c’est, me semble-t-il, la règle du jeu, surtout quand on s’intéresse, comme moi, aux affaires sensibles.
Vous reprochez à certains de n’avoir pas assez de distance par rapport à leurs sources ?
Le rapport aux sources est compliqué. La confiance d’une source s’acquiert en effet le plus souvent par la proximité... Il faut également dire que nombre d’affaires sensibles sont le résultat de trahisons, d’amertumes, de frustrations... Mais les journalistes ont l’art de parer d’atours vertueux les dénonciateurs. Pourquoi cacher que je fais, que nous faisons un métier où l’on se salit les mains ? C’est justement pour ça que chacun doit se fixer ses propres règles.
Quelles sont vos règles ?
La règle numéro 1 est de ne pas trahir ses sources. Être ensuite très précautionneux, vérifier, comprendre pourquoi on reçoit l’information, même si cela n’empêche pas de se faire avoir, évidemment.
Vous n’êtes pas d’accord avec la méthode des « infiltrés » ?
Ça me fait bondir ! Je ne connais pas ces journalistes, mais voilà un exemple extraordinaire de collusion croissante avec le métier de flic. Ce que nous ne sommes pas !
Certains confrères confondent-ils le rôle de journaliste et de policier ?
C’est évident. « Les infiltrés » en sont l’illustration parfaite. Mais ce n’est pas la première fois. Beaucoup se prennent pour des chevaliers blancs, des redresseurs de torts. Ce n’est pas notre métier. C’est aux éditorialistes, aux philosophes d’utiliser nos révélations pour en tirer des concepts plus élevés, mais il ne faut pas tout mélanger.
Colette Braeckman vous a beaucoup critiqué, vous reprochant de chercher « la vérité dans les couloirs de l’Élysée et pas sur le terrain »...
Colette Braeckman était une amie et je l’ai introduite chez Fayard... Depuis le génocide au Rwanda, en 1994, elle a, à l’évidence, un grand problème avec la France, dont je ne connais pas l’origine. À ses yeux, la France est, par nature, coupable. Le Rwanda, pour elle, c’est ultrasimple : les responsables du génocide sont les cathos, la France et François Mitterrand, aidé des Waffen SS français. Elle est capable de tout prendre au premier degré. Elle est persuadée, par exemple, que des militaires français ont donné des cours aux paysans hutus pour leur apprendre à manier les machettes et tuer les Tutsis. Quand on manque de recul, qu’on est militant au point de pouvoir dire un truc pareil, ça n’a plus de sens...
« J’aime avoir du temps, essayer d’aller le plus loin possible. Dans la presse, on approfondit de moins en moins. »
Prenez-vous en compte les conséquences de vos écrits sur la vie des gens ? Vous arrive-t-il de vous mettre à leur place ?
Oui, c’est l’une de mes règles. Ensuite, je franchis ou non le pas, mais j’y pense toujours.
Même avec Bernard Kouchner ?
Là, c’est autre chose. J’estimais, à tort ou à raison, devoir dénoncer l’imposture s’agissant de quelqu’un qui brandit si haut le drapeau de la morale et qui se comporte comme un militant dans le dos- sier « Rwanda »...
Vous ne rencontrez pas les gens sur lesquels vous enquêtez ?
Je n’ai pas de règle en la matière. Lorsque Colette Braeckman dit que je ne suis pas allé au Rwanda, ça me fait rigoler et je l’assume totalement. Ce que l’on a appris sur l’Union Soviétique n’est pas venu des reportages réalisés sur place, mais des dissidents. Que serais-je allé faire au Rwanda, qui est une dictature, alors qu’un nombre si important de dissidents rwandais sont à l’extérieur ?
Vous avez dit : « Je me méfie des témoignages. Le plus important c’est de fonder ma conviction, de traquer la vérité dans des écrits. »
Absolument. Et sur le Rwanda, le nombre de témoignages dont on dispose est hallucinant. Sauf que la plupart des gens qui travaillent sur ce sujet-là ont un incroyable préjugé : ce qu’écrit un Hutu est, par définition, faux parce que « génocidaire ». Comme si, après la Seconde Guerre mondiale, on avait considéré que ce qui avait été écrit par les Allemands était fallacieux. Or, la vérité a d’abord été connue par les témoignages opérationnels des Allemands. Ils n’étaient pas destinés aux journalistes, mais à coincer les résistants. Même chose en ce qui concerne la tragédie rwandaise. Il ne me semble pas déraisonnable de penser que le chef de l’État français était l’un des hommes les mieux informés parce qu’arrivaient à lui les informations et analyses de tous les services et ministères concernés. Sauf à considérer, comme le font Colette Braeckman et ses amis pro-Kagame5, que François Mitterrand ait été un génocidaire, les papiers de l’Élysée constituent le meilleur des matériaux pour comprendre le dossier rwandais... Plus généralement je me méfie des témoignages oraux pour privilégier, quand je le peux, l’écrit. Ce qui ne constitue pas un problème quand des milliers de pages ont déjà été rédigées sur un sujet. Et pour revenir sur le reproche qui m’a été fait de ne pas avoir rencontré Kouchner, une telle rencontre avec un personnage qui a tant écrit et tant parlé n’aurait abouti qu’à une note en bas de page : « Monsieur Kouchner est en désaccord avec ce que j’ai écrit. » Or, je pense que tous les lecteurs ont d’euxmêmes compris que le ministre des Affaires étrangères ne partageait pas mes analyses.
Vous n’êtes donc pas journaliste d’investigation, mais écrivain-enquêteur ?
Enquêteur suffit. J’ai réussi, il y a un an, à récupérer une carte de journaliste au titre de retraité. Pendant de nombreuses années, je n’y avais pas droit, parce que je tirais plus de 50% de mes revenus de mes livres. D’où le statut d’écrivain. Je m’étais fait à cette idée et je ne voulais pas usurper une fonction.
C’est un choix délibéré de publier vos enquêtes dans des livres et non dans des journaux ?
Quand j’étais dans le journalisme, j’étais frustré. J’aime avoir du temps, essayer d’aller le plus loin possible. Or, dans la presse, on approfondit de moins en moins. Longtemps, j’ai concilié journalisme et livres. Et puis, un beau jour, j’ai sorti un best-seller 6 qui m’a donné les moyens de travailler seul. Et j’ai, depuis, la chance de passer le plus clair de mes jours à enquêter.
« Mediapart a certes joué un rôle important pour transformer une affaire familiale sordide en affaire d’Etat. Mais à quel prix ? »
Vous reprochez aux autres d’être au cul du camion judiciaire...
Je ne reproche pas, je constate. C’est valable pour la justice, mais c’est la même chose dans beaucoup d’autres domaines. On enquête de moins en moins. On publie en une des journaux les informations révélées par un syndicat, par un organisme... Autrement dit, le journaliste devient un enquêteur au second degré. Et il enquête de plus en plus souvent sur les enquêteurs.
C’est d’ailleurs ce qui s’est passé dans votre cas : Rue89 a enquêté sur vous à la sortie de votre livre sur Kouchner. Comment l’avez-vous vécu ?
Mal. L’enquête était assez dégueulasse. On chassait alors le « Péan » en meute... Après mon livre sur le Rwanda, j’ai été la cible de beaucoup d’attaques. Après avoir gagné mes procès, j’ai tourné la page et préfère oublier cette période, la plus difficile de ma vie...
Comment choisissez-vous vos sujets ?
Au fond, durant toute ma carrière, j’ai mené la même enquête. J’ai commencé par travailler sur le pétrole, qui m’a orienté vers l’Afrique d’un côté, le MoyenOrient de l’autre. Le pétrole, c’est l’énergie, et derrière, il y a les services secrets qui défendent les intérêts vitaux de la France... Mon champ d’investigation — je voulais dire d’enquête ! — a, dès lors, été très large, nécessitant un gros carnet d’adresses... Je gratte, j’écoute, je relie des bouts d’information, je laboure mon grand champ et, de temps en temps, je tombe par inadvertance sur une pierre précieuse, sur un scoop qui est toujours un produit dérivé... La plupart de mes sujets s’enchaînent. J’enquête et hop ! je trouve quelque chose d’autre. Comment suis-je arrivé à François Mitterrand ? Je travaillais sur Foccart et, au fond de la scène, je remarque un personnage intéressant, le docteur Martin, fondateur de la Cagoule ; je m’intéresse à lui et là, je rencontre des gens qui me parlent de François Mitterrand comme faisant partie de la Cagoule. Je me dis que ça vaut la peine d’essayer de voir si c’est vrai, et je vais donc vers lui. Une enquête en entraîne une autre.
Impossible dans un journal ?
Aujourd’hui, les journaux évoluent : ils hébergent de plus en plus les bonnes feuilles de livres. Façon comme une autre de réintégrer l’enquête... C’est amusant, ce nouveau phénomène ! Les journalistes quittent leur journal mais y reviennent via leurs livres. On réintroduit le journalisme long et d’initiative par le biais de ces bonnes feuilles.
Quels rapports entretenez-vous avec ces journalistes d’investigation ? Vous ne devez pas avoir que des copains ?
C’est le moins que l’on puisse dire. Mais je n’ai pas fait ce métier pour être aimé. Je ne suis pas en concurrence avec e ux parce que je choisis mes sujets en fonction de deux paramètres liés : suis-je capable d’apporter des choses nouvelles tout en prenant mon temps ? Les journalistes d’investigation d’aujourd’hui travaillent à toute vitesse. J’ai la chance extraordinaire de pouvoir m’abstraire de la pression du temps...
Pourquoi une affaire sort-elle dans un média et pas dans un autre ?
Affaire de liens. L’idéal, pour un juge, était d’apparaître dans Le Monde. Ou un des grands hebdos. Ça fait plus sérieux que Libé.
Et Le Canard enchaîné ? Sa fonction a largement changé ces vingt dernières années. Pendant longtemps, il était l’unique réceptacle des frustrations des journalistes et, éventuellement, des politiques. Petit à petit, d’autres médias ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer d’un tel mode de fonctionnement et la fonction du Canard s’est quelque peu rétrécie.
Affaire d’affinités politiques aussi ?
Bien sûr ! Ce serait idiot de prétendre l’inverse. Les journalistes, quel que soit leur discours, sont d’abord des hommes. Les relations personnelles, évidemment, influent. C’est également vrai pour moi. Je ne vais pas commencer par enquêter sur mes copains, ce serait malhonnête de dire le contraire.
Quel rôle avez-vous eu sur Le Monde ?
Ce n’est pas à moi de le dire. Je constate seulement que les trois héros de mon livre ne sont plus à la tête du journal. Le Monde n’a plus le pouvoir exorbitant qu’il avait, mais sa nouvelle direction a été incapable d’assurer seule sa pérennité. Bien malin celui qui peut dire aujourd’hui ce qu’il sera demain. Et si je serai toujours persona non grata dans ses colonnes...
Vous critiquez cette façon de faire du journalisme, mais on vient quand même d’en mesurer l’efficacité avec les révélations de Mediapart dans l’affaire Woerth-Bettencourt...
J’aurais préféré ne pas être obligé de répondre à cette question ! Y répondre c’est se mettre dans la position désagréable d’égratigner, une nouvelle fois, celui qui est redevenu l’icône de la profession. Mais je ne peux cacher que je suis en désaccord avec vous quand vous parlez d’efficacité à propos des révélations de Mediapart dans l’affaire Woerth-Bettencourt. Jusqu’à maintenant, le site a certes provoqué un énorme buzz, comme on dit aujourd’hui, mettant le feu à la sphère médiaticopolitique. Mais je ne vois pas en quoi il aurait contribué à la manifestation de la vérité. Il a certes joué un rôle important pour transformer une histoire familiale sordide en affaire d’État. Mais a quel prix ? Le coût le plus exorbitant est la décision de publier des écoutes volées. Difficile de comprendre la logique d’un homme qui a exprimé publiquement ses souffrances après la publication des écoutes de l’Élysée, a fait un procès aux exécutants de celles-ci et a longuement argumenté sur la violence de telles pratiques et qui, aujourd’hui, décide et légitime la publication d’interceptions illégales. Mediapart prend de surcroît fait et cause dans un conflit familial en privilégiant la version d’une source payée par l’une des parties, sans prendre le temps de croiser les informations de celle-ci. Dans cette affaire, Mediapart a préféré faire un gros scoop, plutôt que prendre le recul nécessaire à la recherche sereine de la vérité. Plenel a choisi la logique de la F1 et non celle du tracteur qui seul permet de labourer profond et de trouver, parfois, de vrais trésors d’information...
Réaction de Denis Robert : « ENTRE LE MARTEAU DES POLITIQUES ET L’ENCLUME DE LA MAGISTRATURE »
Le temps de l’enquête est primordial, mais il faut aussi savoir la mettre en musique, avoir le sens de l’autre et de l’écriture pour rendre intelligible le fruit de ses découvertes. Je rejoins Pierre Péan : contrairement au journalisme qui consiste à récupérer des procès-verbaux ou à renvoyer des ascenseurs, le journalisme qui me plaît vise à rendre publique une information cachée et de première main. Quand les journalistes deviennent grégaires, quand ils sont les courroies de transmission d’un pouvoir, ou d’un contre-pouvoir, ils produisent une information forcément partiale. Le petit monde des « investigateurs » est un univers étriqué où les rivalités, les jalousies passent généralement avant la mission d’informer. Chacun se sent propriétaire de sa parcelle. Petite gloire. Petit passage à la télé. Petits bonshommes. Dénicher une bonne info, donc une info gênante pour un pouvoir, est un travail très excitant. Aujourd’hui, ça devient difficile. Les contraintes économiques sont plus violentes. La pression judiciaire plus forte. Les journalistes dits d’investigation sont entre le marteau des politiques et l’enclume de la magistrature. Les premiers éditeurs sont aujourd’hui les avocats... des éditeurs. Les journalistes qui travaillent seuls, en écrivant des livres, sont de plus en plus fragilisés. Quand en juin 2006, « Clearstream, l’enquête », a été retiré des librairies et des mains des lecteurs sur la plainte bidon d’une des parties, personne ne s’en est ému. On a pourtant franchi là un cap. Je persiste à croire aux livres. C’est le moyen le plus simple et le moins onéreux pour renverser des pouvoirs et faire du journalisme.
Réaction de Jean-Robert Viallet, prix Albert Londres 2010 : « À LA TÉLÉ, L’INVESTIGATION EST AFFLIGEANTE... »
Les critiques de Pierre Péan s’appliquent également à la télévision : on y fait très peu de véritables enquêtes, par manque de temps et de moyens. Il est tellement plus facile d’utiliser les informations qui arrivent de sources judiciaires ou policières. La plupart du temps, sur les chaînes télévisées, le travail d’investigation est affligeant : une simple mise en images, un remâché de ce qui est déjà sorti dans la presse. Aujourd’hui, un réalisateur qui fait de l’enquête trouve difficilement des financements. Et prendre son temps coûte cher. Or, c’est une question essentielle : on met rarement un point final à une enquête. Elle avance au fil des années, des révélations, des informations glanées dans les autres médias également. Le temps permet d’aller jusqu’au bout des différentes hypothèses. Il autorise à penser contre soi-même, c’est-à-dire à pouvoir réviser totalement ses jugements à n’importe quel stade de l’enquête pour, parfois, repartir vers d’autres pistes. Les culs-de-sac sont nombreux. Personnellement, je travaille comme un menuisier : je rabote longtemps le meuble, je le ponce, le polis, le cire. Le temps, c’est la seule garantie pour une investigation de qualité. Pierre Péan et moi faisons le même travail. Mais l’écrit reste la base de l’investigation. La mise en images oblige à choisir ce que l’on garde, un film étant beaucoup plus « ramassé » qu’un livre. En revanche, le témoignage oral permet de comprendre des éléments parfois complexes. Le film ajoute un niveau de lecture en s’adressant à la fois aux oreilles et aux yeux.
Réaction de Laurent Mauduis, Mediapart : « PÉAN DÉTESTE LE JOURNALISME D’INVESTIGATION »
Cela fait des lustres que Pierre Péan fait entendre une très profonde détestation du journalisme d’investigation. Dans son livre « La Face cachée du Monde », c’est la petite musique principale qu’il avait donnée à entendre : il a cherché à s’en prendre au journalisme d’investigation qu’incarnait alors Le Monde et, par contraste, ne s’est que très peu intéressé aux dérives du journal, celles auxquelles œuvrait par exemple à l’époque Alain Minc. Il faut d’ailleurs admettre que les efforts de Péan ont été couronnés de succès : à sa place, de l’extérieur, il a apporté sa pierre à la normalisation du journal qui, sous des assauts conjugués, a tourné le dos au journalisme d’investigation. Cette détestation du journalisme d’investigation, Pierre Péan l’éprouve visiblement de manière si viscérale qu’elle guide jusqu’à sa propre plume. Observez toujours ce même ouvrage, « La Face cachée du Monde », truffé d’erreurs, d’approximations et de contrevérités. Quand il l’écrit, Pierre Péan se laisse aller à ses humeurs et s’exonère de toutes les règles du journalisme d’enquête : la vérification, le recoupement, la méticulosité, les témoignages contradictoires. Juste un seul rappel : il consacre un chapitre entier à expliquer en long en large et en travers que ma consœur Martine Orange et moi-même écrivons des enquêtes orientées sur Vivendi Universal et son PDG, JeanMarie Messier, tendant à démontrer que la firme est au bord de la crise de trésorerie. Alors que, en vérité, assure-t-il, le groupe se porte comme un charme... Avec le recul, qui a conduit des enquêtes honnêtes et qui s’est laissé guider par ses a priori ou ses partis pris ? Pardon ! L’histoire permet aujourd’hui de juger sur pièces.
Réaction de Nicolas Beau, Backchich : « LA PRESSE DES FUITES ORGANISÉES »
La vision de Pierre Péan est un peu idéaliste. Aujourd’hui, la presse ne dispose pas des moyens, en termes de temps et d’argent, pour réaliser ces enquêtes d’initiative. Nous sommes condamnés à prendre des points d’appui, qui sont effectivement des sources ayant intérêt à ce qu’une information sorte. Les journalistes ne se font pas seulement l’écho de sources policières et judiciaires, mais également économiques et politiques. C’est un état de fait en France, les journalistes sont à la remorque des gens de pouvoir, de toute tendance politique. La presse française est devenue la « PFO », la presse des fuites organisées. Pierre Péan a entièrement raison sur le système pervers aujourd’hui à l’œuvre : les journalistes qui font de l’enquête pure se tournent vers l’édition, parce qu’il n’est plus possible de le faire dans un journal. Et dans la presse magazine, le plus souvent, les bonnes feuilles se substituent à un travail d’enquête. Ce phénomène n’a que des avantages pour les patrons des rédactions : ils peuvent choisir les extraits, n’ont pas à s’encombrer de journalistes trop curieux et ça leur permet d’entretenir de bonnes relations avec les éditeurs. Malheureusement, avec nos petits moyens, difficile de dépasser les fuites organisées pour mener des enquêtes de fond, au sens où Péan l’entend. Et les informations sortent, pour le meilleur ou pour le pire... À mon sens, Péan a montré l’exemple — même si j’émets des réserves sur ses livres concernant Jacques Chirac et le Rwanda —, en prenant le temps, avec sa ténacité paysanne. Il est l’honneur de la presse française.
> A voir, sur Médias[2] : La standardisation de l’information va-t-elle tuer le journalisme d’auteur ?, un débat avec Pierre Péan, Jean-Robert Viallet (prix Albert Londres 2010) et Jean-Christophe Feraud (responsable de la rubrique Médias et Nouvelles technologies aux "Echos")

Revue Médias















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