Comme toute passion, celle qui lie la presse et Nicolas Sarkozy a commencé sous les meilleurs auspices. Ce jeune ambitieux au sourire en coin, disponible, enclin au tutoiement, se fait rapidement connaître. Son côté morpion flingueur — langue de vipère plutôt que de bois — était à la fois rafraîchissant et utile : enfin une personnalité politique qui détonnait, enfin un « bon client » au sein d’une relève si calibrée. Après l’irrésistible ascension que l’on sait, le client est meilleur que jamais et la passion a crû ; mais il faut désormais l’entendre dans son acception la plus tourmentée : celle qui ressemble à de la rage. Du moins si l’on en croit les gracieusetés qui, depuis quelques années, s’échangent dans le « couple ». Ce qui est, soit dit en passant, une autre façon de le souder.
Entre un président de la République, objet de tant de désirs comme de tant d’aversions, et les journalistes qui l’observent quotidiennement, qui, d’une certaine manière, partagent sa vie, il existe des rapports forcément mimétiques. Ceux-ci ne peuvent donc qu’être orageux. Aucun des chefs d’État de la Ve République n’a porté Le Monde dans son cœur — ce qui in fine honore le titre. Aucun n’a davantage pu dissimuler le peu d’estime que lui inspiraient les chroniqueurs de son règne, perçus, à de rares exceptions près, comme des faux témoins, voire des amis de ses ennemis. Mais, au bout du compte, chacun a été traité d’une façon conforme à ce qu’il incarnait et aux usages du temps.
« Il y en a marre de voir sur les antennes régionales de France 3 les journalistes passer leur temps à taper sur moi et sur les mecs de droite. On va réformer, et après, il faudra bien qu’ils soient neutres. » (décembre 2005).
Mimétisme ? À la hauteur gaullienne répond la distance d’un Beuve-Méry, statuant depuis Sirius ; à l’ambiguïté mitterrandienne, les palinodies d’époque ; au retrait chiraquien, un refroidissement proportionnel. Entre les journalistes d’aujourd’hui, qui ne ressemblent guère à ceux d’autrefois, et l’« omniprésident », il existe infiniment plus de contacts. Les activités médiatiques de l’actuelle présidence n’ont-elles pas augmenté de 450 % par rapport à la précédente ? Au cours de la seule première année de son mandat, le chef de l’État a effectué, pour une période équivalente, trois fois plus de voyages que Jacques Chirac et dix fois plus que Valéry Giscard d’Estaing. Pour les médias — surtout les chaînes d’information continue —, semblable énergie constitue une source de frictions mais, surtout, une aubaine. Au moment de convoquer les États généraux de la presse, Nicolas Sarkozy observait avec cette modestie qui fait son charme : « Si je n’étais pas là, la presse serait déjà morte. » Des relations aussi intenses virent aisément à l’obsession. C’est le cas. Des montagnes de magazines, des rayonnages entiers de librairie en témoignent éloquemment.
Quand on écrit « hommes politiques », « journalistes », on use de généralités éminemment répréhensibles. Même s’il a bien fallu être d’abord l’un pour devenir l’autre, un élu du bocage et le ténor d’une grande formation, un roturier rubriquard et un marquis du petit écran sont séparés les uns des autres par des abîmes, dont les moins profonds ne sont pas leurs ressources ou leurs responsabilités respectives. En principe, ils font la même chose mais n’évoluent pas dans le même monde. Les uns ignorent même jusqu’à l’existence des autres…
« Les journalistes, ce sont des nullards, il faut leur cracher à la gueule, il faut leur marcher dessus, les écraser. Ce sont des bandits. Et encore, les bandits, eux, ont une morale. » (16 mars 2009, après son séjour au Mexique)
Sauf que ces milieux-là — certains diront ces castes — sont si spécifiques, si persuadés d’être le sel (ou le poivre) de la démocratie, qu’ils ont sécrété une culture plus ou moins commune. Voilà qui nous ramène au mimétisme. Théorisé par René Girard, celui-ci suppose une tierce personne dans l’échange des désirs ou de l’aversion. En la matière, il s’agit de l’opinion, d’ailleurs prompte à choisir ses boucs émissaires dans la « clique politico-médiatique »… Amalgame insupportable aux intéressés, jusqu’à ce que ceux-ci, lors d’élections pour la Constitution européenne, se trouvent appariés de façon manifeste : culs et chemises !
Connivence de castes ? Pour fustiger les journalistes — et eux seuls — après le suicide de Pierre Bérégovoy, le président Mitterrand les avait assimilés ,de façon cinglante, à une meute. Indignation jouée, afin de s’exonérer soi-même — et la classe politique — de toute responsabilité ? C’est bien possible. Il n’empêche que l’image a durablement frappé les esprits, sans doute parce qu’elle satisfaisait le sentiment, fort répandu, que faute de constituer une caste, c’est trop chic pour eux, les journalistes font « clan ». Est-ce dénué de tout fondement ? Ne sortent-ils pas, de plus en plus souvent, des mêmes écoles, leurs mini-ENA, nantis des mêmes diplômes et de leur solidarité de « promos », bardés des mêmes certitudes puisées aux mêmes sources. Lorsqu’ils se détestent, ce qui n’est pas rare, ils se ressemblent encore. Ils aiment les mêmes spectacles, les mêmes livres et, à Paris, habitent souvent les mêmes quartiers, où ils dînent à des tables voisines. Pourquoi voudriez-vous que cette cléricature, quand elle s’exprime, ne le fasse pas en chœur ?
« Vous avez vu ? Elle est belle, non ? Ce n’est pas avec vos salaires de journalistes que vous pourrez vous en offrir une (montre) comme ça, hein ? » (été 2007, salle de presse de l’Elysée)
Chez un dirigeant politique entreprenant, la tentation peut être grande de mettre tout ça en musique. D’écrire la partition et de donner le tempo. Venant après le ronron chiraquien, la présidence pétaradante de Nicolas Sarkozy a tiré le grand orchestre journalistique de sa léthargie. D’espacées et routinières qu’elles étaient, les relations sont devenues nombreuses, tendues, excitantes. Toutefois, si dans l’esprit de quelqu’un — devinez qui ? — avait germé le rêve d’une presse enfin univoque, cela ne s’est jamais produit. L’intérêt pour le sujet capital n’a finalement jamais cessé de balancer entre attraction et répulsion. Je t’aime, je te hais, mais tu m’obnubiles au point qu’on ne fait pas toujours la différence. Entretenu par une actualité aussi trépidante qu’un feuilleton, cet intérêt s’est maintenu, justifiant le siège des médias par le pouvoir et vice-versa, avec son cortège d’emballements, de frustrations, de paranoïa. De sorte que l’interaction entre ces deux univers, devenus mitoyens, a fini par ressembler à un envahissement mutuel, jusqu’à prendre un tour compulsif, pour ne pas dire névrotique. Littéralement, on ne s’est plus lâché d’une semelle, on ne s’est plus jamais perdu de vue. Depuis, nous en sommes là, embrassés et mal étreints. Indissociables. Et l’on ne voit pas de motif pour que ça change puisque, chacun le sait, la névrose se nourrit d’elle-même. D’autant plus goulûment qu’elle est surabondamment alimentée. Cet étrange phénomène d’entre-dévoration, variante inédite de vampirisme, a entraîné une addiction : la sarkozy-dépendance. Telle est sans doute la raison pour laquelle le Président estime sauver la presse : il la perfuse.
Ayant emprunté aux communicants américains le principe de « faire le menu » et de le servir lui-même à heures fixes, il impose d’autant plus aisément son tempo qu’il connaît les contraintes, les us et coutumes, voire les arrière-pensées des journalistes… La contrainte des contraintes, celle des éditeurs, est évidemment commerciale. Endettés, plus ou moins nécessiteux, en tout cas ne roulant jamais sur l’or, les médias français ont besoin de vendre : du papier, des images, des sites, des espaces publicitaires. Un organe de presse qui envisagerait une cure de sevrage, pour en finir avec sa sarkozy-dépendance, prendrait un risque inconsidéré. Car le président français fait vendre (« même à l’étranger », plastronne-t-il). Cette manne tombe sans discrimination sur ses amis comme sur ses ennemis.
« J’ai 95 % de la presse contre moi. Et aucun média vraiment avec moi. » (janvier 2007)
Faute d’avoir pu le vérifier, on est prêt à parier que le sarkolâtre Paris Match lui a consacré moins de unes que le sarkophobe Marianne. Il faut dire que notre Président est une agence de presse à lui seul, fournissant bénévolement des informations sur la politique étrangère, la vie religieuse, judiciaire (Clearstream), culturelle (Christian Clavier, Didier Barbelivien, Chimène Badi, Johnny et David Hallyday), mondaine (« La Princesse de Clèves »)…
À « ses amis, les journalistes », il livre, en direct live, l’événement en train de s’accomplir puisque lui-même se trouve professionnellement « là où ça se passe ». Ce qui leur permet, à eux aussi, d’être effleurés par le rayonnement du pouvoir, de se sentir élus, non par un vulgaire suffrage mais par une sorte de grâce divine — celle que diffusait, naguère, l’ascension rituelle de la roche de Solutré au côté de François Mitterrand. À ce sujet, un petit livre trop peu remarqué, « Air Sarko » [1] raconte les voyages présidentiels et le singulier protocole qui les régit. Avec les journalistes, le Président (comme nombre de leaders politiques) semble osciller entre rebuffades et séduction, dédain et attirance. Sur ce commerce ambigu, Philippe Ridet, du Monde, raconte que le fait d’avoir continué à tutoyer Sarkozy après son élection lui a valu quelque réprobation de la part de confrères sourcilleux. À quoi il avait répondu : « M’abriter derrière une neutralité outragée en brandissant ma carte de presse comme une gousse d’ail devant un vampire ? Un peu ridicule, non ? En tutoyant d’emblée, les hommes politiques imaginent créer une complicité qui les préservera de la critique. Ils croient vous faire entrer dans le cercle magique de la connivence. C’est leur problème, pourquoi chercher à les détromper. Le journalisme est aussi une science de camouflage. »
Nicolas Sarkozy sait également qu’à l’instar des mémés toulousaines de Claude Nougaro, les journalistes aiment la castagne. Après son « À vous de juger » du 4 juin dernier où un poids moyen de Francfort a expédié pour le compte un poids lourd béarnais, Arlette Chabot n’avait-elle pas justifié le K.O. en ces termes : « C’est la culture de banlieue qui entre dans les débats. Tous les coups sont permis [2]. » (Le tutoiement en fait-il partie ?) Déplaisante appréciation des banlieues, ce point de vue a au moins le mérite de nous instruire sur ce dont le service public est friand. Il n’y a guère, on coupa la tête d’un journaliste de la maison, Paul Amar, qui avait eu l’outrecuidance de proposer des gants de boxe à messieurs Tapie et Le Pen : ils seraient désormais tenus de les enfiler. Le climat s’est durci ? Nicolas Sarkozy n’est pas homme à s’en plaindre. On peut compter sur le poids mouche de Neuilly pour placer une droite, après que la cloche a sonné, ou balancer une vacherie, sardonique à souhait, en fin d’allocution. Ça fait de la copie, c’est bon pour la tension. Interdit de tergiverser, malheur aux timides, aux lambins et aux compliqués !
« Je dis ce que je veux. Je suis président de la République et j’ai le droit de dire ce que je veux » (juin 2008 à Patrick de Carolis)
Les médias, à commencer par la télévision, ont toujours préféré les durs à cuire, les expéditifs, quelles que fussent leurs idées. Vous souvenez-vous du match Elkabbach-Marchais ? La soudaineté de l’uppercut ! Aux « Guignols » de Canal +, les plus mal lotis sont les gentils, les mous, les rabat-joie (Bayrou, Hollande, Fillon). Sarko est férocement croqué mais, un peu comme Tapie, son cynisme amuse et en impose. Quant à Daniel Cohn-Bendit, il a toujours eu la tête de l’emploi : malice et gouaille. (Dans notre numéro 19, nous n’avions pas tort de voir en lui « l’enfant chéri des médias »…) La castagne a ceci de commode qu’elle est binaire : c’est mano a mano, duel au soleil entre les héros. Nicolas Sarkozy sait le faire et, surtout, il le fait plus vite que son ombre. À l’inverse de Mitterrand et de Chirac, auxquels Pilhan prêchait la rareté, lui tient toujours le crachoir. Il est en campagne permanente — ce temps béni de l’instantanéité, de la transe quotidienne. La presse moderne, l’information continue, Internet exigent la rapidité, le changement à vue, le contre-pied.
« Vous voulez parler de la rumeur. Eh bien, interrogez-moi, faites votre joli métier. Quelle est la réponse que vous voulez que j’vous apporte ? » (mai 2005, 19/20 de France 3)
Si l’on veut gagner à ce jeu-là, il faut miser sans répit, afin d’être le premier à la relance… Qui se souvient de Cécilia ? L’enlèvement de Carla, plus promptement mené que celui des Sabines, l’a escamotée… Qui se souvient de la petite tape sur l’épaule pontificale, des SMS envoyés devant le roi d’Arabie Saoudite, des bisous administrés à Angela Merkel… Qui se souvient de Guy Môquet (lire Médias, n° 21), des crocs-en-jambe à Zapatero, de l’offense faite à la reine d’Angleterre ? Les bévues en chemin, les bourdes, les tartarinades, les contrordres et les volte-face : le vent les emporte. De nouvelles et spectaculaires surprises du chef, comme la nomination de « Frédo » Mitterrand à la Culture, se substituent à point nommé aux chapitres précédents. Après ce remaniement ministériel à coulisse, il y aura un G8 italien et les mines de Lady Snob, un footing de trop, des baignades photogéniques au Cap Nègre, une campagne sur Facebook et les battements de tambour de la rentrée. Ce qui fait spectacle et autorité, c’est ce mouvement perpétuel. Rien que le mouvement, objectif ultime, et son sillage aveuglant. Est-ce qu’on réfléchit pendant un blitz ? Est-ce qu’on peut sentencieusement l’analyser depuis Sirius ?
Cette frénésie est contagieuse. Ceux qui ne peuvent pas suivre sont abandonnés au bord de la route. Puisqu’il n’y a plus de tabous, quelques disciples sont tentés de renchérir — dans les mauvaises manières, l’algarade délibérée, la superbe. Moins aguerris que leur maître, ils s’exposent à de graves blessures médiatiques (Rachida Dati). L’impatience, la nervosité ambiante engendrent des crispations, des postures systématiques. Dieu merci, le camp du champion (disons Le Figaro) ne s’autorise que de discrets bémols : peut-être l’« ouverture »… En face (disons Marianne et quelques sites), l’exécration est si machinale que son ressassement ne peut satisfaire que de mortels ennemis. Les temps névrotiques sont peu propices à la nuance. Moins encore à la réflexion. Quand c’est un agenda qui gouverne les rédactions, les news magazines n’ont pas plus de recul que les quotidiens, eux-mêmes pris de vitesse par le Net. Quand un homme pressé, celui-là ou un autre, peu importe, impose l’impatience comme ligne éditoriale à des médias que l’émergence de techniques toujours plus véloces pousse à une constante accélération, comment éviter que réfléchir ne se réduise à déclencher ? Que l’information, littéralement la mise en forme, ne soit plus qu’un flux continu, à peu près impossible à endiguer.
Cet enjeu, pourtant crucial, fait l’objet de bien peu de discussions. À notre connaissance, il n’a même pas été abordé lors des États généraux de la presse. Certes, on était censé y parer au plus urgent, c’est-à-dire à des déficits croissants ; mais le risque de dissolution dans un flot incontrôlable ajouterait au naufrage financier, une défaite morale ou, si l’on préfère, démocratique. Double peine en quelque sorte ! Il n’est donc pas moins nécessaire de s’en soucier. Si possible sans rabâcher fantasmes et vaines rancœurs. Philippe Ridet, depuis longtemps dans l’œil du cyclone, parle de bon sens : « Ce n’est pas à nous de nous plaindre a priori que l’agenda du chef de l’État soit trop riche. Au contraire, profitons-en pour multiplier les angles. Donnons la parole aux spécialistes de tel ou tel sujet. Sarkozy s’occupe de tout, et alors ? Que chacun s’occupe de lui dans son domaine et que les spécialistes trient le bon grain de l’action de l’ivraie de la communication. »
En d’autres termes : rompre avec le mimétisme, empêcher la névrose de se nourrir d’elle-même… Y a-t-il un médecin dans l’assistance ?

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