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Pour prendre congé

Silence, on paye !

par Jean-Claude Guillebaud

Partons d’un constat simple : la domination de l’argent est moins intrépidement critiquée dans l’audiovisuel que celle des malheureux politiques. Pardi ! C’est d’autant plus fâcheux que légères, impertinentes, armées de chansonniers, chroniqueurs matutinaux et humoristes acides, ces stations et ces chaînes seraient admirablement placées pour décortiquer la « maladie de l’argent », se moquer du « tout fric » et remettre quelques pendules à l’heure. Or, on n’entend pas grand-chose de tel. En général, c’est mezza voce, avec des prudences et des chuchotis obliques que nos chansonniers abordent ces affaires. Ce demi-silence contraste avec le discours plus offensif assuré par une bonne partie de la presse écrite. Pourquoi cette complaisance ?

Suggérons une hypothèse. Le petit monde de l’audiovisuel est affecté par une prolifération des métastases du fric (on dit les « patates »). L’inintelligence avide et surpayée finit par y faire la loi. Au cours des dix dernières années, l’audiovisuel dans son ensemble s’est trouvé peu à peu gangrené par l’argent comme l’était, dans le même temps, la politique politicienne. Lui aussi se retrouve avec les chaussettes sales. Et il en perd la parole... Les revenus mensuels concédés à tel amuseur bonimenteur — c’est-à-dire le salaire d’une bonne centaine de magistrats ou de professeurs agrégés — valent bien les coupables goinfreries d’un ministre sous influence ou d’un patron du CAC 40. Autrement dit, les médias libres, censés offrir un recours démocratique aux citoyens, se retrouvent eux-mêmes affaiblis par l’exemple qu’ils donnent. Le contre-pouvoir audiovisuel court le risque, à tout moment, de faire naufrage dans son propre jus. Le plus agaçant est l’inversion radicale des valeurs que révèle cette situation. Tandis que l’argent roule et délire sous les sunlights des émissions de bavardages, il fait défaut partout ailleurs dans les médias. L’info, le journalisme, l’enquête, la création en sont réduits à courir après trois sous. Les producteurs exigeants, rançonnés par les chaînes, crient famine ou déposent leur bilan dans l’indifférence générale. Quant à la presse écrite, privée de pub en proportion et surveillée par les contrôleurs de gestion, elle n’a plus un sou quand il s’agit d’enquêter.

En clair, en sus de la boulimie des « patrons », c’est la sottise sympa, la frénésie inculte, l’à-peu-près distractif qui pompent les crédits et assèchent les budgets. L’équivalent moderne du boute-en-train de village y est courtisé et embauché à prix d’or, tandis que les meilleurs enquêteurs ou réalisateurs font antichambre. Les photoreporters crèvent la faim, les producteurs de radio vivent dans la précarité, tandis que les jeunes reporters additionnent d’humiliants CDD. Une vraie « fracture sociale » traverse ainsi l’appareil médiatique. Cette dérive n’est pas seulement à dénoncer, elle est à penser, c’est-à-dire à interrompre. ■


 
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