L’Europe est mal comprise, faute aux politiques. Faute aussi aux médias qui n’en retiennent généralement que les implications en politique intérieure. Normal : il s’agit de médias nationaux. Car il manque en Europe un média écrit d’information qui considérerait l’Union comme son territoire journalistique, un peu comme USA Today le fait des Etats-Unis d’Amérique. Un média paneuropéen, populaire et indépendant répondrait à un défi jamais relevé, celui de la communication entre les peuples qui, quoi qu’on en dise, sont majoritaires à vouloir faire progresser l’Europe unifiée.
Il existe un outil commun à ceux qui s’intéressent à la dimension européenne de nos pays, c’est le Financial Times londonien. Tous types de médias confondus, le quotidien n° 1 des milieux d’affaires offre, en anglais (en allemand en Allemagne), l’une des meilleures couvertures du processus communautaire. On pourrait aussi prétendre que l’International Herald Tribune américain est, du point de vue de la diffusion, européen (pauvre Europe !). Même chose pour Time, Newsweek, Business Week et The Economist (britannique). Mais de média européen grand public, dans quelque langue que ce soit, il n’y en a point.
Dans les années 1990, The European aurait pu jouer un rôle fédérateur. Hélas ! Cet hebdo est mort d’avoir été un brûlot d’europhobie, en contradiction avec son nom et à contresens de l’histoire. La paternité en revient à Robert Maxwell, un magnat à la réputation sulfureuse. Propriétaire du populaire Daily Mirror, ancien député travailliste, Maxwell a l’idée, à la chute du mur de Berlin, de créer un journal en anglais destiné à un public européen. Le 11 mai 1990, The European sort en kiosques de part et d’autre de la Manche. En juillet, les ventes atteignent 340 000 exemplaires, dont 187 000 au Royaume-Uni et 153 000 sur le continent (chiffres officiels, malheureusement sujets à caution). Le 5 novembre 1991, Maxwell meurt en tombant de son yacht au large des Canaries et laisse des dettes colossales. Il a même puisé largement dans les fonds de pension maison et lésé 32 000 affiliés. Son empire est dépecé. The European est vendu en janvier 1992 à deux milliardaires écossais, les jumeaux David et Frederick Barclay, propriétaires de journaux (Scotsman à Edimbourg), d’hôtels (The Ritz à Londres) et de magasins de détail. Selon la presse anglaise, The European leur a fait perdre sur six ans 76 millions de livres sterling (112 millions d’euros).
Les Barclay nomment comme rédacteur en chef Andrew Neil, un proche de Rupert Murdoch, ancien du Sunday Times et de Fox TV, qui commet des éditos « réacs et violemment anti-européens », selon un ancien journaliste maison. Malgré des tentatives de relance comme le passage au format tabloïd en mai 1997, puis un recentrage sur l’économie pour un public de décideurs, le tirage tombe à 30 000 exemplaires. The European cesse de paraître en décembre 1998. Il aura duré sept ans et demi.
En 1998, avant de sombrer, The European a donné naissance, en France, à L’Européen. L’aventure fut brève (quatre mois) mais instructive. Duncan Barclay, fils de David, avait imaginé un bouquet de magazines à contenu européen pour des lectorats nationaux. Ces magazines seraient composés, par tiers, d’une production nationale (française ou autre), d’articles issus de l’édition anglaise et d’articles des futures filiales européennes. Le Monde, dont la famille Barclay est déjà un actionnaire minoritaire, se montre le premier intéressé. Il accepte de prendre 35 % du capital de L’Européen SA.
A Paris, des journalistes du Monde (Henri de Bresson, Daniel Vernet) et d’anciens fondateurs de Courrier international (Jean-Michel Boissier, Hervé Lavergne) élaborent un concept éditorial. L’idée, selon H. de Bresson, est de « ne pas verser dans l’europhilie qui ne fera pas vendre » mais de mettre les décisions communautaires à la portée de tous, de donner une « information vivante mais quasiment utilitaire et pédagogique qu’on ne trouve pas dans la presse quotidienne ». Pour J.-M. Boissier, L’Européen, dont il fut rédacteur en chef, devait devenir un « hebdo d’acculturation européenne ». « On a eu le tort, dit-il, d’en faire un truc franco-français avec l’Europe pour alibi. »
Pour diriger la rédaction, le président de L’Européen, Pierre de Boisguilbert, ancien directeur de la publicité internationale de L’Express et de The European, choisit Christine Ockrent. Elle a dirigé pendant deux ans la rédaction de L’Express et en a été écartée quand le Groupe Express-Expansion a été vendu par Vivendi Universal à la Socpresse, éditrice du Figaro. C. Ockrent formule son propre projet, qui est accepté. Toutefois, le président la met « en garde sur le fait qu’il ne s’agissait pas de prendre une revanche sur L’Express car elle n’en aurait pas les moyens ». Trop tard ! « La machine était lancée : Christine voulait faire un news français ouvert sur l’Europe, rappelle son ex-collègue Anne-Line Roccati, rédactrice en chef de L’Européen. L’ambition était trop élevée par rapport aux moyens des actionnaires. » Première erreur. On ne lance pas un news avec une rédaction de 14 personnes (7 chefs et 7 rédacteurs), sans même un correspondant à Bruxelles.
Il est bien prévu de faire appel aux journalistes du Monde en France et en Europe. Le directeur adjoint de la rédaction de L’Européen, Jean-Pierre Langellier, issu du quotidien, ne parvient pas à les mobiliser, chacun ayant légitimement autre chose à faire. A Londres, Andrew Neil veut contrôler L’Européen. Devant les protestations de Paris, il refuse qu’on puise dans la production anglaise. L’impossibilité de compter sur Le Monde et sur The European rend alors le modèle économique bancal. L’équipe française, dont les orientations sont validées par les actionnaires, considère qu’elle n’a pas d’autre choix que de se lancer, malgré l’absence de moyens pour réaliser des enquêtes approfondies qui donneraient envie au lecteur d’investir chaque semaine 15 francs (2,30 euros). « Très vite, on a fait un produit banal, explique Roccati. On prenait un fait de société et on faisait - sans moyens - des tours d’Europe du bio, du viagra, des femmes, des footballeurs, des chasseurs : ça, c’est un travail que pouvait faire n’importe quel autre news français. On ne soignait pas suffisamment notre spécificité. » Deuxième erreur.
« Il manque toujours un magazine qui simplifie, qui vulgarise, qui fasse de la pédagogie et du sens. »
Un mailing pour recruter des abonnés, préalable au lancement, avait donné « un taux de retour exceptionnel, de l’ordre de 2,5 % », se souvient Hervé Lavergne, alors responsable de la diffusion, contre 1 à 1,5 % pour une amorce normale de magazine. A-t-on livré autre chose que le produit annoncé ? La mise sur le marché, sans préparatifs suffisants (deux numéros zéro), est décevante. Le n° 1 de L’Européen du 25 mars 1998 (jour anniversaire du Traité de Rome de 1957) se vend à 104 000 exemplaires, le n° 2 perd énormément et la dégringolade se poursuit. Les Français espéraient ouvrir la voie à des éditions espagnole ou italienne, c’est raté. Les Barclay retirent leurs billes. Le numéro du 29 juillet 1998 est le dernier. La perte est évaluée à 35 millions de francs (plus de 5 millions d’euros).
Christine Ockrent, très au fait des critiques, toujours faciles, rappelle un détail important : « Un hebdomadaire, c’est un news », mais reconnaît : « Nous avons fait l’erreur de nous lancer en hebdo. Un mensuel eût été plus raisonnable en termes de trésorerie et de répartition de l’effort. » Sur le contenu, elle ajoute : « Nous avons traité de l’Europe avec un brio inégal. Certains numéros ont marché, d’autres non. Nous avons manqué de temps et de moyens pour trouver les bonnes recettes. » Surtout, elle aurait aimé disposer d’un plus long délai : « S’imaginer qu’une entreprise de presse est rentable à court terme est une vue de l’esprit. »
Et si c’était à refaire ? Alors, là, les anciens journalistes de L’Européen n’hésitent pas. A.-L. Roccati par exemple : « L’Européen était une très bonne idée. Je suis convaincue qu’il y avait une attente et je suis amère qu’on n’y ait pas répondu. Il manque toujours un magazine qui simplifie, qui vulgarise, qui fasse de la pédagogie et du sens. D’autant que se surajoute aujourd’hui la mondialisation. Quel est le rôle de l’Europe là-dedans et le rôle de l’Europe par rapport aux politiques nationales ? » J.-P. Langellier précise : « J’ai toujours pensé que l’aventure devait être reprise un jour ou l’autre. Avec des patrons qui vous donnent trois ou quatre ans, pour laisser au titre le temps de s’installer, d’être respecté. » C. Ockrent renchérit : « L’Européen reste pour beaucoup d’entre nous une formidable aventure. Je garde un énorme regret, celui de m’être plantée. Non pas parce que le projet était mauvais, mais parce qu’on a présumé de nos forces. Demain, si un projet similaire est relancé, je repars au quart de tour. En plus, c’est un devoir civique. La classe politique ne fait pas la pédagogie de l’Europe, c’est une honte. Il faut juste travailler davantage la manière d’intéresser les gens. »
Entre passionnés d’édition de presse, on se souvient encore d’Emois, un mensuel socioculturel créé par Ringier, premier éditeur de journaux et de magazines en Suisse, pays où l’on pratique trois langues, l’esprit confédéral et la diversité culturelle. En mai 1987, Jacques Pilet, un dirigeant du groupe, lance Emois, un « magazine qui accueille les hommes et les femmes amoureux du Vieux Continent, tous ceux qui au-delà des aléas politiques et économiques construisent un avenir commun » (premier édito de la rédactrice en chef Nathalie Nath). Le magazine, fabriqué à Lausanne, est francophone, destiné aux marchés suisse et français. Les rubriques couvrent architecture, littérature, musique, mode. On y publie des reportages dans des coins inattendus et un agenda culturel européen. Le produit est beau, un peu esthétisant. Les ventes sont honorables : 15000 en Suisse, 25000 en France. Mais la publicité ne suit pas, surtout dans l’Hexagone. « Les grandes agences marquèrent un désintérêt total, réservant leur sollicitude à des titres franco-français à grand tirage, pratiquant à l’endroit des titres plus marginaux des usages commerciaux destructeurs », selon J. Pilet. En décembre 1988, Emois rend son dernier souffle après vingt numéros. L’opération aura coûté 10 millions de francs suisses (6,35 millions d’euros). Ringier a estimé que l’équilibre était envisageable en quatre ou cinq ans mais qu’il ne pouvait se permettre d’attendre, alors qu’il souhaitait lancer d’autres titres sur des créneaux plus porteurs.
Souvent, les rédactions vivent sur un a priori qui veut que l’Europe n’intéresse pas, que le public ne serait pas prêt à s’accommoder d’une certaine technicité. Julien Weisbein, chercheur à l’IEP de Toulouse, écrit dans L’opinion européenne : « La complexité supposée de l’intégration communautaire ou le silence de la classe politique laissent bien souvent désemparées les opinions publiques. Et ce d’autant plus que les citoyens de l’Union tendent à ne plus faire confiance aux instances traditionnelles de médiation, comme les hommes politiques, les institutions, les partis ou les syndicats. (...) Informés de ses bienfaits, les citoyens désireraient l’Europe et participeraient en retour à sa vie politique (mobilisation électorale, intérêt marqué pour les affaires communautaires, militantisme proeuropéen, etc.). »
La Commission européenne et les Etats membres de l’UE dépensent des fortunes dans la sensibilisation et la communication. Ils pourraient dépenser encore plus : il s’agira toujours, comme le précise J. Weisbein, d’un « volontarisme politique initié d’en haut » alors que la véritable question est de « permettre l’expression d’une réelle opinion sur l’Europe ».
L’Europe peut être victime de désamour, susciter l’hostilité, mais elle ne laisse plus indifférent et il existe, très certainement, un lectorat européen intéressé. Les sociologues partagent nos sociétés en trois : un tiers des électeurs (ce n’est pas rien) souhaite que l’Union européenne progresse, un tiers ne suivra pas (les pauvres, les non diplômés, les souverainistes, les racistes, les trop âgés), un tiers va se convertir, même douloureusement. Sur la masse, le public curieux à satisfaire ne peut être négligeable.
« L’Europe peut être victime de désamour, susciter l’hostilité, mais elle ne laisse plus indifférent. »
Euronews - qui l’eût cru ? - est devenue, en 2003, la première chaîne paneuropéenne d’info non-stop, à la fois par le nombre de foyers desservis (141 millions en Europe), avant CNN International (89) et BBC World (64), et surtout par l’audience (câbles et satellites) : 5,5 millions de téléspectateurs, contre 2,3 pour CNN et 1,4 pour BBC (sources indépendantes). L’Espagnol Luis Rivas, directeur de la rédaction, explique ce résultat : « Les médias nationaux nous en apprennent plus sur la Californie que sur le Portugal ou la Pologne. Avec Euronews, les Européens disposent pour la première fois d’un canal qui les informe en italien de ce qui se passe en Espagne, en espagnol sur l’Italie, en allemand sur la Belgique, etc. Euronews, c’est de l’info internationale avec une perspective européenne. Et qu’est-ce qu’une perspective européenne ? C’est la somme de plusieurs perspectives. Et c’est précisément ce que recherchent ceux qui nous font confiance et dont le nombre ne cesse d’augmenter. » Véronique Segard, responsable de la distribution, insiste : « Sur un même événement européen, mettez trois récepteurs - CNN, BBC, Euronews - en parallèle : CNN sur l’Europe, c’est insupportable, BBC est très british et Euronews fait passer à l’antenne les subtilités de chaque pays que les autres Européens comprennent. C’est ainsi que nous progressons, sans les moyens commerciaux de nos concurrents. »
Courrier international a vendu en moyenne 183 000 exemplaires par semaine en 2003, en progression de 12 % par rapport à 2002. Son lectorat est jeune (45 % de moins de 40 ans), sociologiquement et politiquement très divers. Interrogé sur les similitudes qui pourraient exister entre ce lectorat et le lectorat potentiel d’un titre européen, Philippe Thureau-Dangin, président du directoire de Courrier international SA et directeur de la rédaction, reste prudent mais se dit « optimiste » : « Aujourd’hui, à part de Villiers, Le Pen et quelques autres, tout le monde est européen, malgré des arrière-pensées parfois. Regardons les faits : l’Europe se crée par les jeunes, l’université, la chanson, le sport. Vous trouvez aujourd’hui en France des supporters de l’A.S. Roma ou d’Arsenal de Londres et en Angleterre des supporters du Real de Madrid. L’Europe peut commencer par le foot. Ce n’est pas nul. C’est ainsi que le corps abstrait de l’Europe prend un côté charnel. Les langages musicaux, les voyages, l’apprentissage des langues, les échanges universitaires, l’environnement, c’est cela dont il faut parler. Nous hésitons toujours, pour des raisons commerciales, à faire la une sur l’Europe car l’institutionnel est casse-gueule. Il faut éviter le mot Europe, trouver des sujets ancrés dans le réel, apprendre à vendre l’Europe là où elle existe réellement. »
Un média européen devrait donc avoir pour ambition à la fois de montrer les richesses de l’Europe plurielle à la façon d’Euronews et d’aider à comprendre cette Europe réelle que défend le patron de Courrier international.
Philip Kucharski, directeur de la distribution pour l’Europe de The Economist, qui a occupé la même fonction à The European et a été directeur général de L’Européen, a son idée : « Depuis quinze ans, je travaille sur le sujet. J’ai tendance à dire : oui, il existe un lectorat, forcément jeune, qui n’a pas besoin d’un endoctrinement mais d’un décryptage. » Il évalue à 120 000 le nombre d’acheteurs en anglais : « C’était le noyau dur de The European à travers l’Europe. » Avis aux candidats pour accroître le cercle et le nombre de langues.
Dominique Reynié, professeur à Sciences Po Paris, directeur de l’Observatoire interrégional du politique (OIP), pense, lui, à un public spécifique transnational. Il a créé L’opinion européenne, un recueil de contributions d’universitaires et de socioprofessionnels qui, chaque année depuis 2000, suivent l’évolution des opinions publiques européennes. « J’ai eu l’idée, dit-il, qu’il y avait une société civile européenne en train de se former et qu’il fallait en faire la chronique, faute de la trouver dans les médias. Je suis convaincu qu’émerge depuis 3-4 ans au niveau européen une société civile que j’évalue entre 1 et 1,5 million de personnes adultes. Il s’agit de gens qui résident et parfois se marient en dehors de leur pays d’origine, qui ne travaillent pas forcément dans leur langue maternelle. Ils sont encore minoritaires et ne constituent pas non plus la super-élite, plutôt une sorte d’élite élargie. Cette classe moyenne européenne, en train de naître, n’a pas de support médiatique qui en soit le reflet. Tous les projets lancés jusqu’à présent étaient courageux, peut-être prématurés, ingénieux, mais ne s’adressaient pas à eux. La société a objectivement changé. »
Déterminer un lectorat potentiel probablement très morcelé, valider les études et miser sur une formule éditoriale, ceci reste une affaire de professionnels et d’investisseurs. A eux de faire se rencontrer le produit et son marché. A eux, aussi, de soigner quelques vertus utiles : une forte conviction et une grande patience. L’Europe en a besoin.

Revue Médias















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