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Edito

Sans interdit !

« Dire des choses qui fâchent sans se fâcher » ont justement souhaité Stéphane Hessel et Régis Debray. C’était au lendemain de l’interdiction d’un débat sur la Palestine, qui devait se tenir à l’École normale supérieure, dont tous les deux sont d’anciens élèves. C’est, au fond, la seule exigence que nous ne cessons de revendiquer ici : pouvoir débattre sans tabou, sans interdit. Sans que des censeurs puissent nous imposer leur point de vue en s’appuyant sur une justice désormais chargée d’édicter la norme et de sanctionner l’iconoclaste. Tel est le sens du manifeste que Médias juge utile de lancer aujourd’hui.

Car nous sommes inquiets. Il y a, nous semble-t-il, urgence. Les affaires ont été trop nombreuses, ces derniers mois, qui devraient nous mettre en garde contre la montée d’un nouvel ordre, non pas moral (les mœurs, elles, sont libres), mais moralisateur, au sens où il entend faire de sa vision de l’homme et de l’histoire l’horizon indépassable de nos réflexions. Un peu à la manière de ce « socialisme réel » qui fut celui de tant d’intellectuels du temps du rideau de fer.

Le procès ubuesque et la condamnation d’Éric Zemmour, la polémique autour de la célébration du cinquantième anniversaire de la mort de Céline, les poursuites engagées contre des militants prônant le boycott de produits israéliens, la demande surréaliste d’un syndicat de journalistes exigeant qu’on n’accueille pas Jean-Marie Le Pen dans une école de la profession : notre pays nous semble gagné par une propension croissante et inquiétante à bannir toute pensée, non pas dissidente, n’employons pas de grands mots, mais simplement dérangeante. Bref, loin de débattre de ce qui fâche sans fâcher, on se gendarme à la moindre parole qui sort des convenances.

Certains nous rétorqueront que nous défendons trop souvent les mêmes, les plus à droite sur l’échiquier politique, les tenants des points de vue jugés antisémites, négationnistes, islamophobes... C’est que, pour autant que nous le sachions, personne en France ne s’émeut d’un philosophe qui fait l’apologie du régime des Khmers rouges, et nul n’exige qu’on mette à l’index un poète qui a multiplié les odes à la gloire de Staline. Il en est des dictatures comme des idées qui vont avec : certaines sont mieux tolérées que d’autres. Qu’est-ce qu’une tolérance sélective sinon une intolérance qui ne dit pas son nom ?

D’autres encore — que nous ne mettons pas dans le même sac que ces zélateurs de l’indignation à géométrie variable —, à qui nous avons proposé de signer notre manifeste, ont refusé de le faire. Leurs arguments ont du poids. Ils sont respectables et nous les respectons. Au point d’ailleurs qu’il nous a semblé intéressant de vous les soumettre. Vous pourrez donc lire la réponse du philosophe Raphaël Enthoven : elle développe avec talent les objections qui nous ont été faites également par d’autres.

Que le débat maintenant se poursuive. Et que nous ne soyons pas voltairiens uniquement le jour de l’épreuve de philo du bac.


 
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