Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°30 > MédiaMorphoses > 4- Révolution et contre-révolution en Tunisie : le virtuel miroir du (...)
Mediamorphose - dossier

Monde arabe : les révolutions 2.0 n’ont pas eu lieu

4- Révolution et contre-révolution en Tunisie : le virtuel miroir du réel

Par Riadh Ferjani, Maître-assistant à l’Université de Tunis-Manouba, chercheur au CARISM et Thameur Mekki, journaliste.

Cette contribution envisage les réseaux sociaux comme indicateurs et comme terrains d’affrontement entre domination et résistance, socialement organisées. Ce qui n’exclut ni moments de rupture, ni retours de situation, caractéristiques de la complexité sociale et des processus historiques.

« Facebook revolution » ou encore « Twitter revolution », c’est ainsi que plusieurs médias internationaux, de CNN à Newsweek, ont étiqueté la révolution tunisienne. Ce traitement médiatique nous renvoie à un processus de branding, réduisant les mouvements sociaux ayant occupé les rues de toutes les villes, faubourgs et zones rurales à une révolution dite « virtuelle ». Les trois cents martyrs de la liberté et de la dignité représentent-ils les retombées d’une stratégie marketing Web 2.0 ou le retour sur investissement d’une campagne de publicité virale ? Nul ne peut nier le rôle joué par Internet dans la révolution tunisienne. Mais l’analyse de cette question sans prise en compte des rapports sociaux nous condamnerait à reproduire les récits lyriques qui ont propagé l’onde de choc tunisienne aux quatre coins du monde.

Le cyberactivisme
contre l’embargo médiatique


Flash-back : printemps 2008. La révolte gronde dans le sud-ouest tunisien. Au gouvernorat de Gafsa, les manifestants revendiquent leur droit au travail, s’indignent contre l’injustice sociale. Ils réclament l’accès à l’emploi, l’égalité des chances et une juste répartition des richesses régionales : les mines de phosphates. À l’époque, la chaîne de télévision dissidente Al-Hiwar Attounsi (« Dialogue tunisien ») émettait deux heures par jour sur Arcoiris TV1, une chaîne altermondialiste italienne. Les reportages de Fahem Boukaddous, filmés par téléphone cellulaire, montraient les manifestations et, surtout, leur féroce répression par la police. 
Postés sur YouTube et Dailymotion par Aymen Rezgui, blogueur et journaliste de la même chaîne, ils ont été très vite censurés en Tunisie. Boukaddous écopera de six ans de prison ferme en première instance, réduits à quatre en appel. La stratégie de la police du Net, alternant censure et répression, finira par interdire l’accès à tous les réseaux de partage vidéo et par réduire la blogosphère à un mouvement diasporique 2. Facebook a lui-même été censuré pendant une dizaine de jours, en août 2008, avant d’être ouvert à nouveau « sur instructions du chef de l’État ». Le nombre de comptes est passé de 28 000 en septembre 2008, à plus de 800 000 en octobre 2009 et à près de 2 millions fin novembre 2010, plaçant la Tunisie dans le « top 20 » des pays les plus connectés à ce réseau par rapport au nombre d’habitants . La courbe exponentielle de la diffusion de ce réseau est le résultat direct de la mainmise de l’État sur l’ensemble des médias.

Deux événements majeurs méritent d’être soulignés car ils vont préfigurer les champs de forces qui vont se déployer sur Facebook pendant et après la révolution. À l’occasion de la campagne présidentielle de 2009, l’armée numérique du RCD, le parti au pouvoir, aidée par la police du Net, a pu rassembler 104 000 fans sur la principale page de soutien à la candidature de Ben Ali. Ces cyberactivistes d’un nouveau genre avaient testé un système sophistiqué de filtrage et de surveillance des comptes personnels des opposants, mais aussi de simples contestataires sans étiquette. Ce système, fourni entre autres par Microsoft et Cisco, avait permis à l’Agence tunisienne d’Internet de placer un logiciel espion sur la page d’accueil de Facebook, rendant possible de récupérer les identifiants et les mots de passe de toute connexion émanant de la Tunisie 5.

Le deuxième événement majeur a lieu au printemps 2010, quand une nouvelle vague de censure frappe de nouveaux sites de partage vidéo, Viméo, Wat TV, Metacafé, mais aussi Flickr et même Skype. À l’initiative d’un groupe de blogueurs, rompus aux techniques de la résistance civile, cette censure suscitera la campagne « Sayeb Salah » (« Lâche-moi les baskets ») consistant en un geste simple mais symbolique : des centaines de photos d’internautes tenant une pancarte blanche reprenant le slogan de la campagne ont fait leur apparition sur la Toile. La photo truquée de Mark Zuckerberg (cf. ci-dessous) illustre le rôle joué par Facebook qui a centralisé l’essentiel de la mobilisation autour de l’événement. Dans un premier temps, le slogan a été repris par les photos de profils, ainsi que les albums de quelques milliers d’utilisateurs tunisiens de Facebook. La page « Nhar ala Ammar » (« Dure journée pour le censeur »), appelant à manifester le 22 mai 2010, a, elle, recueilli plus de 10 000 signatures. Mais la veille, Slim Amamou et Yassine Ayari, les deux auteurs de la demande d’autorisation à manifester, avaient été arrêtés et contraints à annuler la manifestation. Quand, le 17 décembre, éclatent les premières manifestations à Sidi Bouzid, le pouvoir sous-estime la capacité des activistes à relayer sur Facebook la mobilisation. Jusqu’au 23 de ce mois, le système médiatique de propagande exerce un black-out total sur la révolte, donnant aux réseaux sociaux et aux chaînes étrangères (cf. l’article sur Al Jazeera, p. 75) une audience inespérée. Mais l’idée de milliers d’individus interconnectés montant à l’assaut du régime policier de Ben Ali ne résiste pas à l’examen des faits dans la mesure où Facebook a été et reste toujours un indicateur de l’illégitimité endémique des médias traditionnels. Il est aussi, et de ce fait, un terrain d’affrontements violents entre des logiques de domination-répression et de contestation-résistance socialement organisées. Très vite, le centre de gravité de la communauté facebookienne s’est déplacé de la page de la présidence et des nombreuses autres pages de propagande ou de divertissement, vers les comptes des blogueurs historiques. Parallèlement, de nouvelles pages ont attiré de nouveaux entrants dans la sphère du cyberactivisme : « Chabab tounes yahrak fi rouhou ya sayidat arrai’s », « Ibtasim kathiran fa anta lasta min Sidi Bouzid », puis « Itihad safahat Athouara et qanat attanbir » 6...

Autant de nœuds qui recueillent et diffusent des textes, des photos mais surtout des vidéos sur le soulèvement et les appels à manifester. Les simples internautes ont relayé l’information, mais ils ont aussi adopté, au fur à mesure de l’extension des zones de contestation, les armes d’une guérilla sémiotique autour du drapeau tunisien (noir, ensanglanté, garni d’une chaîne de solidarité…). Ces initiatives se sont confrontées à un dispositif de surveillance qui, comme le reconnaîtra l’administration de Facebook , était unique au monde 7. La contre-attaque de la police du Net s’est concentrée sur les administrateurs des pages les plus visitées et sur celles des blogueurs. Signalements massifs, changements de mots de passe, mise en échec des proxys de contournement de la censure, proxys malveillants… et, à partir de janvier, arrestations. Trois d’entre elles retiendront particulièrement l’attention des internautes : celles des blogueurs Slim Amamou et Azyz Amamy, accusés d’être les responsables tunisiens de l’opération Anomymous qui a bloqué pendant une journée l’accès à plusieurs sites gouvernementaux, y compris celui de la présidence de la République, et celle du rappeur El General, auteur de « Ya raïs chaâbek met » (« Président, ton peuple est mort »).

Facebook ou le maquis de la guérilla numérique

À partir de la chute de Ben Ali, on observe une nouvelle répartition des rapports de force sur la Toile. Alors que les blogueurs semblaient déserter le terrain du cyberactivisme, tant ils étaient sollicités par les médias ou la cooptation politique, Facebook est devenu un terrain de luttes politiques avec des ramifications aussi bien dans les journaux online que dans la presse écrite et les médias audiovisuels hérités de Ben Ali. Deux principales forces se sont dégagées dès les premiers jours de la révolution. Les islamistes d’Ennahdha ont commencé par acheter à la régie publicitaire de Facebook des espaces faisant la promotion des écrits de Rached Ghannouchi, leur leader historique. Bien avant la création d’une myriade de pages officielles interconnectées (direction du parti, divisions régionales, jeunesse, pages personnelles des membres du bureau politique), les principales pages consacrées à la révolution ont commencé à s’allier au discours islamiste. La thèse de leur achat est d’autant plus plausible qu’une page comme Kooora Tunisie, connue pour être un point de ralliement des partisans de Ben Ali avant la révolution, est désormais sous contrôle d’Ennahdha. Malgré la grande discrétion qui entoure sa stratégie Internet, le nouveau siège de ce parti abriterait une cellule de veille spécialement dédiée à Facebook 8. Mais la maîtrise du réseau reste aujourd’hui aux mains des contre-révolutionnaires, hier identifiables par leur soutien parfois pathétique au président déchu et aujourd’hui disséminés dans plusieurs pages et plusieurs profils difficilement identifiables. Les liens entre les anciens cybermilitants du RCD et la police du Net sont toujours aussi puissants en dépit de quelques défections. Dès le 14 janvier, les rumeurs d’incendies de centrales électriques, de coupures de courant, de probables contaminations d’eau ont d’abord été postées sur Facebook, puis relayées par les médias audiovisuels et la presse écrite. Le réseau social est souvent un laboratoire où s’élaborent les campagnes de désinformation, servies par l’absence d’une tradition de lecture critique. Les photos sans légendes, les informations aux sources inconnues, les témoins anonymes entretiennent un rapport émotionnel avec l’actualité, qui risque de perdurer tant que le système médiatique hérité de la dictature continuera à sévir. ■

1. Riadh Ferjani, « La télévision en Tunisie : entre rationalité économique et logiques sociales », in Gonzales-Quijano, Yves Guaaybess, Tourya (éd.), Les Arabes parlent aux Arabes, Sindbad-Actes Sud, 2009, p. 153-167. 2. Romain Lecomte, « Internet et la reconfiguration de l’espace public tunisien : le rôle de la diaspora », tic&société, vol. 3, no 1-2, 2009, http://ticetsociete.re- vues.org/702. 3. Riadh Ferjani, « All the sides of censorship : online media accountability practices in pre-revolutionary Tunisia », 2011, http://www.mediaact.eu/online.html. 4. Ibid. 5. Alexis Madrigal, « The inside story of how Facebook responded to Tunisian hack », The Atlantic, 24 janvier 2011. http://www.theatlantic.com/technology/ archive/2011/01/the-inside-story-of-howfacebook -responded-t o-tunisian hacks/70044/. 6. « La jeunesse tunisienne s’immole monsieur le président », « Vous pouvez en rire, vous n’êtes pas de Sidi Bouzid », « Union des pages de la révolution » et « Canal caustique. » 7. Madrigal Alexis, op. cit. 8. Fabrice Epelboin, « Manipulation de masse : un œil sur l’avenir de la communication politique dans les réseaux », 19 mai 2011, http://ref lets.info.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]