Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°23 > "Quand on m’invite, c’est pour me faire la peau."
Ma vie avec les médias

Renaud Camus :

"Quand on m’invite, c’est pour me faire la peau."

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

Accusé, il y a près de 10 ans, d’avoir tenu des propos "antisémites", Renaud Camus n’en finit pas de payer ce crime imaginaire. Il est à l’évidence l’inverse même d’un antisémite. Mais la calomnie court toujours, au point d’occulter l’oeuvre d’un des plus grands prosateurs français.

Vous aimez à ce point les interviews que vous les inventez  ! Votre livre « La Dictature de la petite bourgeoisie » se présente comme un entretien avec un certain Marc du Saune. Or, son nom est l’anagramme du vôtre. Pourquoi ce subterfuge  ? À part le poème épique, hélas, j’ai pratiqué à peu près tous les genres littéraires. Alors, pourquoi pas le dialogue  ? La forme me semblait adéquate au propos et pouvoir m’aider à préciser ma pensée.

Évidemment, la première question que l’on a envie de vous poser concerne l’« affaire Camus » et les attaques dont vous avez été l’objet à la parution, en 2000, de votre journal « La Campagne de France », dans lequel vous teniez des propos jugés antisémites par certains (cf. encadré p. 15). Est-ce aujourd’hui une page tournée  ? La page ne peut pas être tournée pour moi dès lors qu’elle ne l’est pas pour les autres. Les conséquences de cette affaire sont, aujourd’hui encore, très nombreuses. Je ne compte pas le nombre de lecteurs qui me disent avoir essayé d’acheter mes livres dans telle ou telle librairie et s’être entendu répondre : « Nous ne vendons pas ce genre de choses… » Même s’il s’agit d’un ouvrage sur les maisons de campagne  ! Pas plus tard que la semaine dernière, sur un site Internet, quelqu’un expliquait, avec beaucoup d’autorité, comme un expert qui explique le monde aux pauvres ignorants : « À côté de Renaud Camus, Céline et Rebatet sont des philosémites. » Moins les gens ont lu, plus ils sont sûrs d’eux. En société hypermédiatique, où connaissance et rumeur sont au plus près de coïncider, comme notoriété et gloire, célébrité et certificat de compétence, une personne est définie par trois traits, au maximum. Plus souvent deux. Et, dans 80 % des cas, une seule, de préférence erronée. Dans mon cas, c’est « Renaud Camus antisémite ». J’ai cette croix à porter…

Jusqu’à cette mort médiatique dont vous parlez  ? À la vérité, je n’ai jamais été très vivant médiatiquement  ! Les médias et moi nous sommes détestés dès que nous nous sommes aperçus. Les gens croient que la presse me bat froid à cause de l’affaire. C’est l’inverse qui est vrai. J’avais avec elle de très mauvaises relations depuis longtemps : elle a sauté sur l’occasion pour me régler définitivement mon compte.

Qu’est-ce qui vous a le plus blessé  ? Sur neuf cent cinquante articles répertoriés en deux mois, c’est l’inexactitude, le mensonge, la fausseté, les choses qui n’ont aucun fondement. Pour certaines, on ne voit même pas d’où elles peuvent sortir. Daniel Schnei­der­mann, par exemple, a très nettement insinué que j’étais révisionniste. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y a pas la moindre trace, ou même début de trace, dans les 50 000 pages ou à peu près que j’ai publiées, qui puissent donner à croire une chose pareille. Pas un mot. J’avais écrit que les camps de la mort étaient probablement le crime le plus abominable de l’histoire de l’humanité — il me semblait qu’il fallait laisser une petite place à l’énormité de la cruauté humaine au sein de l’histoire : un Patrick Kéchichian a interprété ce probablement comme insinuant un doute sur la réalité de l’extermination de masse. Etc.

Vous n’étiez pas en France quand l’affaire a éclaté  ? J’étais en France, mais j’ai dû partir. D’aucuns ont dit que j’avais pris la fuite. L’université Yale avait organisé, depuis au moins deux ans, un colloque sur mon travail, lequel s’ouvrait juste dix jours après le début de cette affaire. Des intervenants arrivaient d’universités lointaines, avaient pris depuis des mois leurs dispositions et fait des milliers de kilomètres pour être là. Il était inconcevable que je leur fasse faux bond. Le centre de toute ma réflexion, peut-être, c’est la parole, dans tous les sens du mot. Je suis persuadé de sa décadence générale, dans les petites choses comme dans les grandes. Une de mes obsessions étant le respect de la parole, il m’était impossible d’y manquer. Je suis donc allé à Yale, ce qui a fait dire qu’affolé par la situation, je n’avais pas le courage de faire face. Cela dit, je ne sais pas en quoi eut consisté faire face puisque je n’étais invité ni à la radio ni à la télévision, et que les articles que j’envoyais aux journaux étaient refusés.

Les journaux ont refusé de publier vos droits de réponse  ? Comment l’expliquez-vous  ? Je vous l’ai dit, j’avais de mauvaises relations avec eux. Ou du moins, je n’avais de relations ni avec les journaux ni dans les journaux. Mon affaire était classée avant examen. Seul Jean Daniel a répondu à ceux qui s’étonnaient de cette omerta : « Qu’il m’envoie quelque chose, je le publierai. » Ce que j’ai fait immédiatement. Nous avons eu deux conversations téléphoniques. La seule chose cocasse dont je me souvienne, c’est qu’il m’a déclaré, à la fin, que je connaissais manifestement mieux que lui la pensée juive. Mais mon texte, qu’il a publié, a été sévèrement coupé. J’avais pourtant envoyé le nombre exact de signes dont nous étions convenus, lui demandant seulement de ne pas y toucher. Mais les responsables de journaux ne peuvent pas s’en empêcher : couper, c’est plus fort qu’eux. Je mets un point d’honneur à rédiger des textes de la longueur requise, au signe près : avec le traitement de texte, c’est facile, de nos jours. J’ai même publié un livre dont une partie est constituée de 173 paragraphes de 937 signes chacun, exactement…

Comment s’est passée cette conférence à Yale  ? Oh  ! c’était très mouvementé  : manifestations, pancartes haineuses, police… Moi qui suis habitué à vivre à la campagne et ne vois pas grand monde, pour ma grande sortie, j’étais servi…

Certains intellectuels juifs, comme Élisabeth Lévy ou Alain Finkielkraut, ont pris votre défense quand il était de bon ton de vous cracher à la figure. Y avez-vous été sensible  ? Immensément sensible, et je ne leur serai jamais assez reconnaissant. L’attitude d’Alain Finkielkraut était d’autant plus remarquable qu’au début, il penchait plutôt vers mes adversaires. L’un des bons côtés de ladite affaire Camus, c’est qu’il est devenu un de mes meilleurs amis et, je l’espère, réciproquement.

Est-ce que tout cela vous pousse à plus de prudence dans ce que vous écrivez  ? J’aurais tendance à répondre immédiatement non, mais ce ne serait sans doute pas tout à fait exact. Et puis, il existe un filtre entre ce qu’on écrit et ce qui est publié : l’éditeur. L’écrivain a une responsabilité vis-à-vis de lui parce qu’il peut lui valoir beaucoup d’ennuis. [Silence] Je ne sais pas trop. J’ai absolument horreur du concept de provocation. En 1978, quand j’ai publié « Tricks », qui parlait de sexualité, pas un article de presse qui n’ait évoqué mon caractère provocateur. Tout cela parce que je racontais les choses comme elles se passaient. Provoquer les gens est une pulsion que je n’ai pas. En revanche, je suis assez attaché à l’idée de pouvoir exprimer ce que je ressens. Ne voyant aucune espèce de honte attachée à ce que je racontais, je n’éprouvais pas la nécessité de prendre des précautions à formuler ce qui pour moi allait de soi. Me taire par prudence m’est tout à fait insupportable. Il se trouve, par exemple, que je suis profondément convaincu que la croissance démographique déréglée est une catastrophe pour la planète, que toutes les politiques écologiques ne servent absolument à rien tant que la population croîtra dans ces proportions-là. Pourquoi les autres considèrent-ils que dire cela est une provocation  ?

Vous conviendrez que parler de contre-colonisation à propos de l’immigration ne peut que vous valoir des problèmes. Ah ça, oui ! Ce n’est pas une provocation pour autant. Il est vrai que le terme est un peu inapproprié, parce que celui de colonisation l’était. Sauf en Algérie, dans une certaine mesure, et longtemps avant au Canada, il n’y a jamais eu vraiment de colonisation française, au sens strict, étymologique. Il y a eu conquête, constitution d’empire, annexion, protectorats. Tandis que la contre- colonisation, elle, est une vraie colonisation, la constitution de colonies, au sens antique et véritable du terme. Les empires s’effondrent, le nôtre outre-mer a duré à peine un siècle. Colonisation et contre-colonisation, elles, sont irréversibles. Dire cela, si c’est mon sentiment, et ça l’est, ce n’est en aucune façon de la provocation. Estimer que c’en est, c’est poser que l’aune de mon discours est exclusivement dans le discours de l’autre, et que mes vues ne sont pas des vues puisqu’elles n’auraient d’autre dessein que de mettre les autres hors d’eux-mêmes. Cette intention m’est complètement étrangère : je ne me forge pas des opinions parce qu’elles seraient antipathiques aux autres — bien qu’elles puissent l’être, à la rigueur. Il en va de ce concept exaspérant de provocation comme de l’usage également révoltant, en politique, du terme de pédagogie. Poser, lorsque quelqu’un ne pense pas comme vous, qu’il le fait par provocation, ou bien que la bonne attitude à son égard c’est la pédagogie, comme pour les enfants qu’on éduque, c’est marquer clairement qu’il n’y a pas d’extérieur admissible à ce que l’on pense soi-même et que, si d’autres pensent autrement, ce ne peut être que par agressivité ou bien par ignorance. C’est d’une suffisance incroyable, très caractéristique de la dictature idéologique et culturelle de la petite bourgeoisie, laquelle est incapable de se concevoir un extérieur admissible. Revenons — pour la centième fois — à ma malheureuse affaire : je trouvais que l’émission de France Culture en question 1 exagérait un peu dans la mesure où, se présentant comme généraliste, elle tendait à devenir une émission communautaire. Personnellement, ça ne me dérangeait pas beaucoup, j’écoute beaucoup d’émissions communautaires. Mais si une émission est communautaire, elle doit dire qu’elle l’est et ne pas s’appeler « Panorama » tout court. À vrai dire, c’était surtout comique : un jour il était question de la littérature en Israël et le lendemain, on nous disait : « Ah  ! aujourd’hui on va aborder un tout autre sujet : la littérature juive new-yorkaise. » Très bien. Ce ne sont pas des sujets inintéressants. Mais de là à en traiter tous les jours… La seule chose inadmissible, c’est que cette dérive communautaire, patente, relevée de toutes parts, mais vraiment sans gravité, on ne pouvait pas la relever. Il devenait impératif de le faire parce que c’était impossible. Mais impossible, ce l’était bien, on l’a bien vu.

Vous ne faites guère assaut de prudence si l’on en juge par ce que vous écrivez sur les Arabes, l’immigration, l’islam… Si vous voulez dire que ce que je publie n’est pas en retrait de ce que je pense, en effet. Mais le genre journal est assez particulier, c’est une sorte de sismographe : on note des opinions à un moment donné. Trois jours plus tard, ayant de nouveaux éléments, l’opinion est différente. Il y a des humeurs, des moments très passionnés. Et d’autres où l’on se dit qu’il n’y a pas de raison de s’exciter à ce point. Le journal est une espèce de correction permanente, de pentimento perpétuel. Je crois qu’il faut lui laisser ce caractère. Je corrige l’expression, la syntaxe, le style, il m’arrive d’essayer de préciser ma pensée mais je ne change rien au sentiment exprimé, même quand il a changé, ce qui arrive souvent : moins quant aux opinions fondamentales qu’en ce qui concerne les personnes. Quelqu’un peut m’exaspérer à la télévision au moment où j’écris et, deux ans plus tard, au moment dela publication, je n’arrive plus à me rappeler pourquoi…

Comme Guillaume Durand, par exemple. Comme le disait Stravinsky de Florent Schmitt, Guillaume Durand, je n’y pense pas tous les jours…

Comment avez-vous jugé l’attitude de votre éditeur au moment de votre affaire  ? Il a été loyal. Il est resté là. Il m’a ensuite confié que, si je n’avais pas dû partir aux États-Unis, il serait allé au procès (nous étions menacés d’un procès en référé par le MRAP). Il a décidé de retirer les passages incriminés, je n’étais pas trop d’accord, mais je n’avais guère le choix. Ma seule requête, c’étaient que les coupures se voient. « La Campagne de France » est aujourd’hui l’un des rares livres contemporains qui comporte des blancs 2.

Après cette affaire, quel regard portez-vous sur la presse, sur les journalistes  ? Vaste question… Je n’ai jamais compris pourquoi les critiques pouvaient dire d’un écrivain ou d’un artiste des choses terriblement péjoratives, dures, cruelles, épouvantables, sans admettre du tout la réciproque. Si vous répliquez, vous disparaissez. Il se trouve que moi je réponds, que je juge les juges et critique les critiques. J’ai publié presque une centaine de livres, je ne compte pas les journaux et magazines culturels ou littéraires spécialisés qui n’ont pour ainsi dire jamais publié une ligne sur moi, ou bien deux ou trois entrefilets en trente ans. Évidemment, c’est peut-être parce qu’ils me trouvent nul et qu’ils estiment n’avoir pas à importuner leurs lecteurs avec moi, et si c’est le cas ils sont parfaitement dans leur droit. D’un autre côté, on les voit célébrer toutes les semaines ou tous les jours des écrivains auxquels je ne me sens pas nécessairement très inférieur. En octobre dernier encore, au colloque organisé par Le Monde des livres, Alain Finkielkraut a brisé quelques lances en ma faveur face aux gens du Monde. Pour eux, c’est comme si je n’existais pas. Ils lui ont répondu : « Il écrit trop. On ne peut pas suivre. » Curieux argument : s’il y a trop de mes livres, ils pourraient parler d’un sur cinq, ou d’un sur dix  !

Comment expliquez-vous cette attitude  ? Les médias sont des dieux terribles, qui n’oublient ni ne pardonnent. Je parle souvent de la langue. Comme Le Monde est le quotidien que je lis, les exemples que je prends ont tendance à en être tirés. Mais une fois encore, si vous critiquez un journal, vous êtes mort à ses yeux. Je ne suis pas seul à le dire. Dans « L’Emprise », Régis Debray explique très exactement cela, ce sont des pages très émouvantes et fortes : critiquer la presse, dit-il, est un suicide social. Il raconte qu’il a essayé de le faire, qu’il a tenu un an mais qu’il a une famille, des enfants. Il ne pouvait pas assumer plus longtemps la situation où il s’était mis, et il ne parlera donc plus directement de la presse, ni des journalistes.

Vous êtes allé chez Ardisson. Il m’avait d’abord invité dans son émission sur Paris Première avec Élisabeth Lévy. À l’évidence, son intention était d’en finir une bonne fois avec moi : c’est quand même décevant, pour beaucoup de gens, cette magnifique affaire Camus et ce type qui, malgré cela, continue à publier trois ou quatre livres par an. On fait donc l’émission. Et, catastrophe, Élisabeth Lévy explique que, s’il y a beaucoup de choses qu’on peut me reprocher, il y a un point dont elle est sûre, c’est que je ne suis pas antisémite. Le passage a été coupé et après cela Élisabeth Lévy n’a plus fait d’émission avec Ardisson. Mais moi j’ai eu droit à un nouvel appel de l’animateur, toujours très aimable : « Je suis désolé, il y a eu des complications, j’ai des problèmes avec Elisabeth Lévy mais cela n’a rien à voir avec vous : elle n’était pas bonne, c’est tout. Pour compenser, venez à “Tout le monde en parle”. » J’y vais. Vraie passe d’armes avec Ardisson. Cette fois, j’avais l’impression que cela ne s’était pas trop mal passé alors qu’en général je me trouve très mauvais à la télévision. Lui avait dit, à propos de l’immigration, qu’on avait besoin de « chair fraîche » pour payer nos retraites. J’étais totalement indigné par ce que j’appelais de l’exploitation coloniale sur place, j’ai relevé cette horrible expression de chair fraîche, et le public, pourtant prévenu contre moi, m’applaudissait. Ardisson était tout à fait sur la défensive, sérieusement démonté, arroseur arrosé. De sorte que je suis sorti de là naïvement et bêtement content de moi. Eh bien, tous les passages où j’avais marqué des points ont été purement et simplement coupés et je suis apparu, après montage artistique, à mon désavantage le plus complet, constamment penaud et désemparé…

Vous n’irez plus dans une émission semblable  ? J’aimerais dire que c’est terminé, mais quand on m’invite, j’accepte. Je ne vis que de mes livres. Je n’ai aucun autre revenu. J’ai aussi une responsabilité envers mes éditeurs qui perdent de l’argent en me publiant. Alors, quand l’occasion se présente d’un peu de publicité, il est très difficile de refuser. D’un autre côté, si l’émission n’est pas en direct, c’est un véritable piège.

De toute façon, personne ne vous demande plus de venir sur un plateau… J’ai mis du temps à le comprendre : quand on m’invite, c’est pour me faire la peau.

Dans « La Dictature de la petite bourgeoisie », vous expliquez que, au fond, les médias incarnent cette dictature. Je pense en effet qu’il y a coïncidence entre le règne de la petite bourgeoisie et celui des médias. Ils sont l’expression même de cette classe culturellement au pouvoir, de même que la musique au sens nouveau et petit-bourgeois du terme est son art spécifique, la sonorisation universelle étant l’instrument de torture idoine. On connaît les liens entre féodalité et poésie épique, société monarchique et tragédie, domination bourgeoise et roman. Je crois que les médias sont l’expression idiomatique de la petite bourgeoisie et de ce que j’appelle la dictature. En cette conviction, je suis bien solitaire. C’est un thème peu repris, et pour cause : il est difficile de penser la petite bourgeoisie de l’intérieur. Or, on ne peut la penser de nulle part ailleurs puisque, précisément, elle n’a pas d’ailleurs, étant la première classe dominante tout-englobante, qui ne fonctionne pas sur l’exclusion ou le difficile accès comme les classes dominantes antérieures, mais au contraire sur l’inclusion forcée : d’où son horreur de l’exclusion, justement, de l’expulsion, de la sélection, de tout ce qui discrimine, et cela même dans les domaines où sélection et discrimination sont de l’essence même de la chose, comme l’éducation ou la citoyenneté.

Vous regardez le journal de 20 heures  ? Oui.

Un regard ethnologique  ? Amateur.

Et la langue des journalistes  ? Elle a tendance à devenir la langue générale. Notre langue évolue plus rapidement que jadis, tout le monde étant exposé en permanence au vocabulaire médiatique. On pourrait faire l’histoire, au jour le jour, du succès de mots comme gérer, acter ou interface. Mais les médias ne sont pas les seuls à incriminer, leurs invités aussi. L’enlaidissement de la langue et la sortie de la syntaxe n’incombent pas uniquement aux journalistes. Les pseudo-sciences, l’université déculturée n’en sont pas moins responsables. Les phrases qui n’ont plus de structure syntaxique sont aujourd’hui couramment le fait de professeurs d’université, de hauts magistrats, d’« intellectuels »… Eux aussi, la petite bourgeoisie dictatoriale les a avalés, réduits à elle. Et c’est la langue qui le dit.

Il ne faut pas penser, dites-vous, « autre chose que ce que nous pensons tous, autre chose que ce que nous savons tous qu’il faut penser, autre chose que ce qu’il est indispensable de penser pour vivre tranquille et heureux dans la société comme elle va ». Aller ainsi à l’encontre de ce que pense presque tout le monde vous vaut-il de vivre plus difficilement  ? Permettez-moi d’apporter une petite nuance. Vous dites « ce que pense à peu près tout le monde », il faudrait dire : ce que pensent ceux que j’appelle les autorisés de parole. Nous sommes dans une situation paradoxale où le café du Commerce devient plus intéressant que les débats politiques à la télévision.

Au Parti socialiste ou dans sa mouvance immédiate, deux personnes ont immédiatement pris la défense de Frédéric Mitterrand : Pierre Bergé et le maire de Paris, Bertrand Delanoë. On pourrait s’interroger — on le fait au café du Commerce —, est-ce parce qu’ils sont homosexuels comme lui  ? Tout le monde se pose la question mais personne n’en fait état. Y a-t-il des choses que l’on ne peut pas dire  ? L’exemple est très bien choisi. Si rien ne prouve que Pierre Bergé et Bertrand Delanoë penseraient différemment sur ce point s’ils n’étaient pas homosexuels, il est certain que la pensée et surtout l’opinion ne naissent pas dans les choux. Cette idée m’a valu beaucoup d’ennuis. J’ai toujours eu envie de comprendre comment naissent les opinions. Or, les appartenances, quelles qu’elles soient, ont un rôle déterminant. Je connais peu d’homosexuels qui ne soient pas plutôt favorables à Frédéric Mitterrand — dans l’affaire actuelle, je veux dire. Et ça joue pour tous les groupes humains. Cela dit, au niveau individuel, le travail intellectuel consiste évidemment à faire un effort pour que vos opinions ne vous soient pas dictées par vos appartenances diverses. Il faut en reconnaître l’origine parce qu’elle joue indubitablement un rôle capital, à la fois effrayant parce qu’il est une contrainte et souvent très séduisant parce qu’il est une saveur  ; et en même temps il faut bien voir qu’elle est faite pour être dépassée, contredite, circonvenue. C’est le centre de la réflexion à laquelle je me suis livré dans « Du sens »3.

Comment résiste-t-on à penser comme les médias incitent à le faire  ? Pardonnez-moi de parler de mes livres, c’est un peu mal élevé. Je viens de publier un roman qui s’appelle « Loin »4. Le titre est déjà une réponse. Je ne suis pas sûr qu’on puisse résister sinon par l’éloignement. Ce n’est pas une solution  ; c’est une renonciation. Cela dit, le personnage de ce roman n’est pas moi, comme dirait Valéry Giscard d’Estaing. Il n’a ni mon âge, ni mon métier, ni mes préférences sexuelles. Et pour ma part, jusqu’à présent, je n’ai pas disparu, je ne m’éloigne pas.

Vous avez disparu des radars médiatiques. Ce n’est pas de mon fait. Je n’ai pas choisi de ne pas participer à la vie médiatique, même si je ne le regrette qu’à moitié. On persévère dans l’être comme on peut. En l’occurrence, dans mon cas, en écrivant en permanence, en publiant dans la mesure du possible. Je me sens parfois à la merci des journalistes. Vous savez, les écrivains sont dans un statut de précarité dont on n’a pas idée. Il y a trois ans, un éditeur très fidèle m’a dit : « Je suis dans une passe difficile. Je ne peux plus te verser tes mensualités. Il faut les diviser par deux. » Il s’agissait de sauver sa maison. Je ne pouvais pas dire non. Mais dans quelle profession peut-on apprendre du jour au lendemain pareille nouvelle  ? Il n’existe aucun CDI, aucune sécurité de l’emploi pour les écrivains  !

Vous avez écrit : « Ne connaître que le journalisme fait un journaliste de dernière catégorie. » Peut-on faire du bon journalisme  ? Il m’arrive de lire, y compris dans Le Monde ou Le Figaro, des articles de haute qualité. Je ne dis pas du tout qu’il n’y a que du mauvais journalisme. Je me méfie grandement des spécialistes, qui ne connaissent que leur sujet. Ne connaître que son sujet, c’est ne pas pouvoir le comprendre. Le drame, et là il ne s’agit pas seulement de journalisme, c’est la disparition de la culture générale, d’ailleurs expressément condamnée comme privilège de classe par l’idéologie. Du journalisme, vous en avez fait vous-même pendant deux ans, au Matin, en 1987 et 1988. Vous êtes bien informés, parce que cela n’a pas marqué grand monde  ! On me laissait toute liberté. Je parlais des galeries, des spectacles, de la télévision, de la vie culturelle en général. Ce n’était peut-être pas de l’excellent journalisme  ! Mais j’en garde plutôt un bon souvenir.

Vous avez été trois fois candidat à l’Académie française, en 1999, 2000 et 2009. 2009 a été la pire année. J’ai obtenu trois voix, alors que j’en avais obtenu neuf en 1999 et huit l’année suivante. C’est sans appel  ! Un de mes rares partisans m’a expliqué : « Vous savez, à l’Académie française, quand on prononce votre nom, c’est comme si on parlait de Faurisson »… Mais pourquoi l’Académie française  ? Ce que j’en aime, c’est cette espèce d’officialisation du retrait qu’elle représente : son caractère non seulement anachronique mais presque achronique, mécontemporain, inactuel, intempestif. Au demeurant, l’un des plus prestigieux parmi les académiciens, Lévi-Strauss, a dit là-dessus à peu près tout ce qu’il y avait à dire.

Pourquoi avoir créé en 2002 ce parti de l’In-nocence  ? Je suis face à une situation politique que je trouve désespérante, et je ne veux pas qu’on puisse dire que je n’ai rien fait. C’est peut-être peu de chose, ou rien, ou ridicule, mais c’est ce que je peux.

Vous avez imaginé présenter un candidat aux présidentielles de 2007. Je croyais qu’il fallait qu’il y ait un candidat pour soutenir nos idées. Il y a plusieurs personnes dont il nous semblait qu’elles feraient de bons candidats. Deux ont refusé, et la troisième, nous ne l’avons même pas sollicitée…

Qui  ? Alain Finkielkraut, Jacqueline de Romilly et le grand mathématicien Laurent Lafforgue, lauréat de la médaille Fields, qui avait démissionné du Haut Conseil de l’Éducation nationale à la suite de la publication d’un e-mail où il expliquait que faire appel aux présidents d’IUFM 5, c’était comme demander aux Khmers rouges de faire partie d’une commission sur les libertés…

On vous cite : « Honneur à part, je n’ai pas d’intérêt à défendre, ni de thèse. » Un parti, cela sert pourtant à défendre des thèses, des idées  ? C’était au moment de l’affaire, je parlais de mes vues alors incriminées. Le parti est postérieur et on a bien vu que, plutôt judéophile et nettement pro-israélien, il n’avait rien à voir avec cette histoire absurde. Mais c’est un parti, c’est vrai, et donc il défend bien des thèses et des idées, oui, sur l’école, sur l’immigration, sur le prétendu multiculturalisme, sur la démographie, etc. Cela dit, je me verrais très mal faire une véritable campagne politique. Mais la technologie permet de surmonter certaines de ces contradictions : on peut très bien avoir un parti qui n’a d’existence que webmatique  ! Il ne se réunit jamais  ; même les assemblées générales ont lieu sur la Toile.

Ça sert à quelque chose  ? Je retrouve certaines phrases de nos communiqués, des débats qui ont lieu sur notre forum, dans des endroits médiatiquement plus en vue. Il y a deux ou trois petites idées qui viennent de chez nous et qui, malgré tout, sont reprises ici et là.

À un journaliste qui vous demandait comment vous aimeriez qu’on vous définisse, vous répondiez en citant un dialogue tiré d’une œuvre du dramaturge caronien Ossip Dork : « Le biro : Mais enfin, quel genre de personnage êtes-vous  ? Le cousin : Hmm…, un peu vague. » Il y a des jours où je ne me trouve pas vague du tout. J’aurais portant tout intérêt à l’être davantage… 

Pour lire la suite :

Où trouver Médias

Abonnez-vous

Retrouvez l'intégralité des précédents numéros en ligne


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]