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Décryptage

Pourquoi "les guignols" n’aiment pas les médias

par Olivier Bouchara et Jean-Baptiste Roques

Et si, outre les politiques, la cible favorite des terreurs en caoutchouc était le « quatrième pouvoir » et ses maîtres ? Pour les Guignols, pas question de respecter un de ces pactes de non agression qui régissent le plus souvent les rapports entre rédactions.

Yves Le Rolland a repéré un truc chez les journalistes. Ils lui posent tous la même question : « L’élection de Chirac en 1995, avouez que c’est grâce à vous, hein ? » Onze ans que ça dure. Onze ans que le producteur des « Guignols de l’info » doit répondre de délit de chiraquisme à chaque interview. Il y a des jours où il aurait bien envie d’accrocher son interlocuteur à un pommier. Au lieu de ça, il allume une énième cigarette et déroule calmement : « Non, franchement non. Croire que les Français se font leur opinion en regardant une émission satirique, cela relève du mépris. »

C’est lui qui raconte cette anecdote, devant un café-crème. Elle en dit long sur la façon dont les auteurs des Guignols jugent les médias de leur pays. Médiocres. Moutonniers. Ivres d’eux-mêmes et de connivence avec les puissants. Il y a dans la bande à Gaccio un plaisir non dissimulé à dézinguer les médiacrates en vogue. Marc-Olivier Fogiel ? Croqué sous les traits d’un minable autosatisfait qui ricane plus fort que sa hyène de compagnie. Guillaume Durand ? Un bon à rien muni d’une raquette de tennis en toutes circonstances. Jean-Pierre Elkabbach ? Un laquais aux ordres de Sarkozy, qui lui dicte ses propos dans l’oreillette.

Dans ce jeu de ball-trap hilarant, tout se passe comme si les hommes politiques ne suffisaient pas à l’imagination des marionnettistes de Canal +. A la tradition des chansonniers de cabaret, ils ont apporté leur propre touche : une déconstruction méthodique des symboles les plus visibles de la presse et du petit écran. Et c’est un PPDA de latex qui se charge de nous le rappeler en ouverture de chaque émission hebdomadaire : « Nous sommes en 2006 et vous croyez toujours ce qu’on vous raconte à la télévision. »

L’incrédulité est leur métier. Le rire, au fond, n’est qu’un prétexte. En présentant les mass media comme des médias à la masse, les concepteurs des Guignols ont réussi à capter le sentiment général de défiance à l’égard du journalisme. Portés par leurs trois millions de téléspectateurs quotidiens, ils ne se contentent pas de tourner en dérision le grand Barnum de l’information pour le plaisir d’un bon mot : ils attaquent ceux qu’ils tiennent pour « responsables de la crise de la représentation ».

« On avait fabriqué un “Lagaf”, raconte l’un des concepteurs. Mais lors des répétitions, on a trouvé qu’il n’y avait pas lieu d’en rajouter sur un type qui se présente en GO du Club Med. Il est sincère, au moins. » Bref, tout le contraire des éditorialistes du Monde, selon lui. Il aura suffi que le quotidien du soir consacre une série de manchettes aux implications supposées de Dominique de Villepin dans l’affaire Clearstream pour que la marionnette de Sarkozy se transforme en vendeur à la criée : « Demandez Le Monde, lisez Le Monde, qui veut Le Monde ? » Commentaire d’Yves Le Rolland : « Le parti pris semblait évident. A la lecture, on sentait que Le Monde faisait dans le lynchage ad hominem. Nous n’avons d’ailleurs pas attendu que Marianne révèle que la plupart des sources provenaient du ministère de l’Intérieur pour écrire cette saynète. »

Que le quatrième pouvoir puisse être un sujet de moquerie populaire, alors que la critique bourdieusienne ne passionne guère les foules, les Guignols l’ont compris dès leurs débuts. C’était pendant l’hiver 1991, lors de la première guerre du Golfe. A l’époque, les cibles favorites ne s’appellent ni George Bush ni François Mitterrand. Pour se démarquer du « Bébête Show » et de leur modèle britannique « Spitting Image », « Les Arènes de l’info » choisit de mettre en scène la caravane médiatique de l’intervention en Irak. CNN et ses bancs-titres catastrophistes. Les commentaires de plateaux sur les « frappes chirurgicales » et la guerre « propre » qui ne devaient faire aucun mort. La Cinq et ses experts militaires qui s’obstinent à décrypter un magma d’images filmées de nuit par l’armée américaine au téléobjectif. « Il y avait quelque chose d’absolument obscène dans le traitement de ce conflit, se rappelle Le Rolland. Et ce qui nous gênait davantage encore, c’est que personne n’osait s’insurger contre ça. »

Comprendre : personne, sauf nous. Voilà peut-être la force des réalisateurs des Guignols vis-à-vis des médias : ils ne se vivent pas en journalistes et se fichent pas mal des pactes de non-agression tacites qui existent entre rédactions. Libération les estampille « meilleurs éditorialistes de France » et consacre une quatrième de couve dithyrambique à Bruno Gaccio ? Ils en rient encore, sans oublier de noter que la démission de Serge July, « la France s’en fout ». Eux préfèrent s’en prendre aux nouvelles « forces culturelles du pays ». A Patrick Le Lay, le patron de TF1 qu’ils ont grimé en obsédé sexuel, le peignoir sur les épaules, toujours prêt à aller honorer Loana pour faire remonter l’audimat. Ou au groupe Lagardère, réduit sans nuances à un « marchand de canons » qui sème la mort en Afrique. « Nous travaillons sans penser aux conséquences, se félicite Ahmed Hamidi, 36 ans, ex-barman entré dans la bande des auteurs en 1999. Nous réclamons un droit à la blague, même si celle-ci peut froisser ou blesser. »

« Les auteurs des Guignols ne sont jamais aussi bons, hélas, que lorsque les médias sont mauvais. »

Leurs victimes s’en souviennent. Combien d’entre elles rasent désormais les murs dès lors qu’on évoque leur double en caoutchouc ? « Ils ont été durs avec moi. Mais je préfère prendre cela comme une consécration », élude poliment Christine Ockrent. « Je n’ai pas tellement le temps de les regarder, sourit Patrick Poivre d’Arvor. Mais j’ai une excuse : je travaille à la même heure. » Seul Guillaume Durand aura poussé le malaise jusqu’à consacrer un livre à ses tortionnaires : « Nous ne sommes pas dans l’ironie et la moquerie des puissants ou des médiatiques, mais dans la “beauferie” militante qui se prendrait pour la cause du peuple, écrit-il dans “La Peur bleue”. Ils se croient les représentants d’une télévision alternative, alors qu’ils ne sont que la caricature de la télé qui méprise les livres, flingue les perdants, assassine ceux qui ne rentrent pas dans le cadre [1]. » Même violence chez Alain Finkielkraut qui voit en eux « l’éducation quotidienne à la simplification et à la méchanceté rigolarde, expliquait-il au Figaro. Si les hommes politiques s’y opposaient, les éditorialistes dénonceraient aussitôt une atteinte totalitaire à la liberté d’expression. »

Plus compliqué que ça, en fait. L’histoire des Guignols avec les médias est un mélange de réflexion altermondialiste - qui tend à chercher les puissances de l’argent derrière chaque journaliste - et de démêlés personnels. On se souvient d’une interview délirante dans Le Monde où Bruno Gaccio aurait lancé à son interlocutrice, qui lui demandait des détails sur la répartition des rôles au sein de l’équipe : « J’ai pas envie de parler de ça. Par contre, je peux t’apprendre des positions que tu ne connais pas. » On se rappelle aussi l’empressement des agences de presse, en 2000, pour annoncer le plus sérieusement du monde la fin des Guignols à la suite d’un simple sketch qui racontait leur mort. « Ce soir-là, se souvient Le Rolland, un mec est entré dans mon bureau à 20 heures 15 avec un Nagra, en me disant : “RTL, trois questions sur l’arrêt de votre émission, s’il vous plaît.” C’est là que j’ai compris qui étaient les véritables guignols. » Et Ahmed Hamidi de renchérir : « Les reporters ont quitté le domaine de l’intelligence pour celui de l’émotion. Au lieu d’analyser les faits, ils transforment l’événement en produit d’appel pour la pub. Tsunami, grippe aviaire, émeutes de banlieue, tout devient info spectacle. »

« L’histoire des guignols avec les médias est un mélange de réflexion altermondialiste et de démêlés personnels. »

On les sent presque dépités, ces rigolos professionnels. Comme à l’époque de leur « boîte à cons » (qui désignait TF1), lorsque Claire Chazal tombait en pamoison devant les costumes croisés d’Edouard Balladur. « Les Guignols ne sont jamais aussi bons, hélas, que lorsque les médias sont mauvais », remarque le magistrat Philippe Bilger, qui connaît les coulisses de la machine pour avoir dialogué avec Bruno Gaccio dans un ouvrage commun [2]. « Autant dire qu’en ce moment, ils comblent un sérieux vide. » A un an de la présidentielle, ils se demandent déjà comment traiter le cas de l’omniprésent Nicolas Sarkozy, qu’ils voient « perdant malgré tout, avec son discours de la peur servi chaud à l’heure du repas. C’est triste mais nous ne pouvons pas faire une parodie du “20 heures” digne de ce nom sans convoquer le personnage préféré des rédactions. » Putain, neuf mois !

Notes

[1] « La Peur bleue », Grasset, 2000.

[2] « Le Guignol et le Magistrat », Flammarion, 2004.


 
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