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Raphaëlle Bacqué : « Les hommes politiques n’oublient jamais à qui ils parlent... »

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard // Photos : Thierry Hugon

Elle est comme l’étiquette d’un bon vin : il suffit de voir son nom en bas d’un article pour vous donner envie de le lire. Raphaëlle Bacqué nous parle ici de ses secrets de fabrique, qu’il s’agisse d’un portrait dans Le Monde ou de ses livres. Avec une modestie rare dans une profession aux égos démesurés. À déguster sans modération.

Le public reproche aux journalistes d’être formatés, issus des mêmes écoles, d’où une espèce de pensée unique à l’œuvre dans les médias. Vous venez précisément d’une de ces écoles, comment réagissez-vous à cette critique ?

La critique est en partie juste. Mais au-delà des écoles, je pointerais plutôt le centralisme français, qui n’est pas récent : le pouvoir, politique, intellectuel et social, se trouve encore à Paris. Les jeunes gens ambitieux, notamment ceux qui veulent devenir journalistes, se retrouvent souvent dans la capitale pour faire leurs études, à Sciences Po ou sur les bancs des mêmes facs. Ce centralisme est à l’origine, sinon d’une consanguinité, au moins d’une communauté culturelle dans laquelle je m’inclus et qui peut conduire à négliger des pans de notre société. En politique, c’est particulièrement flagrant : le pouvoir en région y est sous-traité, alors même que les sujets y sont passionnants. Il est significatif que le film d’Yves Jeuland sur Georges Frêche, personnalité de dimension pourtant nationale, ait eu toutes les peines du monde à trouver un financement à la télévision... Mais on trouve d’excellents articles dans les journaux sur les banlieues, les universités, les conseils d’administrations et tout n’est pas perdu...

Le Monde, c’est le rêve de tout journaliste politique ? Le vôtre quand vous faisiez vos études ?

Mes amis m’assurent que c’était un rêve affirmé depuis toujours, mais reconnaissons que c’était d’une grande banalité, pour une jeune journaliste, que de vouloir entrer dans le plus grand quotidien... Cela dit, je me souviens que lorsque Edwy Plenel, le directeur de la rédaction de l’époque, m’a embauchée, en quelques minutes, j’ai été si transportée de joie qu’en sortant, je suis littéralement rentrée dans un mur. Mes premiers jours au Monde, j’avais donc un magnifique bleu au visage. Mais appartenir à cette rédaction fût un baume souverain sur cette petite blessure.

Que lui aviez-vous dit ?

J’avais déjà écrit des livres qui avaient eu un certain succès, j’avais passé cinq ans au Parisien et je participais depuis quelques mois au lancement de Marianne. Je lui avais cependant adressé une lettre. C’était presque un mot de jeune fille, sur papier bleu et peut-être même l’avais-je rédigé à l’encre violette... Je lui ai expliqué tout ce que j’admirais au Monde. Je lui ai dit mes envies d’histoires, d’enquêtes. Je trouvais que Le Monde manquait de récits politiques. Quand je suis arrivée, j’ai trouvé d’autres journalistes qui partageaient ces aspirations : Ariane Chemin, Pascale Robert-Diard, et nous avons vite formé un petit groupe.

« Lorsque la vie privée est à l’origine d’un acte de la vie publique, il est du devoir du journaliste de le révéler. »

Vous veniez du Parisien : vraies différences de travail ou simplement de prestige ?

À l’époque, c’est-à-dire il y a une quinzaine d’années, Internet n’était pas si répandu et les journaux se distinguaient bien plus qu’aujourd’hui par leur lectorat. Je ne crois pas que j’y écrivais différemment, mais la hiérarchie de l’information n’y était pas la même. Certaines choses, qui relèvent plus de la science politique, sont négligées par Le Parisien et mises en valeur par Le Monde. C’est cependant bien plus le rapport avec les lecteurs qui, à mes yeux, distinguaient ces deux journaux. Ceux du Parisien téléphonaient très facilement aux journalistes, pour réagir, questionner ou même réclamer une aide aux devoirs de leurs enfants... Les lecteurs du Monde, eux, vous parlent d’égal à égal. Les deux tiers d’entre eux ont un bac + 5. Ils cherchent avant tout le débat, argumentent, expertisent, jugent. À dire vrai, ce que je préfère dans Le Monde, c’est eux...

Vous faites partie de ces quelques journalistes — toutes des femmes : Ariane Chemin, Florence Aubenas, Annick Cojean — qu’on a envie de lire, quel que soit le sujet traité, rien qu’en voyant la signature... Comment l’expliquez-vous ?

Il y a quelques hommes tout de même ! Mais les journalistes que vous me citez — qui sont d’ailleurs des amies — ont bon an mal an la quarantaine. C’est un âge où l’on a habituellement choisi, même si c’est une règle non écrite, entre hiérarchie et écriture. Je dois d’ailleurs être la seule, parmi elles toutes, à avoir testé le management, en dirigeant un temps le service politique du Monde. J’y ai renoncé justement parce que je ne pouvais plus ni enquêter ni écrire faute de temps et je suis revenue au reportage. Le journalisme est l’un des rares métiers qui, par sa nature même, reste souvent bien plus exaltant à la base qu’au sommet.

Les femmes ont-elles une façon différente de décrire la politique, par le biais du récit, des gens, plutôt que des appareils et des luttes ?

Je ne crois pas. Certains journalistes hommes ont été, au contraire, des initiateurs du journalisme que vous évoquez. FranzOlivier Giesbert, par exemple, pratique ce récit des coulisses et des hommes. « Le vieil homme et la mort », qui relate les derniers mois de maladie et d’agonie de François Mitterrand, est un summum de sensibilité, de subtilité, écrit par un homme qui, en outre, dirige un journal. C’est l’exception la plus éclairante qui soit.

Vous êtes journaliste et écrivain : comment partage-t-on les choses ?

Dans un journal, l’actualité domine. Que viendrait faire mon livre sur François de Grossouvre dans Le Monde ? Il n’a aucune actualité. On n’y trouve même pas un énorme scoop révélant qu’il aurait été assassiné par François Mitterrand, puisque, au contraire, je raconte son lent cheminement vers le suicide. Le sujet n’aurait pas eu sa place dans un journal.

Ce n’était pas le cas de votre livre sur Ségolène Royal...

C’est différent : Ariane Chemin et moi avions relevé une déficience dans le traitement réservé à Ségolène Royal par les médias.

Les journaux occultaient la dimension personnelle de son couple dans la campagne ?

C’était un sujet tabou pour la presse, mais il ne s’agissait pas seulement de la dimension privée. En 2007, suivre une candidate de gauche restait compliqué : après ce qui s’était passé en 2002 (l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle), une grande partie de la presse faisait preuve d’une sorte d’inhibition à relater de façon incisive la campagne socialiste.

Parce que les journalistes sont de gauche et qu’ils ne voulaient pas jouer un mauvais tour à la gauche ?

Il y a de ça. Le fait qu’elle soit une femme, qu’ellemême utilise l’argument de la misogynie pour éloigner ou inhiber les critiques a aussi compté. Ariane Chemin et moi sommes des femmes : c’était un atout parce que, évidemment, elle a tout de suite attaqué là-dessus. Rappelez-vous ses « Vous ne poseriez pas cette question à un homme ». Mais nous appartenons à une génération postféministe et nous avions décidé de la traiter ni plus ni moins comme nous traitons nos interlocuteurs masculins.

Ses problèmes privés étaient pourtant un élément clef de sa candidature !

Cela a surtout été un élément clé dans la terrible désorganisation de sa campagne. Le fait que la candidate et le chef du parti censé la soutenir aient un conflit et parfois même ne se parlent pas n’était évidemment pas anodin...

Si vous aviez été des hommes, auriez-vous eu plus de mal à le faire ?

Nous aurions pu en tout cas être plus facilement attaqués sur le sexisme... Là, ce n’était bien sûr pas le cas : nous avions au contraire démarré notre enquête sans a priori, alors qu’elle était en pleine ascension et que nous pensions que, quoi qu’il arrive, elle serait la première femme à parvenir au second tour de la présidentielle. Nous n’imaginions absolument pas que la machine se gripperait ainsi.

Elle ne vous a pas attaqué sur ce point mais pour violation de sa vie privée.

Mais elle a commencé par contrer publiquement le livre sur un argument : « On dévoile ma vie privée parce que je suis une femme », ce qui n’était évidemment pas le cas. Cela ne concerne d’ailleurs qu’un chapitre sur les dixneuf du livre et en termes très mesurés. Pour finir, Ségolène Royal ne nous a d’ailleurs pas attaquées pour violation de sa vie privée, mais pour diffamation sur une seule phrase du livre. Et elle a perdu devant les tribunaux.

Ségolène Royal ou François Hollande acceptent-ils de vous rencontrer aujourd’hui ou y a-t-il quelque chose de cassé ?

Je suis allée couvrir les élections régionales en Poitou-Charentes. Cela s’est passé tout à fait normalement. Quant à François Hollande, je le vois régulièrement. Il a une vision plus respectueuse des médias. Peut-être parce qu’il vit avec une journaliste... Il cherche plus à convaincre ou séduire qu’à maîtriser de façon autoritaire les médias, ce qui n’élimine pas la nécessité de conserver la bonne distance pour les journalistes.

« François Hollande a une vision plus respectueuse des médias. Peut-être parce qu’il vit avec une journaliste... »

On a le sentiment que les médias, faute de moyens pour mener une enquête sur le long terme, ont trouvé un biais : les journalistes font des livres et on en publie les bonnes pages. Que des avantages : pas besoin de payer l’enquête, aucune prise de risque, et si le résultat est bon, banco ! Drôle de fonctionnement...

Le circuit n’est pas tout à fait celui que vous décrivez. Le plus souvent, le livre est un prolongement de l’activité des journalistes dans leurs titres. Il ne répond pas à la même temporalité que le journal et surtout, il permet le développement des enquêtes que le journal, faute de place, ne permet pas ou alors de façon fragmentaire. « Le Dernier Mort de Mitterrand » excepté, pour les raisons exposées tout à l’heure, mes livres sont toujours le déploiement d’articles ou de sujets déjà publiés dans mon journal.

Mais les journalistes sont bien obligés de garder des informations inédites par-devers eux s’ils veulent vendre leur livre !

Mais non ! Ce serait impossible. Ce qui est inédit, c’est la mise en perspective plus étayée et plus longue d’une information. D’une certaine façon, c’est la richesse des détails qui fait le livre. Ariane Chemin et moi-même avions publié plusieurs enquêtes sur Ségolène Royal dans Le Monde. Il n’y a que sur le conflit Hollande-Royal, qui encore une fois n’est qu’une petite partie de « La Femme fatale », que nous avions été confrontées à la réticence stricte du journal à franchir cette ligne de la vie privée.

Vous en aviez parlé au journal ?

Bien sûr.

Que vous répondait-on ?

J’ai l’impression d’évoquer une époque lointaine et pourtant, il faut restituer le contexte d’il y a seulement cinq années en arrière. Alors que la plupart des grands récits politiques, des essais historiques ont toujours abordé depuis Saint-Simon la psychologie des individus, leurs cheminements personnels et privés autant que leurs choix publics, le sujet était encore réservé, dans les journaux, aux initiés. Le Monde, du fait de sa tradition, ne voulait pas être le premier à sauter le pas et d’une certaine façon, il a eu raison : à l’époque, ses lecteurs ne l’auraient peut-être pas compris. Une grande partie de l’opinion publique est ambivalente sur ces sujets. Rappelez-vous le débat qui a suivi la révélation de l’existence de Mazarine, en 1994. Beaucoup de gens avaient trouvé cette révélation scandaleuse quand d’autres jugeaient plus scandaleux encore que les journalistes qui savaient n’aient rien dit. Pour ce qui est de la campagne socialiste en 2007, il ne s’agissait pas, à nos yeux, de stricte vie privée puisque les deux protagonistes étaient, l’un chef de parti, l’autre candidate, et que leur capacité ou pas à mener de concert la campagne revêtait une importance essentielle. De plus, on pouvait parfaitement aborder cette dimension personnelle et son importance dans la campagne socialiste sans entrer dans leur intimité et c’est le principe que nous avons maintenu. Il n’y a absolument aucun voyeurisme ni aucune vulgarité dans le livre. Aujourd’hui, tous les principes ont volé en éclats et le balancier est parti dans le sens inverse puisqu’on peut lire n’importe quelle rumeur scabreuse sur Internet. C’est désolant.

Vous dites que la conception de la vie privée a beaucoup évolué. Où placez-vous le curseur ?

Vous insistez sur ce sujet comme si cette question était au cœur de mon travail, ce qui est loin d’être le cas. Mais je veux bien y répondre parce qu’elle se pose parfois, essentiellement dans l’écriture des portraits dont je suis chargée dans Le Monde. Vous trouveriez absurde que Stephan Zweig — ce merveilleux écrivain et ce maître de la biographie — n’évoque de Marie-Antoinette ou de Fouché que leurs comportements publics, alors même que la force de ses portraits réside autant dans sa compréhension des mouvements historiques que dans l’acuité psychologique avec laquelle il a saisi ses personnages. Le portrait journalistique répond en partie aux mêmes exigences. Le journaliste est cependant devant un choix plus sophistiqué parce qu’il dresse le portrait d’un contemporain et que ce qui, cent ans plus tard, sera devenu une vérité historique, peut blesser gravement. Il y a donc, à mes yeux, une différence essentielle entre ce qui relève de l’intimité et qui doit être préservé, et des éléments privés — foi religieuse, histoire familiale — qui ont pu nourrir le cheminement d’un homme ou d’une femme, déterminer son comportement public et doivent alors alimenter l’enquête. J’ajouterai encore un élément : lorsque la vie privée est à l’origine d’un acte de la vie publique, il est du devoir du journaliste de le révéler. Les écoutes téléphoniques, ordonnées par François Mitterrand, ont été en grande partie liées à la nécessité de protéger le secret de l’existence de sa fille Mazarine. De la même façon, certaines modifications dans l’entourage de Nicolas Sarkozy pendant et après sa campagne présidentielle, ces quelques jours passés sur le yacht de l’industriel ami Vincent Bolloré, au lendemain de son élection, ou le refus de Cécilia Sarkozy de rencontrer le président américain Georges W. Bush à l’été 2007, trouvent leur explication dans le conflit conjugal traversé alors par le président et son épouse. Il est cependant impossible de poser une règle générale : chaque cas est particulier et c’est le rôle du journaliste que de l’évaluer. C’est aussi en cela que je ne suis pas favorable à ce désir de transparence absolue qui est en débat aujourd’hui et renonce à toute responsabilité du diffuseur de l’information. Il y a enfin, pour moi, une dernière nécessité absolue : celle de ne jamais tomber dans la vulgarité. L’élégance de l’écriture compte beaucoup. Je n’ignore pas que le succès de la presse people et même trash montre qu’il y a un public pour le scabreux, le vulgaire, l’obscène. Le journaliste doit cependant veiller à ne jamais y céder.

« Lorsque la vie privée est à l’origine d’un acte de la vie publique, il est du devoir du journaliste de le révéler. »

Prenez-vous en compte les réactions de la personne dont vous faites le portrait ou de son entourage lorsque vous écrivez ?

Cela dépend. Je considère que les personnages publics — hommes ou femmes politiques, par exemple — sont mieux rodés à supporter la critique, même s’ils peuvent être blessés. D’une certaine façon, c’est leur métier. Il est bien plus difficile de traiter d’un fait divers. Il faut parfois protéger les gens contre eux-mêmes, leur éviter un déballage intime dont ils ont été parfois les acteurs les plus coopératifs. Pour le reste, le mieux est, dans les affaires délicates, de prévenir votre « sujet » que vous allez aborder telle ou telle question.

Vous-même êtes blessée quand vous êtes attaquée sur des erreurs factuelles ?

Je considère surtout que la critique est libre.

Une carapace ?

Pas exactement. Je regarde, je lis, j’entends la critique. Je discute d’ailleurs souvent avec mes détracteurs et j’essaie de m’améliorer...

Vous dites de Françoise Giroud qu’elle était une journaliste « experte en séduction masculine ». Et vous ?

Quand on enquête sur le pouvoir, il faut comprendre la séduction qui en est un important ressort.

La comprendre ou l’exercer ? Vous en jouez ? Le fait d’être une femme dans un monde largement masculin, celui de la politique, est-ce un atout ?

Franchement, je suis bien consciente que ce qui fait tout mon attrait aux yeux des hommes politiques, c’est l’impact de mon journal !

Françoise Giroud était à L’Express mais ne jouait pas que de ça...

Elle était sans doute très séduisante et séductrice, mais elle était la patronne de L’Express. Ça lui donnait un charme extraordinaire auprès de ceux qui recherchent la lumière. Je n’oublie jamais que lorsqu’un homme politique me voit, il me trouve intéressante — ou terrifiante — parce que je suis du Monde. La séduction dont vous parlez ne tient pas à des critères physiques, intellectuels ou moraux mais à mon journal. Si demain je n’étais plus au Monde, je perdrais sans doute les trois quarts de mon attrait pour beaucoup de mes interlocuteurs.

Qu’est-ce qui vous attire tant dans la politique ? Vous n’aimeriez pas traiter d’autres sujets ?

La politique, ou le pouvoir plus généralement, offre une sorte de précipité des passions humaines. Mais l’économie me passionne tout autant. Les deux sont d’ailleurs si liés, aujourd’hui, qu’il est presque impossible de l’ignorer.

Le pouvoir vous fascine ?

Fasciner n’est vraiment pas le mot. Mais la politique, au meilleur sens du terme, concerne tout un chacun. Or, elle n’est jamais suffisamment explorée. On ne sait pas toujours quels sont ses mécanismes, ses ressorts, ses objectifs. Elle peut dire beaucoup de la mentalité d’un peuple, de la force d’un mouvement sociologique, de la volonté des hommes. Je le confesse, je trouve cela passionnant.

Pourquoi les gens n’aiment-ils pas les journalistes ?

Je crois que cette animosité est liée à un effet de saturation : la quantité a tué la qualité des médias, ou au moins leur distinction aux yeux de l’opinion. Il y a encore dix ans, sur un reportage d’actualité, nous étions deux ou trois confrères. Une douzaine, parfois, sur un gros évènement. Maintenant, c’est un mur de caméras, de micros, de gens qui ne sont pas forcément des journalistes mais réalisent de petites vidéos pour des sites Internet : cinquante personnes devant vous qui filment tous la même chose. La force de la presse écrite, c’est de pouvoir attendre que le mur se soit désagrégé pour y aller... Mais la plupart des gens retrouvent, à la télévision, sur Internet, les mêmes images démultipliées sur mille canaux différents. Du coup, ils ont le sentiment que tout le monde raconte la même chose et cette uniformité en abondance suscite l’écœurement.

De quelle école êtes-vous ? De celle qui dit « Je suis journaliste politique donc je vais dîner avec les politiques pour savoir », ou « Je suis journaliste politique alors justement, je m’interdis de les fréquenter de trop près » ?

Ni l’une ni l’autre. Je ne dîne pas avec les hommes politiques, mais avec mon mari... qui est journaliste. Sauf pour des raisons d’agenda absolues. Pour faire le portrait d’un homme politique, il vaut évidemment mieux l’avoir rencontré ! Mais je crois surtout que ce qui compte, c’est ce que l’on écrit.

Vous ne pensez pas que la fréquentation au quotidien des hommes politiques produit des connivences insupportables, un ton dans la façon dont on pose les questions ?

Que savez-vous de la façon dont je pose les questions ? J’ai le sentiment que vous me parlez surtout des journalistes de la télé.

Ce n’est pas le cas au Monde ? Les liens d’amitié existent pourtant...

Je n’ai pas d’amis parmi les hommes politiques. Enquêter sur quelqu’un, chercher à comprendre et à expliquer les ressorts de son comportement, ce n’est pas la même chose que d’être ami avec lui ! Je connais professionnellement Nicolas Sarkozy depuis longtemps. J’observe ce qu’il fait, j’enquête sur lui, je crois comprendre certains de ses mobiles. Je ne suis pas pour autant son amie !

Vous le tutoyez ?

Non.

Nombre de journalistes sont contents d’afficher une certaine proximité avec des gens de pouvoir...

Sans doute certainement sont-ils flattés en effet, perdent de vue la réalité et en sont dupes. C’est humain, mais j’espère ne pas avoir cette vanité. Les hommes politiques n’oublient jamais à qui ils parlent. Ils ont toujours en tête qu’à la fin ils doivent emporter l’adhésion de la personne à laquelle ils s’adressent. Et quand il s’agit d’un journaliste, ils cherchent d’abord à le convaincre pour que le portrait qui en résulte ne soit pas trop méchant...

Vous voulez dire que des confrères se trompent quand ils s’imaginent copains avec des politiques ?

Oui.

Qu’avez-vous pensé du départ d’Audrey Pulvar ?

C’est toujours compliqué de paraître donner des leçons et Audrey Pulvar est une bonne journaliste. Pour autant, ses patrons ont eu raison de lui retirer son émission politique. Il me paraît impossible d’animer une émission politique quand on vit avec un homme politique. C’est un conflit d’intérêts évident. Quand bien même serait-elle très intelligente ou très intègre, ce dont je ne doute pas, elle sera toujours soupçonnée de ne pas l’être et elle se serait exposée à ce soupçon. Tous les journalistes et leurs médias devraient se fixer cette règle, cela me paraît normal.

Vous n’êtes pas sensible à la posture féministe qui consiste à dire que ce sont toujours les femmes qui trinquent ?

Elle n’a pas été sanctionnée en tant que femme, mais en tant que journaliste. Pour autant, c’est vrai que personne ne dit rien lorsqu’un patron de journal, ami de Carla Bruni, réalise un grand entretien de la première dame. Or, c’est à mes yeux le même conflit d’intérêts. Ce qui est intéressant, c’est que la collusion journalistespolitiques paraît plus insupportable à l’opinion que d’autres rapprochements. Personne ne s’est insurgé qu’Estelle Denis présente une grande émission sur le sport alors même que son compagnon, Raymond Domenech, entraînait l’équipe de France de football.

Même chose pour Christine Ockrent ?

Oui. Le fait qu’elle prenne la tête de l’audiovisuel extérieur alors que son mari Bernard Kouchner en était ministre de tutelle aurait fait scandale dans bien d’autres pays.

Mais les choses sortent seulement quand son mari n’est plus ministre... Les journalistes chassent en meute ?

Souvent. Par peur ou plus souvent encore par conformisme. C’est le principal danger qui guette la presse. D’une façon plus générale, on ne raconte pas assez les médias dans les journaux. Alors que cela passionnerait les lecteurs. Difficile de raconter son propre milieu. Notre incapacité à l’autocritique est peut-être due au fait que l’on mesure mieux que les autres ce qu’est l’impact médiatique. Rien de pire que d’enquêter sur un média : tout le monde est en off, personne ne parle, c’est frappant.

La situation du Monde vous inquiète ?

J’espère que nos nouveaux actionnaires auront compris que la valeur du Monde repose sur son indépendance et qu’ils doivent la sauvegarder dans l’intérêt même de leur investissement.

Vous pensez vraiment que vos nouveaux dirigeants pourraient essayer d’infléchir le contenu rédactionnel ? Pour l’instant, on parle plutôt des voitures de fonction et des bureaux trop luxueux... On voit difficilement quelle influence cela peut avoir sur votre indépendance !

L’économique peut avoir des effets sur l’éditorial. Mais une gestion plus rigoureuse peut aussi sauver le journal.

Enfin, supprimer les voitures avec chauffeur ne va pas changer le contenu !

Vous croyez vraiment que les journalistes ont des voitures avec chauffeur ? Personnellement, je circule à vélo... Ce qui frappe, lorsque l’on connaît la rédaction du Monde, c’est bien plus son côté austère, avec un côté très janséniste parfois, assez loin en tout cas de la sensualité ou du matérialisme. Je n’ignore pas les erreurs de gestion passées ou l’énorme coût que représente l’entretien de notre imprimerie ou la location de notre immeuble. Je dis simplement que vous assimilez les voitures de fonction d’une partie de la direction avec le train de vie des journalistes.

Un prétexte, mais dans un de vos portraits, vous l’auriez mentionné et les lecteurs auraient surtout retenu l’anecdote avec le chauffeur, vous êtes trop journaliste pour ne pas le savoir !

Si j’écrivais sur la période que vit Le Monde aujourd’hui, je raconterais bien plus sa confrontation culturelle avec ses nouveaux actionnaires. L’arrivée d’un cost-killer, comme dans beaucoup d’entreprises, les personnalités si différentes de Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse, la fin du pouvoir de la société des rédacteurs, les choix stratégiques qui s’offrent à nous dans une période de déclin de la presse papier. Quels beaux sujets d’articles cela ferait ! Ce qui est d’ailleurs passionnant, avec ce journal, c’est qu’il est si vivant, si français aussi, que ses transformations, ses débats, ses déchirements sont presque toujours ceux du pays. Il a vécu dans sa chair les grands mouvements de la société française : le ralliement à la Ve République, les débats sur la décolonisation, le tiers-mondisme, sa remise en cause au moment même où étaient contestées la plupart des institutions, les désillusions de la gauche, la vogue des « affaires » et de l’investigation, le choc de l’Internet et de la gratuité. C’est plus fort que des voitures de fonction, non ?

Aujourd’hui, qu’est-ce qui fait qu’un portrait signé Raphaëlle Bacqué est mieux que celui d’un autre journaliste ?

C’est un jugement charmant, mais je n’en sais rien !

Votre attention porte sur quoi ?

L’écriture est importante. Tout comme le sujet. Et puis la place, l’exposition qu’on lui accorde, change beaucoup de choses. Il est plus facile de réaliser un bon portrait, c’est-à-dire un portrait subtil, en vingt mille signes (l’équivalent d’une double page) et Le Monde permet cela.

À vous entendre, vous n’avez pas grand mérite...

La direction de la rédaction peut me commander des papiers, mais je choisis le plus souvent les sujets, leurs angles. L’enquête et l’écriture dépendent de moi. Voilà mon mérite. Pour un gros portrait, je vois vingt personnes et j’en appelle cinquante autres.

Ça vous demande combien de temps ?

La vérité est que les meilleurs portraits sont ceux où vous avez une pratique durable de la personne. La connaissance du personnage, l’expérience sont irremplaçables. Ça reste la force des journalistes expérimentés sur les débutants.

« Personne ne s’est insurgé qu’Estelle Denis présente une grande émission sur le sport alors même que son compagnon, Raymond Domenech, entraînait l’équipe de France de football... »

Le regard neuf, vous n’y croyez pas ?

En politique, c’est souvent une mauvaise idée car le métier des hommes politiques est de vous convaincre et de vous séduire. Si vous n’êtes pas aguerri, vous pouvez être facilement emballé. N’importe quelle personne qui ne connaît rien et irait voir Sarkozy aujourd’hui, en tête à tête, serait facilement submergée par le personnage... Lorsqu’on a connu, entre 1993 et 1995, le Sarkozy extrêmement violent qui menaçait les chiraquiens, le Sarkozy défait dans sa traversée du désert qui tenait seul des réunions d’appartement avec quinze personnes, quand on l’a vu sifflé par les militants RPR et débuter ses discours par un bravache « Merci d’avoir invité un traître », quand on l’a connu émerveillé par les États-Unis ou hagard après le départ de Cécilia, cela donne une richesse du personnage irremplaçable. J’ai suivi les transformations de ses idées sur le communautarisme, les institutions de la République, la laïcité. Couvert les périodes où il était ministre de l’Économie ou de l’Intérieur. Cela n’empêche pas de se tromper, mais on est moins sensible au bluff. Lorsqu’on est face à des hommes qui ont l’habitude des médias, de séduire les foules, cela peut être un bon rempart que d’être initié. Et pourtant, il faut garder à l’esprit cette vérité : on est toujours en dessous de la réalité. ■


 
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