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Presse

Michael Finkel :

rédemption journalistique

par Lucie Morillon

Michael Finkel, star montante du journalisme américain, est soudainement renvoyé par le New York Times pour avoir "bidonné" l’un de ses articles. Mais la carrière du banni rebondit grâce à une étonnante coïncidence : il devient le confident exclusif d’un meurtrier qui lui a emprunté son identité. Quand la volonté de tout dire cache forcément quelquechose.

Comment avez-vous été amené à créer de toutes pièces le personnage principal de votre article sur les enfants esclaves en Côte d’Ivoire ?

C’était un sujet difficile et j’avais peu de temps pour l’écrire. J’ai créé Youssef Male à partir de plusieurs autres enfants que j’avais interviewés. Pas une citation n’a été inventée, mais chacune a été attribuée à une seule et même personne. Afin que cet article se lise aussi bien qu’un roman, j’ai eu recours à mon style artistique préféré, la «  creative non-fiction ». Je me suis dit que je pouvais renoncer à une partie de la réalité pour mieux atteindre la vérité intrinsèque de l’histoire.

« Si j’avais été un peu moins bon, je n’aurais pas été viré par le New York Post. »

Un journaliste peut donc adapter la réalité pour mieux la montrer, s’il en respecte l’esprit ?

Non, on doit s’en tenir aux règles journalistiques. Ce que j’ai fait n’est pas bien. C’est une erreur de parcours. J’ai écrit plus de 200 articles et c’est ma première faute. De nombreux journalistes ont fait leurs papiers en qualifiant d’esclavage ce qui n’était en fait « que » de la pauvreté extrême. Paradoxalement, si j’avais été un peu moins bon, je n’aurais pas été viré par le New York Times.

Vos autres articles ont en effet été vérifiés et blanchis par le New York Times. Avez-vous joué de malchance avec ce dernier article ? Votre erreur est-elle vraiment une exception aux États-Unis ?

La chance m’a fait défaut, mais encore une fois, j’ai triché. Je pensais pouvoir m’en tirer, je me suis fait prendre. Je me torture tous les jours en y repensant. Le niveau de vérification auquel mon sujet a été soumis, une fois mon erreur révélée, a été extraordinaire. Le New York Times a envoyé des gens en Afrique vérifier tout ce que j’avais fait. Je me demande quels seraient les résultats si l’on soumettait dix journalistes au hasard à un examen aussi poussé.

L’un de vos confrères a dit que vous devriez « brûler dans l’enfer journalistique ».

Les réactions à mon égard ont été variées. Certains responsables de magazines m’ont dit : « Vous ne travaillerez plus jamais pour nous. » D’autres que ce n’était pas si grave, qu’une erreur était possible. Aujourd’hui, j’ai cessé de m’excuser et si vous ne voulez pas me recruter ou lire ce que j’écris, c’est votre droit.

D’après The Mail on Sunday, votre technique « aurait pu vous valoir un prix en Grande-Bretagne, mais a été responsable de votre renvoi aux États-Unis, où un respect scrupuleux des faits est exigé. » La presse américaine place la barre plus haut que la presse européenne en terme d’éthique professionnelle ?

Je n’ai jamais travaillé à Londres ou à Paris, donc je ne suis pas qualifié pour vous répondre. Les journalistes européens sont peut-être moins hypocrites quand leurs confrères commettent une erreur. Si le New York Times a réagi aussi vigoureusement, et avec raison, c’est parce que le lectorat des journaux est en déclin. Les gens se tournent de plus en plus vers la télévision, son immédiateté, sa dramatisation des faits. La presse écrite se raccroche à un souci d’exactitude. Le New York Times veut pouvoir dire en toute confiance à ses lecteurs : « Ceci est la vérité. » Le moindre coup à sa réputation est extrêmement dommageable.

Vous avez déclaré que votre rencontre avec le meurtrier Christian Longo vous a offert « le début de [votre] rédemption, à la fois personnelle et professionnelle ».

Cette rencontre a été l’équivalent d’une thérapie. Je ne veux surtout pas me comparer à quelqu’un qui a tué toute sa famille plutôt que d’avouer ses mensonges à sa femme. Mais je me suis rendu compte que, malgré mes efforts pour être honnête, les mensonges, même mineurs, ont dominé ma vie. Être en contact avec Longo, c’était comme regarder le diable en face, être confronté aux traits les plus noirs de ma personnalité.

Vous avez écrit : « Je pense à cette relation avec Longo comme une partie d’échecs que j’ai perdue. » Pourquoi ?

Je n’ai jamais vraiment cru que Longo était innocent, mais au fond de moi-même, je voulais trouver une explication. Je ne voulais donc pas qu’il soit coupable. J’ai perdu dans la mesure où Longo a réussi à me faire compatir à son cas. Aucun crime n’est plus terrible que de tuer ses propres enfants. Il s’agit de l’acte d’un monstre, d’un fou, de quelqu’un que l’on devrait pouvoir repérer immédiatement. Or, Christian Longo avait toutes les apparences de la normalité, il était même charmant et intéressant. Je n’arrivais pas à concevoir comment un meurtrier et un homme normal pouvaient coexister. C’est la raison pour laquelle j’ai été à la fois horrifié et fasciné. Cette histoire m’a déstabilisé. Je ne m’en suis toujours pas remis.

Il a également beaucoup mieux tiré parti que moi de notre rencontre. J’étais effondré d’avoir ruiné ma carrière, désespéré de ne pouvoir rebondir, vulnérable sur le plan professionnel. Il a lu dans mes pensées comme dans un livre ouvert et m’a pris dans ses filets. Je n’ai pas su déchiffrer ses intentions, comprendre qu’il était prêt à tout pour échapper à la peine de mort, et qu’il m’utilisait pour répéter son rôle en vue du procès.

Longo a dit qu’il n’aimait pas le ton du livre, qui le faisait passer pour plus menteur ou manipulateur qu’il ne l’est vraiment. Ça m’est égal. J’étais curieux de connaître sa réaction mais je n’ai pas écrit une seule ligne de ce livre en me demandant comment lui-même réagirait. Ceci dit, je pense à lui tout le temps. J’ai envie de lui écrire pour lui parler de mon propre enfant et voir sa réaction. Mais je me mettrais à nouveau à sa merci et il reprendrait probablement un dialogue que je n’ai plus envie de poursuivre.

« Je suis devenu plus rigoureux, extrêmement prudent. Mes sujets deviennent de plus en plus gris au lieu d’être noirs ou blancs. »

Quelles leçons avez-vous tirées de cette expérience ?

Des enseignements comme journaliste mais également en tant qu’individu. La notion de vérité est compliquée. Toute cette expérience a assombri ma perception des choses. Je suis devenu plus sceptique, plus rigoureux, extrêmement prudent. Mes sujets deviennent de plus en plus gris au lieu d’être noirs ou blancs.

Le New York Times avait refusé la première version de mon reportage en Côte d’Ivoire sur l’absence d’esclavage dans les plantations de cacao. C’est pourquoi j’ai rédigé un récit sur la misère ambiante du point de vue d’un seul enfant. Je n’ai pas su dire au directeur de la rédaction : « Écoute, je crois vraiment tenir un bon sujet. Laisse-moi l’écrire et ensuite tu décideras. »

Je travaille toujours comme journaliste, aujourd’hui en Cisjordanie pour National Geographic, et je peux vous garantir que désormais tout ce que vous pourrez lire de moi sera exact. On peut vous donner une seconde chance aux États-Unis, jamais une troisième !

Le titre du livre en anglais est « True Story ». Comment vos lecteurs peuvent-ils croire une seule seconde qu’il s’agit d’une histoire vraie ?

Toutes mes conversations avec Longo ont été enregistrées, ma maison d’édition a engagé quelqu’un pour vérifier chaque mot, chaque fait. L’ironie de ce livre est qu’il s’agit de la non-fiction la plus exacte qui puisse être écrite. Or, il y a une différence entre vérité et exactitude. J’ai cité Longo scrupuleusement mais tout cela peut encore être du mensonge. Il existe des degrés, des niveaux de vérités. Avec Longo, j’ai eu l’impression de creuser, creuser, sans jamais atteindre le fond.

Dernier ouvrage paru : "Le journaliste et le meurtrier", aux éditions Buchet-Chastel, septembre 2006. Prix étranger des Assises internationales du Journalisme.
Dernier ouvrage paru : "Le journaliste et le meurtrier", aux éditions Buchet-Chastel, septembre 2006. Prix étranger des Assises internationales du Journalisme.

 
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