Difficile d’imaginer les cultural studies sans « les genres », comme on dit depuis peu en France, réduisant souvent « genre » à « femme » ou à « féminité ». Les cultural studies n’auraient donc rien inventé ? Les culturalistes y reconnaissent pourtant l’un des termes incontournables de la fameuse troïka « classe, genre, race » qui agace les universalistes républicains français. Elle les fatigue parfois, vu son incomplétude ou parce que le terme de « classe » est devenu inadéquat en 2010. Et dans les années 1970, les culturalistes anglais (Hall, Williams et Hoggart, pour ne nommer que les auteurs et les membres reconnus de la dite école de Birmigham) n’ont pas fait preuve d’un enthousiasme débordant quand le terme a déboulé.
Classe, genres et cultural studies
Pourtant, l’ordre d’apparition de ces termes et leur persistance ne doit rien au hasard. Il permet même de comprendre pourquoi la France, qui a n’a pas fait son cultural turn et qui n’a certes pas évité « la classe », a résisté des quatre fers à la prise en compte des « genres et de la race », à la différence de l’Angleterre qui a laissé modifier les cultural studies. On sait bien que, dans les années 1970, l’existence d’un socle marxiste en France et en Angleterre a servi de prétexte pour retarder la prise en compte des genres (alors synonyme de l’oppression des femmes) : la lutte des classes primait, non ? La prise en compte des genres dans les cultural studies a donc été fonction de l’acceptation de mouvements sociaux et culturels majeurs, qu’il s’agisse des féminismes ou des luttes antiracistes, ainsi que des différents usages des théories, celles marxistes ou postmarxistes, poststructuralistes, postmodernes ou postcoloniales, pour ne rien dire de la psychanalyse et de la « French Theory ».
La culture des cultural studies
Au-delà de leurs évolutions et de leur diversité, l’objectif partagé des cultural studies et des gender studies est d’analyser l’ensemble des pratiques culturelles — et non simplement la Culture avec un grand C ou la culture légitime — dans les relations que cellesci entretiennent avec le pouvoir au sein des sociétés postindustrielles marquées par l’arrivée des médias de masse. La culture des cultural studies a un double statut : elle est à la fois objet d’étude mais aussi site d’intervention critique et politique. Cette redéfinition de la culture déborde une vision purement esthétisante pour mettre en évidence des enjeux politiques, les rapports hiérarchiques entre les cultures (haute et basse culture, culture et subcultures, identités et cultures), la subordination voire l’exclusion d’autres cultures. Classe, genres et race sont donc de plain-pied avec ce projet critique. Le déclic culturaliste britannique le plus connu est l’entreprise de radiographie ambivalente de la culture classe ouvrière britannique menée par Richard Hoggart dans les années 1960, qui s’interroge sur la capacité de celle-ci à résister aux assauts de la culture de masse américaine. D’où l’importance de la notion de classe et le rôle central qu’elle continuera d’occuper dans les nombreuses analyses de Stuart Hall ou d’Hebdige jusque dans les années 1990. Au point d’occulter la prise en compte de la catégorie de genre dans l’analyse et de ne pas voir le caractère monogenré d’une démarche culturaliste qui reste rétive au féminisme et à ses apports. Stuart Hall luimême admettra la contradiction qui se reproduira avec l’introduction de la race comme catégorie d’analyse : le Center for Contemporary Cultural Studies (CCCS) marginalisait à la fois les femmes comme objet d’analyses, mais aussi les culturalistes féministes et leurs outils, dont celui des genres.
« La thèse des médias ou de la culture populaire comme “opium des connes” n’a pas tenu une seconde outreManche et outre-Atlantique. »
Pas d’opium pour des connes
En 1970, les féministes ont donc dû forcer la porte du CCCS. La prise en compte des genres dans les cultural studies s’avéra très productive à de multiples niveaux. L’une des raisons est, sans doute, qu’à la différence des féministes matérialistes françaises qui avaient bien tenté d’inscrire la « classe des femmes » dans l’agenda, les féministes culturalistes britanniques marxistes puis postmarxistes (même si les relations entre les cultural studies et le marxisme ne sont jamais allées de soi) partageaient avec leurs collègues la volonté de prendre à bras-le-corps la question de la culture populaire, médias de masse inclus. Elles aboutirent d’ailleurs très rapidement à des analyses de pratiques et de formes culturelles (typiquement féminines ou non) en rupture avec la diabolisation de la culture de masse patriarcale forcément de mèche avec une industrie de la féminité qui dominerait les femmes.
Pour le dire un peu brutalement, la thèse des médias ou de la culture populaire comme opium des « connes » n’a pas tenu une seconde outre-Manche et outre-Atlantique. Il faut dire que les culturalistes féministes y sont allées voir de plus près que Bourdieu. En s’intéressant au caractère genré de la réception des images, qu’il s’agisse de films ou de séries télévisées du point de vue des femmes. En dialoguant avec les lectrices de littérature à l’eau de rose, comme le fit Janice Radway, exhumant les lectures critiques et tordues qu’elles en faisaient pour ne pas parler de leur activité débordante au sein des réseaux de clubs de lectures allant parfois jusqu’à faire remonter leur désaccord auprès des éditeurs quant aux rôles féminins qui leur étaient dévolus. À cette évaluation empirique et nuancée des effets de la culture de masse que pratiquent les culturalistes enclins à capter les stratégies de résistance déployées par les destinataires des industries culturelles, les culturalistes féministes complètent le tableau. Angela McRobbie dégage les contours des girls culture, ses collègues ayant tendance à focaliser sur les mods, punks et autres bikers au masculin et à sous-évaluer le caractère inévitablement genré de la culture, du pouvoir et des résistances qu’on lui oppose. Les analyses de la réception de la télévision, notamment des soaps operas, menées par Jane Feuer et bien d’autres, ou encore l’analyse des rapports entre genres, technologie et domesticité ne butèrent pas sur la ménagère de 50 ans. Les publics des soaps et autres mélos étaient loin d’être exclusivement féminins. Lorsque c’était le cas, une fois encore, les lectures et les registres d’identification pratiqués n’avaient rien à voir avec le modèle de la seringue hypodermique.
Dur dur pour les sciences
Influencées par la psychanalyse, les films studies intégrant la dimension genrée ont porté de nouveaux thèmes comme la subjectivité, l’identité et les politiques de la représentation sur le devant de la scène culturaliste. Quelle relation entre image et plaisir, image et sexualité pour les spectatrices et les spectateurs puisque, très vite, les masculinités furent de la partie ? Qui mate Rambo ? Qui s’identifie à Garbo ? Quid de la culture des trekkies ou de ce que les trans et Lady Gaga font aux genres ? Car qui dit genre dans les cultural studies dit bien genres au pluriel, des performances ou des technologies de genres, pour reprendre la formulation de Teresa de Lauretis, qui ne se définissent plus biologiquement mais socialement, culturellement et politiquement. Les rethématisations constantes des cultural studies, leur facilité à faire apparaître des interrogations sur la culture ordinaire et la vie quotidienne rend leur foisonnement indescriptible et la tenue du rendez-vous mondial transnational de Crossroads à Paris en 2012 n’y échappera pas. C’est même le but. Tout le monde y parlera des genres, de cultures de genres majoritaires ou subculturelles. Tout le monde utilisera cet outil transformé par les féministes en ce qu’elles l’ont politisé, à la différence des médecins ou des anthropologues qui utilisaient cette notion à d’autres fins avant elles. C’est ainsi que l’usage de cette catégorie d’analyse dans les sciences studies par Donna Haraway, Nancy Hartsock ou Sandra Harding a débouché sur une épistémologie du caractère monogenré des sciences modernes y compris les « dures », et sur une déconstruction de la réalité scientifique et de l’objectivité. Ce faisant, elles ont non seulement mis en évidence les politiques genrées de la science, mais ont permis à tous d’interroger de façon inédite la fabrication des savoirs, et pas simplement celui produit sur et sans les femmes. ■

Revue Médias















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