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Ma vie avec les médias

Raphaël Enthoven « l’anti-modèle, c’est Thierry Ardisson »

par Robert Ménard et Emmanuelle Duverger

En quelques années, il est devenu une sorte de Monsieur Philo à la télé et à la radio. Si le grand public le connaissait avant tout comme le Raphaël des chansons de sa compagne d’alors, Carla Bruni, on le découvre maintenant comme un pédagogue de talent. Mais qui sait montrer les dents. Michel Onfray ou Thierry Ardisson en prennent pour leur grade. Loin, très loin des rubriques people.

Quelle est votre perception des médias, vous qui êtes passé d’invité à « invitant » ?

Je suis surtout passé d’anonyme à invité. J’ai sauté dans ma télé. J’ai tutoyé des images. J’ai vu la représentation elle-même, de l’intérieur. Depuis, la télévision me laisse froid. Quand on entre dans la télé, on ne la regarde plus. Une fois qu’on a pénétré les médias, le charme est rompu : on y découvre exactement tout ce qu’on « imaginait », à savoir que les médias dissimulent plus qu’ils ne montrent. C’est particulièrement vrai des médias à images dont on imagine, à bon droit, qu’ils montrent davantage que les autres, tout en soupçonnant, à juste titre, qu’ils cachent davantage qu’ils ne montrent. L’abus d’images est un filtre qui recouvre le contenu plus qu’il ne l’éclaire. C’est la raison pour laquelle je suis plus à l’aise à la radio qu’à la télévision.

« Le pouvoir, c’est souvent l’impuissance. Si la présence dans les médias se résume à un enjeu de pouvoir et de séduction, on est cuit. »

C’est aussi pour cette raison que vous avez choisi le système du plan séquence unique dans votre émission télévisée ?

L’idée du plan séquence m’est d’abord venue d’une phrase de Nietzsche, tirée du « Crépuscule des idoles », où, répondant à Flaubert qui affirme : « On n’écrit bien qu’assis », Nietzsche déclare : « Les bonnes idées sont celles qui viennent en marchant. » J’aime cette phrase qui ancre les idées dans l’humeur et l’humeur dans le paysage, qui donne à la pensée la mobilité d’un sol instable. De là est née une émission où, littéralement, nous ne tenons pas en place. Quant au plan séquence, c’est la façon qu’on a trouvée, avec Dominique Ambiel (le producteur) et Philippe Truffaut (le réalisateur), de déjouer l’ambivalence de la télévision. À défaut de proposer une « vérité » (que personne ne détient), l’émission s’attache à être sincère, c’est-à-dire à montrer exactement ce que nous vivons pendant son enregistrement. Nous n’utilisons qu’une seule caméra : on ne peut rien couper. Même si, ensuite, bien sûr, Philippe Truffaut, en orfèvre, habille l’émission, la travaille, met en évidence les phrases clefs et les noms d’auteurs...

Du coup, pas de montage, qui est pourtant l’écriture, la grammaire de l’image...

Pas de montage, non. Pas de mensonge non plus. L’anti-modèle ici, c’est Thierry Ardisson, qui trafique à l’envi les paroles de ses invités. Si on doit perdre son temps devant la télévision, autant que ce soit du temps réel.

Si la télévision ne vous plaît pas, pourquoi en faire ?

Au départ j’étais très sceptique sur la possibilité de faire de la philosophie à la télé. Comme je n’étais pas demandeur, j’ai posé des conditions qui me semblaient difficilement acceptables : 1) le plan séquence ; 2) la liberté de choisir les invités en fonction de leur compétence et de leur éloquence, plus que de leur notoriété ; 3) la possibilité de prendre l’image à son propre piège, d’appliquer la méthode barthésienne du sémioclaste qui ne cherche pas à montrer l’envers du décor, mais à sub- vertir les signes qu’envoie telle ou telle image. Quand la chaîne a miraculeusement accepté ces conditions, je n’avais plus aucune raison de ne pas me lancer dans l’aventure.

Seule Arte pouvait vous le proposer. En termes d’audience, c’est se situer dans la marginalité audiovisuelle ?

Minorité, pas marginalité. Faire de la philosophie, c’est assumer le risque (ou le privilège) d’être minoritaire. Mieux vaut être minoritaire que faussement marginal, comme ceux qui se vantent d’être seuls de leur camp, alors qu’ils sont majoritaires dans l’opinion.

À qui pensez-vous ?

À Michel Onfray, par exemple.

Vous le détestez ?

Dieu m’en garde !

Vous n’êtes pas tendre avec lui : « L’homme qui enfonce des portes ouvertes avec le sentiment grisant de prendre d’assaut la Bastille. »

Effectivement. Ce n’est pas parce qu’on énonce haut et fort une évidence qu’on en fait une idée neuve. Et puis je n’aime pas la méthode qui consiste à raconter n’importe quoi sur un grand penseur (« Camus révolutionnaire », « nietzschéisme de gauche », « Kant à l’origine du nazisme », « Freud imposteur pervers », etc.) pour vérifier ensuite – et pour cause – qu’aucun biographe ne l’a dit avant lui, et affirmer, du coup, qu’il est seul à énoncer la vérité que les autres nous dérobent. La « contre-histoire de la philosophie », pourquoi pas ? Les contrevérités, non.

Vous avez choisi les médias, lui l’Université populaire (UP) : une autre façon de faire passer son savoir...

Absolument. L’UP est une idée magnifique, à laquelle je suis fier d’avoir participé pendant deux ans, avant que Michel Onfray ne me vire pour des motifs idéologiques.

Lesquels ?

C’est très simple. J’étais en charge d’un séminaire hebdomadaire de philosophie générale, où je papillonnais d’un philosophe à l’autre. Autrement dit, j’avais deux heures par semaine pour mettre des textes classiques sur des problèmes quotidiens, et donner envie de lire des philosophes intimidants. C’était merveilleux. Michel, lui, se représentait déjà l’Université populaire comme l’occasion de présenter sa contrehistoire de la philosophie. Tout marchait très bien jusqu’au jour où, par hasard, j’ai fait l’éloge de la maïeutique socratique comme l’art de penser par soi-même... la semaine où lui-même expliquait que Platon, premier nazi, organisait des autodafés pour les livres de Démocrite. Or, ce que j’ignorais complètement à l’époque, c’est que Michel Onfray tenait le désaccord pour une offense. J’ai donc été remercié à la fin de la seconde année, sous un motif mensonger : il a annoncé à la tribune qu’au mépris de la parole donnée, j’avais décidé de finir ma thèse. C’est à la suite de ce mauvais procédé que s’est créée, à l’initiative de certains élèves, la Société normande de philosophie où j’ai pu continuer, à un rythme beaucoup moins soutenu, d’animer le séminaire de philosophie générale sans risquer l’excommunication.

« Ce que j’ignorais à l’époque, c’est que Michel Onfray tenait le désaccord pour une offense. J’ai donc été remercié sous un motif mensonger. »

La philosophie dans les médias est plus satisfaisante que l’enseignement ?

Pour moi, c’est la même chose. Je n’ai pas cessé d’être professeur en allant à la radio. La philosophie donne envie d’enseigner comme l’amour donne envie de chanter. Quand on vous paye pour transmettre à un public divers, tous les jours, les émotions que vous avez éprouvées à fréquenter des textes somptueux, comment dire non ? J’ai la chance inouïe de gagner ma vie en faisant exactement ce que j’aime. Je ne suis pas assez masochiste pour tourner le dos à un tel bonheur.

Est-ce un enjeu de pouvoir ?

Peut-être. Le fait est que j’ai, pour un temps, le pouvoir de faire connaître à la fois des textes classiques et leurs meilleurs interprètes. Mais le pouvoir, c’est souvent l’impuissance. Si la présence dans les médias se résume à un enjeu de pouvoir et de séduction, on est cuit : on se met à dé- pendre de ce qui ne dépend pas de soi, d’une opinion versatile qui vous crucifie comme elle vous a encensé.

Beaucoup pensent pourtant que les philosophes et les intellectuels présents dans les médias font la pluie et le beau temps. Vous en faites partie. Ceux qui le pensent se trompent, malheureusement.

C’est ce que vous dites tous...

Ce n’est pas pour ça que c’est faux. Quand je suis arrivé à France Culture, en 2003, j’ai découvert un médium qui, contre toute attente, permet de déjouer les codes ordinaires du travail médiatique, de prendre le contre-pied des exigences de l’audimat. On m’a permis de fabriquer une bibliothèque orale, composée de grands classiques, comme la « Critique de la raison pure » ou « Le Banquet », qu’il fallait rendre un peu intelligibles en une heure de temps. Tous les médias ne versent pas dans l’immédiat, tous les médias ne sont pas hostiles à l’inactuel.

Vous vous définissez comme un intellectuel juif agnostique ?

Non, c’est vous qui le faites. Plus qu’un intellectuel, je suis prof de philo. Juif, c’est sûr. Agnostique, c’est beaucoup dire.

Être juif pèse sur ce que vous dites, sur ce que vous pensez ?

Quelle drôle de question. Pas plus que si j’étais périgourdin. Encore que... Au fond, la question que vous posez est celle-ci : dans quelle mesure l’épiderme, c’est-à-dire la « culture », rend-il sensible à une vérité plutôt qu’à une autre ? Le fait est que plus on sait d’où viennent nos idées, plus on se libère de leur origine. Disons qu’à défaut d’être neutre, il faut essayer d’être objectif. Par exemple, lorsque de Gaulle, en 1967, désigna le peuple juif comme un « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », Raymond Aron voulut réagir contre des propos qu’il jugeait antisémites, mais se dit qu’on allait lui reprocher de le faire en tant que Juif, ce qui n’a pas manqué lors de la publication de son texte sur « De Gaulle, Israël et les Juifs ». Pourtant ce n’est pas en tant que Juif, mais au contraire malgré son judaïsme et le soupçon qu’il inspirait aux demihabiles qu’Aron a attaqué de Gaulle... même si Aron lui-même reconnut plus tard que la fin des années 1960 avait été pour lui l’occasion de redécouvrir un judaïsme qui, jusqu’ici, n’existait que dans le regard des autres. Aron résume le problème quand il s’interroge, dans ses « Mémoires »  : comment moi, se demande-t-il, Juif, Français, situé à un moment et en un lieu de l’histoire, puis-je connaître l’ensemble dont je ne suis qu’un atome ? Autrement dit : dans quelle mesure ce que je suis est-il une limite à ce que je sais ? De là l’oxymore aronien formidable du « spectateur engagé », qui veut se tenir à distance du monde dont il fait partie, qu’il le veuille ou non.

C’est pour cette raison que vous êtes moins présent dans les débats que d’autres intellectuels juifs connus comme Glucksmann, Finkielkraut ou BHL ?

Ce sont des intellectuels, avant d’être des « intellectuels juifs ». Ou bien leur judaïsme est anticimmunautaire. En ce qui me concerne, j’ai surtout un problème de temps. Nous sommes sept à travailler sans compter à la préparation des « Nouveaux chemins »… Et mon opinion en elle-même n’a aucun intérêt. Je ne suis pas là pour briguer les suffrages des gens qui la partagent.

Même s’il s’agit de défendre des convictions ?

« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi », disait, à juste titre, le grand Cioran. De fait, je connais peu de convictions qui ne puissent être contredites. Sur la question israélienne, par exemple, se contenter d’une seule version des faits revient à mentir par omission. En vérité, croire qu’on détient la vérité, c’est tronquer la vérité.

« Le pouvoir, c’est souvent l’impuissance. Si la présence dans les médias se résume à un enjeu de pouvoir et de séduction, on est cuit. »

Vous êtes un admirateur de Philippe Val qui, selon vous, incarne «  la gauche, celle qui pense contre elle-même, selon les exigences de l’époque, qui ne transige ni avec la démocratie ni avec la liberté »... La parfaite langue de bois ?

Quelle langue de bois ? Où est la langue de bois quand on donne clairement son avis ? Replacez les choses dans leur contexte : j’ai dit ça lorsque Val a écrit un édito dans Charlie-Hebdo sur les « traîtres » (c’est-à-dire les sociaux-démocrates) et les « crétins » (c’est-à-dire les gauchistes). Je me souviens qu’il écrivait : « Moi qui suis un traître depuis longtemps, j’ai encore beaucoup d’amis crétins... » J’avais trouvé ça très drôle et très juste, et j’étais sensible au fait qu’un minoritaire-né comme Philippe Val défende un libéralisme de gauche dans les colonnes de Charlie-Hebdo. Ça me semblait courageux.

Et quand il vire Siné ?

Croyez-moi : un type qui vire Siné et Guillon ne peut pas être tout à fait mauvais. Est-il honteux qu’un directeur de journal se sépare de quelqu’un qui accrédite le cliché débile selon lequel aimer l’argent est un signe de judaïsme ? Si Siné n’avait pas attaqué le fils Sarkozy, personne n’aurait reproché à Val de le virer. J’en veux pour preuve le fait que lorsque Val, dix ans plus tôt, avait viré Robert Misrahi parce qu’il défendait modérément un pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci, personne n’avait pris les armes. Mais le goût du soupçon et la sarkophobie sont tellement séduisants qu’ils blanchissent tout, même l’antisémitisme.

Quant à Guillon, à mon avis, ce n’est pas un homme libre, encore moins un martyr, mais un censeur.

Patron, vous les auriez renvoyés ?

Je ne sais pas. Je suis ravi de ne pas être patron pour ne pas avoir à me poser ce genre de questions. Le fait est que, outre son problème de talent, Guillon a une pratique de l’insulte qui me semble détestable. Prenez le cas de sa chronique sur DSK, par exemple. De quel droit se moque-t-on d’un homme qui, contrairement à ce convictions que celui qui n’a rien approfondi », disait, de son influence pour augmenter les émoluments de sa maîtresse ? En quoi sommes-nous concernés par un adultère qui ne débouche sur aucun favoritisme ? Est-ce qu’on fait des chroniques sur les maîtresses de Stéphane Guillon ? De quoi se mêlet-il ? Tout ça est odieux, puritain et moralisateur. Autant que je le sache, l’adultère n’est pas un délit. Ceux qui pensent le contraire n’ont qu’à travailler à Voici, ou bien entrer dans les ordres.

« Comme tout commerçant, celui qui fait un journal ou monte un site cale son désir sur celui de son lecteur. Deux désirs qui se prennent pour des réalités finissent par produire une réalité nouvelle, un univers parallèle. »

Vous vous mettez à la place de DSK ? Vous-même avez été un sujet de presse people. Comment le vit-on ?

Comme un exercice spirituel. D’abord, on se sent dépossédé, on veut défendre son image, rétablir la vérité... Mais c’est peine perdue : comment demander à des gens qui ne savent pas qui vous êtes de ne pas croire ce qu’ils ont envie de croire à votre sujet ? Comment se défendre autrement qu’en étalant une vie privée qui ne concerne que soi ? C’est impossible. Quiconque se prend pour l’image qu’on donne de lui devient une girouette soumise au bon vouloir de ceux qui ne le connaissent pas. L’unique solution est de s’exercer, quotidiennement, à séparer l’image de l’existence, comme on sépare le public du privé. Il est très utile, dans ces cas-là, de se souvenir, avec Platon, qu’il « vaut mieux subir l’injustice que la commettre ». En faisant moi-même injustement les frais de la rumeur, j’ai compris que, contrairement au proverbe, il y avait bien de la fumée sans feu. Ça m’a rendu phobique du journalisme suspicieux qui s’attache, au mépris de la présomption d’innocence, à tenir pour véridiques des échafaudages plausibles. Contrairement à ce que dit Edwy Plenel, être journaliste, ce n’est pas combler les trous, mais c’est aussi, n’en déplaise aux lecteurs, accepter de dire « attention, là, nous ne savons pas ». L’absence d’une telle humilité est symptomatique.

Du fonctionnement de la presse ?

De la tentation complotiste inhérente au difficile métier de journaliste. Du désir de fabriquer la vérité, faute de la détenir, et d’une tendance fondamentale de l’homme à prendre ses désirs pour des réalités. Comme tout commerçant, celui qui fait un journal ou monte un site cale son désir sur celui de son lecteur. Deux désirs qui se prennent pour des réalités finissent par produire une réalité nouvelle, un univers parallèle. Pour l’anecdote, avant l’été, la rumeur avait décidé, sans la moindre preuve, que je quittais France Culture pour rejoindre France Inter, ce qui était parfaitement inexact. Mais un scoop vaut mieux que la vérité. Je l’ai bien senti au ton goguenard sur lequel mes démentis ont été reçus par ceux des journalistes qui, contrairement au Canard enchaîné ou à Rue89, avaient cru bon, avant de l’écrire, de me demander si c’était vrai. Aucun démenti de ma part ne pouvait avoir de prise sur une rumeur probablement étayée par le fantasme d’une collusion Val-Enthoven-Sarkozy, comme si j’avais indirectement présenté l’un à l’autre, et qu’on me récompensait pour services rendus... Tout ça est archifaux, mais peu importe. Le scénario était trop plausible, trop idéalement manipulatoire pour que la vérité intéresse qui que ce soit. En désespoir de cause, j’ai fini par répondre qu’en fait, je reprenais la matinale de RMC, mais, allez savoir pourquoi, là non plus, ça n’a pas pris...

Vous en souriez, mais les rumeurs peuvent blesser, humilier...

Je sais. J’ai vu. Frédéric Mitterrand en est l’exemple cardinal, et il faudra inlassablement revenir sur les infamies qu’on a colportées à son sujet. Cela étant, la censure est pire que la rumeur. Les rumeurs sont la dot de la liberté de la presse, son dommage collatéral. Mais l’excès de liberté vaut mieux que l’excès de censure.

« Le blogoïste me fait l’effet d’un homme qui vit sa solitude comme une séparation, une déchirure. »

Vous n’avez pas de blog : vous vous méfiez d’Internet ?

À quoi bon tenir un journal intime si c’est pour le mettre en place publique ? Croire que ses opinions ou ses vacances ont de l’intérêt pour tout le monde, c’est l’ultime façon de prendre ses désirs pour des réalités. « Moi, moi, moi », dit le blogueur. Écrivez-moi, aimez-moi, participez-moi... Le paradoxe de l’égoïste, c’est qu’il a besoin des autres, de leurs commentaires, de leur présence, sinon il est perdu. Le « blogoïste » me fait l’effet d’un homme qui vit sa solitude comme une séparation, une déchirure. Or, il existe d’autres manières, plus joyeuses, de vivre la solitude.

Et Facebook ?

C’est une idée de génie, mais je m’en méfie. Comment se plaindre d’Edvige2 quand on livre à la toile et à des inconnus tous les petits détails de sa petite vie ? Comment dénoncer la porosité des frontières entre public et privé, et participer, simultanément, à cette même porosité ? Facebook, c’est souvent la servitude volontaire maquillée en ego-trip. Les RG en ont rêvé, Facebook l’a fait.

La crise de la presse vous inquiète ?

Ses symptômes me désolent : les unes racoleuses d’hebdomadaires jusqu’ici décents, la tendance permanente à vouloir montrer l’envers du décor (qui, par définition, n’est qu’un décor lui-même), le goût de flatter chez le lecteur le sentiment que tout le monde lui ment, la vie privée vendue comme une information, le soupçon érigé en credo... Ce n’est pas en singeant le rythme et les pratiques d’Internet que le support papier garantira son avenir. Ce n’est pas en disant aux lecteurs « regardez, nous aussi, nous sommes sans scrupule », qu’on pourra les retenir. En matière de boue, on préférera toujours l’original à la copie. La course à l’échalote est un calcul à court terme. J’ai tendance à croire – mais je me trompe peut-être – que l’éventuelle valeur ajoutée du papier sur la toile tient, à l’inverse, dans un contenu plus élaboré. Pour une raison simple : le temps de lecture d’un journal n’est pas le temps du surf. Lire un article, c’est composer avec un texte qui ne bouge pas, c’est réfléchir à partir d’un support plus stable que le papillonnage électronique. Pourquoi ne pas creuser le filon d’une lecture sereine, au lieu de lutter, à armes inégales, avec ceux qui jonglent sur la toile ? Contrairement à la tendance actuelle, la mue de la presse et sa survie passent peut-être par une exigence accrue en termes de contenu, c’est-à-dire de tenue.


 
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