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A contre-courant

Images du raz-de-marée :

plus de héros que de salauds

par Alain Mingam

Bonne nouvelle, la récupération de photos d’amateurs n’a pas donné lieu à d’indécentes surenchères.

Pour la première fois dans l’histoire de la photographie et de la presse, la récupération en masse, grâce à Internet, de photos ou de films d’amateurs a été à la fois comme « anoblie » et banalisée par la prolifération des images numériques réalisées par un grand nombre de touristes ou d’indigènes. Dans son premier numéro traitant de la tragédie en date du 30 décembre, Paris Match a publié, sur les 18 pages consacrées au drame, sept photos d’amateurs en double, et la une inédite de la seconde vague. Une révolution.

La « récupération », plus communément appelée « la raflette », a toujours été pratiquée par les quotidiens, les hebdomadaires ou les agences se livrant à une concurrence acharnée pour s’approprier la diffusion des images tant recherchées. Il n’est pas loin le temps où VSD et Paris Match se disputaient à coups de milliers de francs trois photos exclusives des soldats anglais faits prisonniers, les mains sur la tête, par les commandos argentins débarqués sur les îles Falkland, le 3 avril 1982. Après un jeu de va-et-vient mené toute la nuit par François Caron, alors vendeur de l’agence Gamma, entre les directions des deux magazines, à 4h30 du matin, l’hebdomadaire de Maurice Siegel, VSD, emporta la mise pour un montant de 480 000 F.

Ce fut là une enchère qui prolongeait ou accentuait la course à l’exclusivité des « récups historiques » liées à toute catastrophe : celle des deux Boeing 747 de KLM et de la Pan Am qui se percutent au décollage à Tenerife en 1977, jusqu’à la tentative d’assassinat de Jean-Paul II, après celui du président égyptien Sadate au Caire le 6 octobre 1981. Sans oublier la récupération par l’agence Sygma des films réalisés par les survivants de l’équipe de rugby de Montevideo. Leur avion s’était écrasé le 13 octobre 1972 dans la Cordillère des Andes, les forçant, pour survivre, à devenir cannibales. C’est aussi, réalisée par un médecin en coopération à Kaboul et récupérée par un photographe de l’agence Gamma, la photo d’un char soviétique devant le panneau « Afghan Tourism », qui fit le tour du monde pour annoncer l’invasion de l’Afghanistan par les troupes de l’ex-URSS .

« Aujourd’hui la donne a complètement changé » atteste Guillaume Clavières, rédacteur en chef photo de Paris Match. « Nous restons fidèles aux principes de base avec l’envoi d’équipes à Roissy ou Orly, pour solliciter les témoignages et les photos des témoins directs ou survivants de tout événement dramatique, comme le font nos reporters sur le terrain. Mais désormais, il faut de plus en plus « plonger » dans l’ordinateur, explorer Internet pour consulter tous les « weblogs » ou les sites de journaux de par le monde. »

Jean-François Le Mounier, directeur du département photo de l’AFP, insiste pour sa part sur une forme nouvelle de récupération. « Nous avons un réseau formidable d’abonnés, de clients, dont nous sommes les fournisseurs. En la circonstance, c’est nous qui sommes allés les consulter. Et c’est ainsi que nous sommes tombés sur la une d’un quotidien suédois où l’on voit, sur l’île de Pho-Khi-Khi en Thaïlande, une femme courir pour sauver ses trois enfants. Celle-ci s’étant reconnue, le document changeait de nature. C’était une histoire, et nous lui avons donné alors une vaste diffusion. Cela dit, la récupération n’est pas notre culture, ne serait-ce qu’en raison de notre fonctionnement : dès que nous mettons en ligne, nous tuons l’exclusivité. Nous sommes plutôt à la périphérie de ce type de business en pratiquant une récupération plus institutionnelle auprès des journaux anglais, indiens, australiens ou européens... et par la capture de vidéogrammes. »

Après un temps de retard reconnu par son directeur photo - du fait des fêtes de fin d’année - l’AFP a d’abord cherché des images plus informatives que commerciales, au point même de mal gérer quelques clichés exclusifs, achetés par le magazine Stern mais dévalorisés par leur passage sur le fil de l’agence française. « Les circonstances liées à la demande, du fait de l’ampleur grandissante de la catastrophe, nous ont obligés à acheter une série de 12 photos pour 300 $ et une seule pour 6 000 euros mais avec intéressement à 50 % sur les ventes. Une première, voire une révolution pour l’AFP, qui a d’autant plus accepté de le faire que c’était au profit d’un comité de soutien aux victimes du tsunami. »

« Tout détenteur du moindre appareil se rêve volontiers grand reporter de son propre quotidien. »

Autre fait marquant : le nombre chaque jour plus élevé des victimes a multiplié les témoignages spontanés motivés par la seule préoccupation de montrer l’horreur vécue en transmettant le maximum d’images, mais sans chercher à faire monter les enchères sur le marché. En la circonstance, confirme Cyril Drouhet, rédacteur en chef photo du Figaro Magazine, « il y a eu plus de héros que de salauds. » Le choc émotionnel a favorisé une donation quasi immédiate et le journal a pratiqué les barèmes en vigueur sur les photos récupérées : 1 000 euros la double page.

Marc Brincourt, chef du service photo à Paris Match, souligne l’importance croissante de la récupération qui concurrence et alimente à la fois le réseau professionnel. «  La force de la vidéo devient extraordinaire. Bientôt, nous ne verrons plus la différence entre photo et vidéo tant sont fulgurants les progrès de la restitution numérique. » Un métier est en train de naître : « éditeur numérique », rabatteur d’un nouveau type d’information, l’œil branché en permanence sur les circuits professionnels ou les sites privés par weblogs interposés.

Le succès des festivals (de « Visa pour l’Image » à Perpignan aux « Rencontres d’Arles »), le cinéma, la télévision ont beaucoup flatté le métier de photographe. Tout détenteur du moindre appareil se rêve volontiers grand reporter de son propre quotidien. La compassion réelle ou supposée se « vend » mieux que l’image du professionnel, cynique, charognard présumé, assoiffé du sang de la terre comme du moindre fait divers ou espionnant des stars en situation délicate à travers son téléphone portable, œil moderne du paparazzo.

En Asie cependant, l’ampleur de la catastrophe humanitaire a été telle que pudeur et solidarité ont été les sentiments qui ont prévalu surtout dans le choix des images. « Nous avons écarté, confirme Marc Simon, rédacteur en chef photo de VSD, toute « peoplisation » du drame parce que nous aurions eu honte de mettre en avant nos Fogiel ou Thierry Lhermitte, survivants privilégiés d’un raz-de-marée qui, telle une tondeuse à gazon, a tout rasé sur son passage surtout au Sri Lanka et en Indonésie. »

Guillaume Clavières et Jean-François Le Mounier soulignent d’une même voix : « Toute récupération de photo d’amateur exige plus que jamais de notre part à tous un devoir de vigilance. Il faudra définir, pour semblables images, une sorte de nouvelle éthique, l’éthique de la cyberculture. En commençant par être rigoureux sur la datation et l’origine. »

Le contrôle de la source est en effet le souci permanent et le seul qui permette d’éviter tout risque de manipulation par les gouvernements concernés, voire d’instrumentalisation a posteriori par des ONG. Au nom du légitime besoin de lever des fonds, rien de plus facile en effet que de faire vibrer par l’image la corde sensible en confondant parfois information et communication. Tous les responsables des rédactions nationales et internationales le reconnaissent : il y aura désormais le temps d’avant ou d’après ce terrible raz-de-marée du dimanche 26 décembre 2004. Au célèbre téléphone rouge d’Europe 1 des années 80 a succédé « l’alerte rouge numérique permanente ». Elle est désormais aussi indispensable à la « couverture des colères de la terre » que la présence naturelle d’un professionnel de l’image sur les faits et méfaits de l’homme en situation de guerre.

Alain Mingam est consultant-médias, ancien rédacteur en chef de Sygma et de Gamma.


 
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