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A contre-courant

Entretien avec Pierre Anthony Allard :

signé Harcourt

par Guy-Pierre Bennet

Cheveux en bataille, allure dégingandée, regard vif, mouvant et volontiers moqueur, sourire chaleureux mais aigu, bouche fermée, à la façon dont sourient les modèles fameux qui sont passés chez Harcourt : tel est Pierre Anthony Allard, photographe de stars, directeur artistique du célèbre fabricant d’icônes. Conversation avec le deus ex machina de la photo glamour.

Alors que vous êtes directeur artistique du Studio Harcourt, on sait peu de chose de vous. Cette discrétion est voulue ?

Vous venez de mettre le doigt sur ce qu’est la charte tacite d’Harcourt. Ici les stars ne sont ni les dirigeants ni les photographes, mais les modèles, célèbres ou anonymes, qui viennent se faire photographier. A l’exception de Raymond Voinquel, aucun photographe n’a jamais signé un portrait chez Harcourt.

Lorsque vous aviez trois ans, votre mère vous a amené chez Harcourt pour vous y faire photographier. Comment expliquez-vous votre désir d’y revenir, cette fois par l’entrée des artistes ?

Justement, le film « Entrée des artistes » est une bonne piste. C’est à ma passion pour ce cinéma-là que je dois mes vingt ans d’Harcourt. Je suis un enfant émerveillé du cinéma. Mon fils s’appelle Baptiste... Ça vous rappelle quelque chose ?

« Les Enfants du paradis » ?

Ah ! Arletty, Jean-Louis Barrault... Cette façon de dire « Garance », « Baptiste »... Il y a quelque chose de « dur-mou » là-dedans. Un côté Dalinien qui me fascinait et me fascine toujours. J’ai une passion pour ce cinéma des stars, des légendes, des mythes, des idoles. Du noir et blanc. Du rai de lumière qui extrait de l’ombre le détail nécessaire. Où est-on davantage en osmose avec ce cinéma-là que chez Harcourt ?

Pourquoi ?

La lumière. L’éclairage. Ceux de « Sunset Boulevard », des films de Cocteau, de Grémillon, de Clouzot, de Carné, d’Howard Hawks. La lumière sur la Michèle Morgan de : « T’as d’beaux yeux, tu sais... » La lumière de ce chef opérateur de génie que fut Henri Alekan. Mon livre de chevet est « Des lumières et des ombres ». J’ai voulu entrer dans cette lumière-là et, modestement, l’apprivoiser pour magnifier la réalité. Mettre en lumière, autrement dit mettre en valeur ce qui fait l’exception, s’applique parfaitement au travail d’Harcourt.

Harcourt photographie les « destins » ?

Je dirais plutôt que les photos d’Harcourt offrent une vision dramatique et idéalisée d’un personnage, mise au service d’un idéal de beauté : le modèle maquillé, éclairé, cadré, prêt au mythe. Toutes ces images se tiennent en équilibre entre rêve et réalité, en quête d’absolu. « For ever young » : jeune pour toujours.

Et la réalité des individus dans tout ça ?

La réalité ? C’est le revers de la séduction. Harcourt, c’est le rêve incarné. Le romanesque, la tragédie, l’exception exaltés. Une quintessence de tout ce qui fait rire et pleurer ! De ce qui émeut. La réalité de l’imaginaire. En voyant ces photos, on est ailleurs, dans un autre univers.

Les photos d’Harcourt n’ont donc rien à voir avec le naturel ?

C’est un parti pris, le résultat d’une série de choix. Une volonté de montrer un être tel que l’exige la légende. De la magie noire et blanche.

Et de l’analyse psychologique ?

On ne vient jamais chez Harcourt par hasard. Avant d’entrer dans le studio, le modèle opère sur lui-même une démarche qui débute par son désir de se faire photographier ici et pas ailleurs. Ce désir passe ensuite par des étapes - je dirais presque « des rituels » -, par une mise en scène qui renvoie au cinéma. Notre décor en fait partie intégrante. Portrait géant de Carole Bouquet, beauté parfaite et lointaine, posé dans l’entrée ; escalier recouvert de rouge qui rappelle les marches du Festival de Cannes ; rideaux carmin drapés comme au théâtre ; portes à double battant d’entrée de cinéma. Musique de film. Ensuite il y a le passage par la coiffure et le maquillage. Boudoir avec des bras flambeaux qui jaillissent des murs, miroirs dorés. Ici se joue une partie importante de la réussite de la photo. On y prépare le modèle physiquement, mais aussi psychologiquement. Dans quelques heures, il verra les photos d’un inconnu qui lui ressemble. Sûrement un choc... Il importe que le modèle comprenne et admette qu’il est un être unique. Son passage chez Harcourt va le marquer de façon indélébile, il en gardera certes une photo, mais aussi le souvenir tangible d’une expérience unique.

Peut-on revenir à votre histoire personnelle avec Harcourt ?

Il faut commencer par l’histoire d’Harcourt, studio photo créé en 1934 par les frères Lacroix, des patrons de presse qui avaient besoin de photos de personnalités pour illustrer leurs magazines. Le studio était dirigé par Robert Ricci, fils de Nina Ricci, et Cosette Harcourt, deux personnalités mondaines du Paris de ces années-là. Harcourt devint très vite une griffe prestigieuse et les photographes, en inventant les codes d’un esthétisme raffiné et élégant, furent les précurseurs de ce que l’on appellera plus tard le « glamour ». Hélas ! ce système prit un coup de vieux avec l’arrivée de la Nouvelle Vague. Dans les années 1960-1970, le studio devint une sorte de nécropole où s’entassaient des photos de célébrités. Un travail passé de mode, jugé un peu kitch pour ne pas dire quasiment ringard. Certes... Mais ces photos-là avaient marqué la mémoire collective. Que reste-t-il dans vos souvenirs d’Yves Montand, d’Yvonne Printemps, de Louis Jourdan, de Luis Mariano en habit de lumière, de Joséphine Baker et sa ceinture de bananes, de Simone Signoret en Casque d’or ? Des bribes de films et de spectacles... et les photos d’Harcourt.

Et j’imagine qu’il restera de Laetitia Casta, de Carole Bouquet, de Gérard Jugnot, de Lambert Wilson, de Johnny Hallyday ou de César, des œuvres, des extraits de films... et des photos d’Harcourt ?

N’en doutez pas une seconde !

Mais comment est née votre propre passion pour Harcourt ?

Dans les années 1980, je me nourrissais des volutes de fumée de la cigarette d’Humphrey Bogart, du gant de Gilda, du regard lourd de la Garbo, de celui sauvage de la Dietrich, des visages de Josette Day et Jean Marais sur lesquels glissait la lumière d’Henri Alekan, de la beauté d’Audrey Hepburn dans « Vacances romaines ». Je rêve de cinéma... Mais je me fais recaler à l’Idhec et à l’école Louis Lumière. Je deviens assistant sur des films de pub, puis sur un long métrage. Je comprends vite que pour aller plus loin, plus haut, dans ce monde étanche du cinéma, il me faut entrer dans un jeu de relations publiques et privées qui ne me plaît guère. Qui allait m’enseigner l’art et la manière de l’éclairage parfait ? Harcourt, bien sûr, dont j’avais été le jeune client. J’ai poussé leur porte. J’ai raconté un énorme mensonge et j’ai été engagé comme responsable du système informatique ! J’étais dans la place. Je suis ensuite passé au laboratoire, enfin à la prise de vue, avant de m’engueuler avec le directeur de l’époque, et je suis parti. Et revenu entre 1987 et 1990. Puis reparti au moment de la faillite de 1990. En 1992, avec deux actionnaires, nous avons racheté le studio dans une vente à la chandelle, pour 421 000 francs. Nous avons été rattrapés par des difficultés financières en 2002, et c’est Anne-Marie de Montcalm, une femme remarquable, qui s’est lancée dans cette aventure avec un incroyable courage. En reprenant le studio, elle nous a sauvés du pire. Entre-temps, le fonds photographique avait été cédé à la Mission du patrimoine photographique qui le gère. Cela représente quand même la bagatelle de 5 millions de négatifs dont 1 500 portraits de personnalités qui ont marqué le xxe siècle.

Pourquoi teniez-vous absolument à la survie du studio ?

Comment voulez-vous qu’avec cette passion pour la lumière, je puisse accepter une seconde que disparaisse Harcourt ?

Du coup, vous avez balayé dans les coins et repeint les murs.

J’ai voulu que cette maison célèbre mais un peu vieillissante ravive ses ors et immortalise de nouveaux visages. Gens du cinéma et du spectacle, personnalités du monde de la création, de la politique ou du sport. Harcourt n’est pas une belle au bois dormant au front couvert de lauriers. C’est désormais une entreprise moderne qui sait se plier aux exigences commerciales du temps, mais en mettant en avant ce qui fait sa spécificité et son histoire. Harcourt est une signature, la griffe de la haute couture photographique d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Cette signature à un prix ?

1 900 euros pour un portrait et 550 euros pour douze photos d’identité tirées et livrées avec un cédérom qui permet de les dupliquer à l’infini. Vous trouvez que c’est cher pour accéder à l’immortalité ?

Comment avez-vous réagi à l’avènement du numérique ?

La querelle « argentique » versus « numérique » est un combat d’arrière-garde. Le numérique, à partir du moment où il est maîtrisé, devient un outil exceptionnel. Il ouvre la porte à d’autres domaines d’expression artistique avec une très grande qualité, à la condition que toute la culture photographique soit mise à la disposition de la technique numérique. Evidemment, nous travaillons aussi en numérique car cela permet, tout en restant fidèles à ce qui fait la spécificité d’Harcourt sur le plan de la lumière et de la mise en scène, de créer une nouvelle forme d’esthétique. Le tirage numérique et le système de digigraphie permettent un travail artistique unique directement sur le tirage. Opposer nostalgie et modernité est sans objet. Les outils évoluent, il faut accepter d’évoluer avec eux.

Comment analysez-vous le succès d’Harcourt dans les grandes années ?

Comme on analyse le succès du cinéma américain à l’époque de la Grande Dépression ! Harcourt donnait des nouvelles de l’Olympe à un public qui avait envie de rêver et qui voulait croire qu’il existait quelque part un paradis où l’on n’avait pas à descendre la poubelle dans la cour de l’immeuble et où l’on dormait dans des draps de soie. Regardez ! Sur ces photos, on ne sourit pas. Les dieux ne sourient pas. S’ils le font, c’est avec un mystère de Joconde. Et quand Gabin porte un pull en V sur une chemise à col ouvert et une gapette, à la façon des ouvriers de chez Renault, c’est simplement l’image qu’il veut donner de lui se rapprochant des simples mortels, mais avec un détachement qui ne les confond pas avec eux.

Aujourd’hui on est quand même un peu loin de toute cette mythologie, non ?

On a moins l’occasion de rêver. Mais quand même, une star est une star et Harcourt fournit toujours le papier de soie de l’emballage.

Vous avez fait évoluer votre façon de travailler ces dernières années ?

Quelques changements subtils. En 1998, pour les besoins de la pochette d’un album de Doc Gyneco, nous avons introduit la couleur dans les photos et nous avons aussi ouvert l’espace de cadrage afin de situer le modèle dans un environnement symbolique. Ce fut une révolution : Doc Gyneco en Marat assassiné dans sa baignoire... Plus tard, Claude Cohen-Tannoudji, Prix Nobel de physique, mains croisées sur un bureau high-tech avec, derrière lui, un tableau où il a lui-même inscrit à la craie l’équation de l’émission d’un photon... Shimon Peres, regard baissé, réfléchi, mains croisées sur sa table de travail encombrée de dossiers et d’objets personnels, avec, sortant de l’ombre au second plan, le drapeau israélien à moitié caché par une pile de livres... Nous nous sommes aussi ouverts sur l’extérieur et n’hésitons pas à aller vers une nouvelle clientèle - bien que nous n’aimions guère ce mot - en créant un service de studio mobile.

Harcourt entre dans l’univers du modèle. Mais là encore, la photo n’est pas anecdotique. Elle est destinée à passer le Temps, marquée par tout ce qui fait l’originalité d’Harcourt. D’ailleurs nous faisons deux photos. Une en noir et blanc, classique de l’esprit du studio et l’autre, désacralisée, en couleurs, resituée dans un environnement personnel, peuplée de détails qui définissent la personnalité du sujet. Mais le centre de la photo, c’est toujours le modèle. C’est pour lui que la photo est faite. C’est par lui qu’elle existe.

Des projets pour l’avenir ?

Le futur est déjà là ! Nous nous implantons à l’étranger, notamment en Chine et aux Etats-Unis et, par le biais de stages, nous avons ouvert nos portes à des photographes extérieurs, amateurs ou professionnels, qui veulent s’initier aux techniques d’Harcourt.

Comment se passe une séance en studio ?

C’est un dosage, une alchimie. Le modèle est devant l’appareil, souvent mal à l’aise au début quand il s’agit de quelqu’un qui n’a pas l’habitude. Le photographe doit alors, en fonction de la photo qui lui semble le mieux convenir au modèle, faire des choix. Regard fuyant, regard levé vers le toit du monde, regard intense qui va droit aux yeux de celui qui regarde, visage de trois-quarts, profil ou pleine face... Les possibilités sont nombreuses, mais toutes sont soumises aux obligations de l’éclairage et de la lumière. Ensuite c’est un rapport personnel, pratiquement intime avec le modèle, qui passe par le dialogue. Il faut le rassurer, quelquefois le provoquer afin qu’il donne de lui ce qui doit apparaître dans la photo et dont, inconsciemment, il rêvait. Quelquefois la meilleure photo de la série est celle que l’on a faite alors que le modèle s’est totalement relâché et qu’il ne sait même pas qu’il est photographié.

Une photo volée ?

Volée ? Non... Plutôt la photo d’un instant où le beau et le hasard se rencontrent. Mais tout est mis en œuvre - musique, lumière, ambiance - afin de fixer le mystère du personnage. Chez Harcourt, nous ne faisons que des portraits de stars. C’est tout le secret.

Et si la photo ne plaît pas au modèle ?

On refait la séance.

En fait, Harcourt s’est démocratisé...

Qui a dit que le luxe n’était pas démocratique ?

Portfolio

Carole Bouquet, 1995. Laetitia Casta, 2005. Léo Ferré, 1947. Isabelle Huppert, 1987. Louis Mariano, 1950. Michèle Morgan, 1950. Romy Schneider, 1960. Brigitte Bardot, 1954. Harry Baur, 1940. François Cluzet, 1987. Jean Réno, 1994. Patrick Timsit, 2006.

 
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