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Dossier

Que peut-on dire ? Que ne peut-on plus dire ?

par Claude Moisy

La liberté d’expression est-elle en train de décliner en France  ? Serions-nous devenus adeptes d’une pensée molle, soucieuse avant tout de ne choquer personne  ? Ne rêverait-on que de se pelotonner dans la bonne conscience et les bons sentiments  ? Faut-il le craindre ou, au contraire, se réjouir de ce réarmement moral dont les minorités en tout genre sont les gardiens vigilants  ? Médias et HEC lancent le débat.

Les procédures judiciaires contre la liberté d’expression se multiplient en France. Le dessinateur Siné (poursuivi par la Licra pour « racisme et incitation à la haine des Juifs et de la population musulmane »), le député Christian Vanneste (pour des propos jugés « homophobes »), la marque Banania (pour le « Y’a bon » du tirailleur sénégalais) en ont été récemment les plus spectaculaires exemples. Certains s’en inquiètent en y voyant une régression des libertés. D’autres se réjouissent au contraire de cette vigilance accrue dans le respect des différentes communautés de notre société.

« Faut-il interdire les provocations, les déviances, les caricatures susceptibles de heurter telle ou telle communauté ? »

Le fait que l’antisémitisme est le sujet le plus fréquent de ce conflit entre vigilance et liberté souligne évidemment la gravité du débat. S’agit-il seulement de la salutaire volonté de ne pas laisser oublier la monstruosité de l’Holocauste  ? Ou est-ce parfois le moyen de faire taire les voix trop critiques de la politique israélienne en Palestine  ?

Sur ce sujet de l’antisémitisme comme sur d’autres, c’est le fondement même de la liberté d’expression qui est en cause. Faut-il interdire les provocations, les déviances, les caricatures susceptibles de heurter telle ou telle communauté  ? Faut-il au contraire s’attacher à une position « voltairienne » sur le mode : « Même si je ne suis pas d’accord avec vos idées, je me battrai pour que vous puissiez les exprimer »  ?

Est-ce le rôle des associations - comme le Mrap, la Licra ou la Ligue des droits de l’homme - de poursuivre ceux dont elles estiment les propos blessants ou discriminatoires  ? Ou, au contraire, ne sont-elles pas trop attachées à la défense de leurs chapelles respectives pour vraiment servir la liberté de l’esprit, fondatrice des droits de l’homme  ? Est-ce de l’angélisme de prétendre que l’on peut combattre les points de vue les plus contestables et les plus abjects par le débat ou par le mépris  ? Est-ce de l’intolérance de les faire interdire par la loi et condamner par la justice  ?

Existerait-il, comme certains l’affirment, deux poids deux mesures : vigilance contre les propos antisémites, laxisme contre les discours islamophobes, tolérance envers l’extrême gauche, chasse aux sorcières face à l’extrême droite  ? Ou, au contraire, cette dichotomie relève-t-elle au mieux du fantasme, au pire de la désinformation  ?

Doit-on privilégier systématiquement une approche libérale, voire libertaire, de la liberté d’expression, comme le fait la démocratie américaine, y compris face à des propos racistes, impies, xénophobes, homophobes, antisémites, révisionnistes, sexistes  ? Ou, au contraire, doit-on en appeler à la loi et aux tribunaux chaque fois qu’un groupe humain se sent injustement visé  ?

L’évolution des limites fixées à la liberté d’expression - comme en témoigne éloquemment la publication d’une anthologie de dessins parus dans le Hara-Kiri des années 1960 et désormais inimaginables dans les colonnes de la presse - est-elle le signe d’une autocensure généralisée  ? Ou s’agit-il, au contraire, d’une juste prise en compte de ce qui n’est plus tolérable aujourd’hui  ? C’est autour de ces questions que la revue Médias a invité, en partenariat avec HEC, le 7 avril dernier à la Maison européenne de la photographie, des personnalités de tous bords. Elles ont débattu. En toute liberté, mais non sans passion. 


 
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