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A contre-courant

Respiration :

"Réflexe de servitude volontaire"

par Raoul Vaneigem

Diffuser le savoir, propager la connaissance, donner le goût de la créativité, susciter et satisfaire la curiosité, y a-t-il - pour autant qu’elles s’exercent selon leur générosité naturelle - passions mieux accordées aux exigences d’une véritable humanité ? Tout homme ne dispose-t-il pas avec elles d’une richesse inépuisable, dont il ne lui coûte rien de se montrer prodigue ?

Dans une société qui a perdu ses repères traditionnels et se montre incapable d’en inventer de nouveaux, l’écart entre la profusion de nos ressources personnelles et le piètre usage qui s’en fait démontre, hélas, à quel degré d’avilissement et de corruption sont tombés, de conserve, l’enseignement prodigué aux jeunes générations et les officines journalistiques qui font métier d’informer et d’éclairer l’opinion des adultes.

Alors que notre époque en mutation aurait besoin d’aviver cette pluralité des « points de vue et images du monde » capables de nous guider selon des lignes de vie, si embrouillées soient-elle, à quoi s’emploie essentiellement la propagation des idées ? A soutenir la vente promotionnelle d’archaïsmes remis à neuf et à produire, comme seule valeur sûre, une nullité répétitive dont la rentabilité détermine l’intérêt.

La société patriarcale et sa structure hiérarchique séculaire ont cédé la place à un étalement clientéliste issu de l’économie de consommation, à un nihilisme assujetti à la spéculation boursière, à cette gravitation du rien qu’accentue partout le refus du vieux capitalisme d’investir dans le renouvellement des moyens de production.

L’intolérable enseignement autoritaire du passé est aujourd’hui supplanté par une manière de gestion pédagogique qui a pour mission de former les jeunes gens à un savoir suprême, à la faculté de gagner de l’argent et d’adopter un comportement prédateur, dont les gouvernements sécuritaires stigmatisent sans vergogne l’agressivité et la barbarie.

Du moins arrivait-il à l’éducation coercitive, chargée d’inculquer aux élèves les idées du pouvoir dominant, de susciter la révolte et de nourrir des velléités d’indépendance. Semblablement, l’endoctrinement et la propagande, véhiculés à l’ordinaire par les grands organes de presse, alimentaient-ils a contrario l’envie de rompre avec la pensée mystifiée et sclérosée.

Le profit à court terme et le fétichisme de l’argent ont, en peu de temps, arasé du même coup la pensée qui bêle et celle qui rugit. La logique de la rentabilité préside à des combats de crabes ; il s’agit d’occuper une place prépondérante dans un spectacle où, condamnée à l’éphémère, une information doit répondre à la nécessité de rapporter vite et beaucoup. Jamais un tel cynisme n’a été aussi publiquement assimilé à une déontologie.

Ce n’est pas que les journalistes se complaisent davantage dans la veulerie et la servilité ; ils sont seulement les victimes privilégiées d’un système auquel ils adhèrent parce que l’esprit prédominant obéit - que ce soit pour l’approuver, le déplorer, s’en indigner ou le contester - aux impératifs économiques et à une persuasion clandestine qui estompe et efface les initiatives mieux que les coups de gomme des antiques censures.

Sous prétexte d’exercer une fonction qui participe des exigences démocratiques, l’objectif prioritaire consiste à séduire le plus grand nombre possible de lecteurs, assimilés à des consommateurs, afin d’accroître les bénéfices de l’entreprise médiatique. Enseignement, politique, journalisme, recherche scientifique, culture ne sont plus que des valeurs marchandes soumises à la loi du profit immédiat.

Quelque enthousiasme qu’un journaliste témoigne à l’endroit d’un sujet, d’une enquête, d’un débat, d’un reportage, il est induit à y renoncer par prudence dès l’instant que l’intérêt spectaculaire, et donc monnayable, de son intervention n’est plus garanti.

Pour un homme soucieux d’éclairer l’opinion de ses semblables, n’est-ce pas se trouver confronté à des conditions rebutantes, inconciliables avec ce plaisir hérité de l’enfance, qui consiste à claironner innocemment sur tous les toits les dernières nouvelles du jour ? Comment peut-il s’accommoder d’un travail qui lui enjoint de mettre l’événement en scène à des fins de rentabilité, de le vider de son sens au bénéfice d’une représentation vouée à la désuétude, condamnée à céder la place à un autre scoop, qu’annulera aussitôt la logique de l’éphémère ? Comment peut-il se satisfaire de ne pas contribuer à cette conscience humaine que son existence même réclame chaque jour, chaque heure, chaque instant où il part en quête de conditions propices à son bonheur ?

Que signifie en l’occurrence « défendre la liberté d’informer » ? Les pays où la corruption épouse la démocratie parlementaire volent au secours de journalistes aux prises avec la tyrannie religieuse et le despotisme idéologique, sous lesquels s’abrite une conception mafieuse des intérêts publics. La belle leçon que de prêcher l’amour avec la vérole !

Le courage des uns sert de caution aux autres qui, ne courant aucun risque si ce n’est celui de déroger aux lois du marché, renoncent platement à ce qu’ils ont le plus envie de dire et d’écrire. Ceux-là n’ont besoin que d’être protégés contre leur sujétion complaisante, leur obédience au clientélisme, leur autocensure, leur pusillanimité, leur peur de déplaire. Les premiers réclament un secours contre le despotisme, les seconds, hantés par la crainte de profaner en le digérant mal cet argent dont ils honorent la tyrannie, ont besoin d’un simple lavement. Nul autre qu’eux-mêmes ne peut s’administrer un tel clystère.

Soyons clairs : il n’est pas acceptable qu’un homme se voie menacé de mort ou de prison parce qu’il professe ouvertement une opinion, quand bien même il combattrait cette liberté qu’il réclame pour lui. Je ne dénigre pas le mérite des organisations qui, sous le label humanitaire, interviennent pour sauver un homme de l’échafaud ou de la prison, luttent contre la pollution et la déforestation, mènent campagne contre la dégradation du climat et les nourritures empoisonnées. Mais comment accorder du crédit à cette resucée des associations philanthropiques et des confréries caritatives appelées, au nom d’une conception confortable de l’éthique, à alléger le sort d’une poignée d’infortunés, sans gripper les mécanismes de la misère généralisée par le seul moyen qui soit : en créant les conditions qui rendent la barbarie impossible ?
Peut-on porter secours aux journalistes qui risquent de payer leur liberté d’expression au prix coûtant de leur vie - quand ils ne la gâtent pas à moindres frais en faisant carrière dans la contestation - sans rappeler aux spécialistes médiatiques, si fleurissants dans les démocraties de marché, leur droit de professer une opinion sans s’aplatir devant la vente promotionnelle d’informations, pour laquelle ils sont stipendiés ?

A suivre ainsi la logique du désespoir suscitée par le nihilisme affairiste, sans doute en viendrait-on à créer des organismes de défense des postiers, des infirmiers, des cheminots, des électriciens, des métallurgistes, si ce n’est qu’il subsiste heureusement chez ceux-ci - en dépit des bureaucraties syndicales qu’ils supportent - une certaine résolution à mener le combat par eux-mêmes, alors que l’on peut compter sur les doigts d’une main de menuisier les journalistes qui, délaissant la tyrannie du scoop, s’installent sur le terrain de l’aliénation quotidienne, se battent pour faire progresser les droits de l’être humain et n’attendent pas le fait-divers emballé cinématographiquement pour mener campagne contre les discriminations qui accablent la femme, ici et ailleurs, inséparablement.

L’indignation ne suffit pas, ni la colère. Se contenter de défendre et de protéger ce qui doit se libérer de son propre mouvement ne fait que perpétuer l’esprit de résignation et le réflexe de servitude volontaire. Si nous apprenons avec tant de peine à nous affranchir en créant les conditions de notre indépendance, c’est que, la violence bottée et casquée s’éloignant, son ombre continue de nous transir dans la fascination de l’effroi. Le souvenir des terreurs anciennes nous empêche de marcher de l’avant. C’est pourquoi nous ne voulons pas d’une information sans reproche, nous la voulons sans peur.


 
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