Est-ce qu’on sort facilement de son milieu d’origine ?
J’en suis sorti sans le vouloir, sans effort, en suivant la pente des choses. Je n’ai pas cherché quel métier j’allais faire, pas plus que je ne me suis posé de questions : je dessinais depuis que j’étais môme. Quand mes parents voulaient que je leur foute la paix, ils me filaient des crayons de couleur, du papier, et ils savaient qu’ils seraient peinards. En plus, j’étais bon élève.
Vous n’étiez pas révolté ?
Pas du tout. J’étais très bon élève. Premier partout... Le président de la République, Albert Lebrun, m’avait même offert un cadeau, au Noël des enfants studieux, à l’Élysée : Jules Verne relié en rouge, premier prix d’honneur !
On ne vous reçoit plus à l’Élysée maintenant...
Non, j’ai bien changé. Mon père, lui, était anar dans l’âme. Il picolait, il avait fait de la taule. Chaque fois qu’il voyait un flic, il le traitait d’« enculé ». La grossièreté incarnée. Il était un peu raciste aussi : il ne supportait pas les Arabes. On habitait entre Barbès et Pigalle et, le samedi soir, après avoir pas mal éclusé, ils allaient se casser la gueule entre eux, bistrots maghrébins contre bistrots français. La castagne, mais plutôt joyeuse. Pas de coups de couteau... Ça ne l’empêchait pas de rentrer parfois bien amoché, en disant : « Putain, on en a foutu deux en l’air ce soir ! » J’ai grandi sous les invectives du genre : « Les Arabes sont des pédés, des feignants, des marchands de tapis. » Quand la guerre d’Algérie est arrivée, j’avais déjà trente piges, mon père vociférait toujours. Mais plus seulement contre les Arabes : contre les syndicalistes aussi. Quand ils se mettaient en grève, il disait : « Quelle bande de cons ! » Pourtant, il était lui-même prolo ! Mais opposé aux mouvements de masse : un anar individualiste, pas du tout militant. Un jour, je lui ai expliqué que j’allais cacher quelques Algériens chez nous. Il m’a répondu : « Ah ! non. Pas d’Arabe ici ! » Et comme je lui expliquais qu’ils devaient se cacher, il a fini par accepter : « Bon, d’accord, s’ils ont les flics au cul, je m’écrase provisoirement. Mais il faudra qu’ils bouffent du cochon et qu’ils boivent du pinard, sinon pas question. » Au bout de huit jours, on ne pouvait plus les séparer : eux au moins, disait-il, ils avaient des couilles ! Il a complètement viré sa cuti, même quand ils ne buvaient pas de vin (il avait quand même réussi à en convertir quelques-uns...). Auparavant, il n’avait, en fait, jamais parlé à aucun d’entre eux, alors quand il a vu débarquer des mecs plutôt intellos, des militants tenant des propos argumentés... Finalement, ils se rejoignaient sur l’anticolonialisme. Mais bon, c’était quand même un gros con, pas cultivé du tout et qui n’ouvrait jamais un livre. Il ne lisait que les comptes rendus sportifs et n’écoutait que le foot à la radio.
Il a été condamné ? Pourquoi ?
Il est allé au bagne ! Il est né en 1888 et, à l’âge de 20 ans, il a été appelé à l’armée. Avec un de ses copains — encore une fois saouls —, ils ont cassé la gueule à un officier. Mais ils ont tellement cogné que le mec y est resté. Cinq ans de bagne pour avoir donné la mort sans intention de la donner. Direction l’île de Ré où il a cassé des cailloux de 1910 à 1914. Quand la guerre a éclaté, il a été envoyé en première ligne, au casse-pipe. Ça a été l’enfer pour lui…
Votre enfance vous a marqué ?
J’allais récupérer mon père au bistrot car ma mère me disait : « Va le chercher, il est encore bourré. » Il écumait tous les rades du coin alors, pour le ramener, c’était dur. En plus, il me payait des coups. Il disait : « Un petit Byrrh, ça fait pas d’mal, c’est du vin cuit ! » J’ai pris mes premières cuites avec lui. Je l’adorais. Quand j’étais tout môme, il était un demi-dieu pour moi. Le mec à qui je voulais ressembler, un gorille, celui qui n’a peur de personne. J’étais admiratif de son côté voyou. C’est d’ailleurs aussi ce qui avait séduit ma mère. Elle était épicière, une prolo également. Il ressemblait un peu à Jean Gabin, un titi vachement séduisant. Quand elle l’a vu, elle est tombée amoureuse. Elle a quitté son mari qui s’appelait Sinet — Sinet, en fait, ce n’est pas le nom de mon père — pour lui. Il l’a mise enceinte, de moi. À ma naissance, ma mère n’avait pas encore divorcé. Et lui n’a jamais fait l’effort de changer mon nom. Ce n’était pas son truc, il en avait rien à foutre que je m’appelle Sinet ou Versy.
Il a eu de l’influence sur vous ?
Je me suis politisé vers 25, 28 ans. Guerre d’Algérie, Viêtnam : j’étais outré de la façon dont les Français se comportaient. J’ai commencé à aborder des sujets politiques dans mes dessins. Et puis, le 13 juin 1958, quand de Gaulle est arrivé au pouvoir, j’ai craint le retour du fascisme, les parades, le régime militaire… J’ai été pris de trouille. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. J’ai eu beaucoup de mal à faire bouger mon père qui trouvait que c’était de la foutaise et que ça ne valait pas le coup de se faire casser la gueule. Un jour, il a quand même accepté de faire grève, solidaire avec ses copains ouvriers. Il est resté à la maison, mais ils ont oublié de le prévenir de la reprise du boulot. Du coup, il s’est fait virer ! Il écumait, ça l’a conforté dans sa mauvaise image de ces « feignants de grévistes ». Son frère, mon oncle, était mineur et leader de la CGT. Chaque premier mai, il nous envoyait des photos de lui en train de défiler avec le drapeau rouge. Il croyait faire plaisir à son frangin, mais pas du tout. Mon père fichait tout à la poubelle en râlant : « Regardez-moi ce con ! Ah ! ça, il a pas les mains calleuses, lui. Mineur, tu parles ! Ses potes descendent à la mine pendant que lui se la coule douce au bistrot ou à la CGT à haranguer les foules… »
Un peu poujadiste, non ?
Oui, c’est le bon terme : poujadiste ras des pâquerettes.
A-t-il suivi votre évolution ? Comment l’a-t-il vécue ?
Il est mort à l’âge de 85 ans. Quand il me voyait à la télé, il était content, il se vantait auprès de ses copains : « Siné, c’est mon fils ! » Et en même temps, il trouvait que c’était bien la peine de m’avoir envoyé à l’école pour faire ça… Lorsque je dessinais des chats, il trouvait ça nul. Il me demandait : « Tu réussis à vendre ces trucs ? » Lorsqu’il me demandait combien je gagnais, j’étais un peu gêné : un dessin, c’était l’équivalent de sa paye du mois. Du coup, je minimisais mes revenus. Il en aurait été outré. Il était partagé : à la fois content de mon succès — je vivais rue de Clichy dans un hôtel particulier de trois étages où je logeais copains, parents, enfants : chacun une piaule, le luxe à côté de ce qu’il avait vécu —, et emmerdé que je sois passé « de l’autre côté ». Pour être franc, je n’ai jamais trop su ce qu’il en pensait car on se parlait très peu. Pas très bavards ni l’un ni l’autre. Nos échanges se bornaient le plus souvent à des grommellements ! Et puis, j’essayais de le faire lire. Mais lui regardait toujours ses conneries de foot. Le reste, il n’en avait rien à foutre.
« Je ne sais pas très bien dessiner, mais je suis efficace, une idée, un trait. » Vos dessins ne valent pas mieux que ça ?
Pas tellement. J’ai passé des heures, des mois à apprendre. Et puis, j’ai découvert Saul Steinberg, un dessinateur américain qui a publié son premier bouquin dans les années 1950. J’ai essayé de faire comme lui, je me sentais tellement proche de ce qu’il faisait. Je copiais, mais c’était maladroit, il y avait des détails que je n’arrivais pas à reproduire. Je voulais me différencier, je faisais des nez plus gros que les siens. Je me suis beaucoup appliqué et j’ai péniblement réussi à mettre mon style au point. Depuis, je m’y suis tenu et ça dure depuis soixante ans maintenant. Je voulais vraiment exprimer une idée coup de poing. Un bon dessin devrait pouvoir se passer de légende et être compris dans le monde entier.
Vous êtes du genre à recommencer vingt-cinq fois ?
Non, si je ne réussis pas tout de suite, c’est fichu, je le fous à la poubelle et je fais autre chose.
Vous dessinez toute la journée, n’importe où ?
Je n’ai jamais dessiné pour mon plaisir mais sur commande, c’est vraiment un boulot. J’aime bien bosser, sortir un truc. Ce n’est pas si facile. En revanche, si je n’ai rien à foutre, je préfère aller au cinéma, faire autre chose. Je n’ai pas le feu sacré.
Vous vous définiriez plutôt comme un militant qui utilise le dessin ?
Militant, c’est beaucoup dire. Plutôt un journaliste qui s’exprime par le dessin. D’ailleurs, aujourd’hui, j’écris plus que je ne dessine. Mais je ne suis pas écrivain pour autant. Ce sont les idées qui comptent. J’ai eu un petit don pour le dessin, j’en ai profité, tant mieux. Mais je ne me considère pas comme un artiste.
En politique, vous vous êtes trompé sur à peu près tout !
Oui souvent ! Et je m’en vante, ça me fait marrer !
Le FLN, Mao, Fidel Castro…
C’est eux qui se sont plantés. À une époque, j’ai même voulu me faire naturaliser cubain : je serais en taule aujourd’hui ! Et Mao me plaisait beaucoup, surtout quand il s’est séparé des Russes.
Ils vous auraient tous fait la peau !
Je démarre sur les chapeaux de roue et je me rends compte par la suite que ce sont des enculés.
Vous mettez ça sur le compte de l’impulsion ?
Si c’était à refaire, je foncerais à nouveau. J’aime les Palestiniens, je les défends à mort mais si, un jour, ils deviennent libres, je suis sûr qu’ils vont devenir aussi corrompus que les autres. C’est le peuple qui m’intéresse. Même chose pour les Algériens ou les Cubains ! Des gens formidables qui se sont fait entuber par leurs dirigeants, comme la plupart des peuples du monde, même nous.
Vous soutiendriez Chavez aujourd’hui ?
Pourquoi pas ? Je ne suis pas chaviste mais je pourrais l’être ou j’aurais pu l’être. Je ne suis pas très lucide. Je me laisse emballer par des types qui foutent la merde, même si ça ne dure pas. Prenez Élie Damota [1] : je ne le connais pas mais je le soutiens parce qu’il fout la merde en Guadeloupe. Tant que les gens continuent de se révolter contre la société, ça me va. J’ai même soutenu l’ayatollah Khomeiny à une époque !
Finalement, vous avez un regard plus révolté que politique ?
Un regard utopique aussi. Chez moi, c’est le cœur qui commande. Ça passe à peine par le cerveau. On emmerde un type et je fonce à son secours. Je suis capable de défendre toutes les causes, tous les mecs qu’on fait chier. Ça n’en fait pas pour autant des gens bien. J’aime bien l’idée de « compagnon de route » : on les accompagne un bout de temps et c’est tout. J’ai toujours trouvé qu’à L’Huma, c’étaient des connards de staliniens mais, malgré tout, j’ai bossé avec eux un temps.
Comment pouviez-vous travailler avec Philipe Val ? Il est le contraire de ça.
Je ne le voyais pas beaucoup. Je ne venais à Charlie que deux fois par an. Le reste du temps, je travaillais par fax et par mail.
Vous n’y mettiez pas les pieds ?
Non, ou très rarement. À un moment, il y a même eu une interdiction de fumer. Là, je me suis dit : « Plutôt crever que d’aller travailler là-bas ! » Je ne me suis pas du tout entendu avec Val, mais je reconnais que c’est lui qui, le premier, m’a poussé à faire un livre. Écrire un livre, ça m’effrayait, ce n’était pas mon truc. Il m’a encouragé à le faire par petits fascicules. Et il en a publié un par trimestre. C’est son idée. Il a même écrit la préface du premier : « L’ami Siné, quand on le voit, on ne peut pas faire autrement que l’aimer… »
Quand vous êtes-vous fâchés ?
Progressivement. Avec l’Europe. Puis Israël. Et quand j’ai adhéré à la liste Euro-Palestine, tout le monde m’a engueulé.
Vous êtes proche de Dieudonné ?
Pas du tout. Au contraire ! Au début, je n’étais pas contre, même si je ne le connaissais pas. Je l’ai entrevu comme tout le monde, après son éclat à la télé. Mais il s’est conduit d’une façon tellement con.
Son talent ?
Ne me fait ni chaud ni froid. Je trouve scandaleux qu’on ne le laisse pas jouer, mais il cherche vraiment les emmerdes ! Il prête le flanc à cette chasse aux sorcières…
Ce n’est pas de la provoc ?
Oui, mais il en fait trop. Je n’irai pas jusqu’à dire « bonjour » à Le Pen simplement pour provoquer. Je choisis mieux mes cibles.
Et Philipe Val, vous lui en voulez ?
Bien sûr, mais sans lui, Siné Hebdo n’aurait jamais existé !
Merci Philipe Val, finalement ! Vous n’auriez jamais relancé un journal sans cette affaire ?
Non parce que cela n’aurait jamais marché. C’est le scandale qui a lancé le truc, j’ai été sauvé par le gong grâce à Internet.
Vous lui avez vraiment pris la moitié de son lectorat ?
Même un peu plus. Aujourd’hui, Siné Hebdo vend davantage que Charlie.
« Chez moi, c’est le coeur qui commande. Ça passe à peine par le cerveau. »
Comment l’expliquez-vous ?
Beaucoup m’engueulaient et me demandaient comment je pouvais rester dans ce « journal de cons ». Je leur répondais : « Au contraire, je m’accroche ! Il faudra qu’il me vire. Je vais le faire chier jusqu’au bout. » Et puis, j’étais payé. Sinon, comment aurais-je pu vivre avec ma retraite minable ? Tant que je pouvais gueuler, j’avais décidé de tenir bon. Quand il m’a viré, il m’a viré. Mais je ne serais pas parti de moi-même.
Vous regrettez certaines de vos prises de position ?
Non, franchement pas. Peut-être quelques dérapages, comme celui de 1982 [2].
Vous aviez bu ?
On était ivres morts. J’ai dit à peu près n’importe quoi. Cela a duré toute la nuit. Une bouteille de whisky chacun : l’émission se terminait quand les bouteilles étaient terminées. Pas d’horaires. C’étaient les premières radios libres…
Vous avez présenté vos excuses après ?
Oui, bien sûr. Quand je dis des conneries, je le reconnais. Bernard Jouanneau, l’avocat de la Licra, a alors décidé de retirer sa plainte.
Vous avez déjà eu affaire aux tribunaux à Siné Hebdo ?
Jamais. À part une affaire en cours pour avoir publié une info de Bakchich sur Santini. Je suis inculpé en tant que directeur de la publication, mais je n’avais même pas lu l’article.
Vous aimez bien Bakchich ?
C’est bien, paraît-il, mais moi je ne le lis pas sur Internet.
Ils sont sur papier aussi.
Illisible.
Qu’est-ce que vous lisez comme journaux ?
Rien, à part des livres. Je suis abonné à Libé, ça me suffit. Je feuillette Match et VSD pour alimenter mes rubriques. J’y cherche plutôt des infos à la con. Jamais Le Monde, ça m’emmerde.
La radio ou la télé ?
105.5 [3] le matin pour savoir ce qui se passe et France 2 à 20 heures.
Comment vous viennent vos idées pour les dessins ?
Ce n’est pas pareil. Je suis un fou de presse dessinée, mais pas écrite.
Vous ne lisez pas Le Canard ?
Jamais. J’ai essayé, mais ça me tombe des mains. Catherine [4] est abonnée, ou elle l’achète, mais moi, je trouve ça moche, mal foutu. J’ai l’impression d’un journal d’avant-guerre, de tranchées. Et puis, la politique politicienne, ça m’emmerde.
Parlons de l’affaire Siné : vous vous en fichez ou cela vous reste en travers de la gorge ?
Non, je ne m’en fous pas. J’ai entendu Guillon ce matin, sur France Inter [5] : hilarant ! Il cogne comme un fou sur Philippe Val et Jean-Luc Hees, la Légion d’honneur, l’actionnaire principal, etc. Val a été nommé pour déglinguer l’équipe, Didier Porte et les emmerdeurs qui sont là. Un sale boulot de commande… Au début, j’ai pensé qu’il m’en voulait personnellement. Je n’ai pas vu le coup arriver. Je n’avais pas imaginé que c’était télécommandé par Sarkozy, qu’il allait devenir directeur à France Inter, que c’est lui qui allait pousser Jean-Luc Hees et non l’inverse, comme on a tenté de nous le faire croire. Je ne pensais pas que c’était aussi machiavélique : je suis assez naïf.
Une stratégie ?
J’en suis certain. Il a fréquenté Carla Bruni exprès pour en arriver là. Il est aidé par Richard Malka, son avocat, et BHL, qui le conseille très mal : ils ne se quittent plus maintenant. Enthoven [6] aussi est dans le coup…
BHL a été terrible avec vous dans cette histoire : à qui en voulez-vous le plus ?
Tous dans le même panier ! On peut y ajouter également le mec de la Licra à Lyon, Jakubovitch qui, lui, vient d’être nommé patron de la Licra qui m’a fait un procès et Askolovitch [7], qui est à l’origine de ces accusations odieuses alors que je ne le connais pas.
Mais vous avez gagné votre procès à Lyon…
Oui, et aussi l’appel, mais maintenant il va en cassation. C’est de l’acharnement. Un procès, c’est toujours chiant, mais s’il faut aller à Lyon en plus !
Pourtant, ce qu’on vous reproche, c’est ce que Patrick Gaubert, le patron de la Licra avait dit dans Libé [8] ?
Au mot près. Je n’y ai ajouté qu’un commentaire : « Il fera du chemin dans la vie, ce petit. »
Comment l’expliquez-vous ?
Je ne me l’explique pas. Je suis connu pour être un emmerdeur, mais quand même !
Un prétexte ?
Je n’en sais rien. Pourtant, il y a aussi plein de gens qui m’adorent. Sur Internet, c’est l’enthousiasme débordant.
Mais pas l’establishment.
Je ne respecte personne, alors pourquoi devraient-ils me respecter ? Ils ont le droit de me démolir, mais pas de lancer des coups pourris comme l’antisémitisme, tellement loin de mes idées.
Vous acceptez qu’on vous traite de connard, mais pas d’antisémite ?
Je trouve ça dégueulasse. Ils savent que c’est ce qui blesse le plus. Je suis persona non grata dans plein d’endroits. Au cours d’une émission, Paul Amar a été odieux. Il mériterait dix claques. Il m’a dit sur un ton très paternaliste : « Enfin, Monsieur Siné, au lieu de parler d’Arabes ou de Juifs, vous feriez mieux de continuer à faire vos petits dessins et ne pas vous mêler de politique. » Je perds vite les pédales à la télé, j’ai toujours l’impression d’être au bistrot. J’oublie que je suis filmé et je sors des énormités. Le fait d’être pro palestinien fait chier beaucoup de gens. Ivan Levaï a dit un jour : « Quand je me lève le matin, je cherche avant tout ce que je peux faire comme bien à Israël, c’est la première question que je me pose. » Avec ce genre de propos, pas étonnant qu’il me déteste.
Vous êtes très critique envers le gouvernement d’Israël.
C’est le plus grand scandale du siècle, mais je fais gaffe à ce que je dis. Cela me révolte autant que la guerre d’Algérie. Ce qu’Israël fait aux Palestiniens, personne n’avait encore osé : interdire à des gens d’avoir un pays. Je suis même choqué de constater que les États ne sont pas plus révoltés que ça. Il y a au moins vingt ans, un mec m’a annoncé qu’il voulait créer des brigades internationales contre Israël. J’ai accepté d’en être, tout de suite. Il voulait rassembler une vingtaine de personnes pour essayer de foutre la merde. Huit jours plus tard, il m’a rappelé : nous n’étions toujours que deux…
Dans l’affaire Siné, la perle revient quand même à Christine Albanel, ministre de la Culture de l’époque, qui parle de votre dessin alors qu’il s’agissait d’un texte ! Vous lui avez écrit ?
Non. Mais ça ne m’a pas étonné : c’est presque une médaille pour moi ! Ceux pour qui je n’ai pas d’estime, je m’en fiche, mais j’ai été étonné de voir Fred Vargas, Robert Badinter et sa femme, ainsi qu’Ariane Mnouchkine, signer un texte contre moi. Je pensais qu’ils étaient plutôt proches.
Pourtant, Vargas et Mnouchkine sont revenues sur ce texte ?
Guy Bedos m’a dit que Fred Vargas était navrée d’avoir signé un texte qu’elle n’avait même pas lu. C’est BHL qui le lui a fait signer… par amitié. Mais je ne vais pas m’amuser à écrire à tous ces gens. Et puis, quand on se justifie : « Je ne suis pas antisémite, je vous jure que non », on se sent nul. Ça fait vraiment mal. Et ceux qui pensent encore aujourd’hui que je suis antisémite n’en démordront plus. Ça m’embête, vraiment.
« Je suis méchant, mais pas con. Wolinski me reproche de ne pas avoir compris que le monde avait changé. S’il a évolué, c’est en mal. »
Wolinski est un de vos copains ?
Était un copain.
Que s’est-il passé ?
Lorsqu’il a reçu la Légion d’honneur des mains de Chirac, je l’ai descendu… Il faut vraiment être un nul pour accepter des choses pareilles. Il se vantait d’avoir passé la soirée avec les Chirac dans un hôtel très cher aux Maldives, d’avoir caressé leur chien sur ses genoux et d’avoir reçu la Légion d’honneur. C’est honteux.
Ensuite, il ne faut pas vous étonner s’il vous traite de con… C’est de bonne camaraderie.
Pourquoi dire que je suis con ? Je suis méchant, mais pas con. Wolinski me reproche de ne pas avoir compris que le monde avait changé. S’il a évolué, c’est en mal. Mais les problèmes qui existaient quand j’avais 20 ans existent encore maintenant.
Vous pourriez travailler dans un autre journal que Siné Hebdo ?
Je l’ai fait longtemps.
Mais aujourd’hui ? Est-ce qu’il y en a un où vous aimeriez bosser ?
Si je n’avais plus Siné Hebdo, j’aimerais surtout prendre ma retraite une bonne fois pour toutes. Et si je devais vraiment travailler, je bosserais bien au Monde diplo. En fait, je pourrais collaborer avec des tas de journaux, même Marianne, sans pour autant partager toutes leurs idées, s’ils me foutaient la paix. S’ils m’emmerdaient, je partirais. Mais au moins, j’aurais essayé. Même à L’Huma, pourquoi pas ? Bon, c’est vrai qu’ils ne vendent plus rien. Mais j’ai bien dessiné pour Rouge [9]…
Vous êtes proche de Besancenot ?
Non, c’était avant Besancenot. J’aimais bien Krivine, c’était un bon copain.
Vous n’aimez que les vieux ?
Je suis vieux moi-même. Même Krivine est plus jeune que moi !
Pierre Desproges a dit que vous étiez « le seul gauchiste d’extrême droite de France ».
C’était dans « Le tribunal du flagrant délire ». Il tenait le rôle du procureur. Bien sûr, ses propos étaient à charge, et comme il était un peu réac’, il me trouvait trop à gauche. On s’accrochait gentiment, on s’aimait bien. D’ailleurs, sa définition n’est pas si idiote finalement. Il a dit aussi que je n’étais pas le seul facho d’extrême gauche… Extrémiste, dans les deux cas. J’ai tendance à réagir à l’instinct. Et je ne pense qu’après aux conséquences, parfois bouleversantes pour les gens.
C’est toujours votre premier réflexe qui prime ?
Exactement. Au moment des attentats contre le World Trade Center, j’ai pensé que les Etats-Unis l’avaient bien cherché. Il faut dire que je hais l’impérialisme américain, je déteste leur inculture. Je n’avais pas pensé aux gens qui se jetaient par les fenêtres… Ils n’y sont pour rien, les pauvres Américains qui sont morts ! C’est vrai que je suis une vache. Je ne réfléchis pas, je fonce. Eh ! Mais je vous avoue tous mes défauts, là !
Bedos dit en parlant de vous que vous êtes un tendre : il a tout faux ?
Il a raison : lorsque je vois un petit chat dans la rue, hop, je le ramasse. Je pleure quand je regarde un film émouvant.
Vous allez sauver un petit chat dans la rue mais pas les Américains !
Je suis comme ça.
Comment avez-vous pensé à lancer Siné Hebdo ?
J’ai vraiment freiné des quatre fers. Les copains m’appelaient et me poussaient à créer mon titre. Je répondais : « Pour faire un journal, il faut des millions. Et je suis fatigué, j’ai quatre-vingts piges. » Finalement, un bon copain qui imprimait Charlie Hebdo du temps de Choron, m’a dit : « Bob, il faut faire un journal. Je t’offre les premières impressions. Tu me paieras quand tu recevras les premières commissions des NMPP. » Il insistait beaucoup : il faut sortir le mercredi, même format, même couleur, deux euros, et Siné Hebdo en titre : rien d’autre.
Belle vengeance !
On est partis sur les chapeaux de roue. Je voulais faire un numéro ou deux pour marquer le coup. Dans ma tête, c’était un bras d’honneur. Un an et demi après, on est toujours là : ça étonne tout le monde…
Vos lecteurs ne se retrouvaient plus dans Charlie ?
Charlie est devenu vraiment consensuel. Depuis que Val est parti, ils essaient de redresser le cap. Mais les lecteurs ne lui ont pas pardonné ce coup de vache. Les abonnés continuent de recevoir le journal, mais ils ne renouvellent pas leur abonnement. Siné Hebdo, ça change, c’est un peu de fraîcheur. On a plein de bons collaborateurs, on fait un bon journal. Eux ronronnent. C’est l’âge, ça fait quinze ans !
De quoi avez-vous envie aujourd’hui ?
J’aurais bien envie qu’on craque, qu’on dépose le bilan et de me retrouver au bord de la mer. Mais que Charlie Hebdo disparaisse aussi. Si on ne se casse pas la gueule, et c’est difficile de le faire volontairement, ça ne s’arrêtera jamais. Chaque semaine, depuis un an et demi, c’est parfois dur… On ne prend pas de vacances. J’aimerais bien déléguer, trouver quelqu’un pour la relève.
Il y a des gens bien qui travaillent au journal…
Deux ou trois fois, j’ai filé la une à des copains. Mais tout le monde disait : « Ah ! non, il faut que tu la fasses, pour l’image de marque, le truc en plus. Quand ce n’est pas toi, ce n’est plus pareil. »
« Je suis teigneux et j’aime la vengeance qui se mange froide. En revanche, je me fous des injures. Elles me mettent même en joie ! »
Combien de temps pour faire une couverture ?
Peu de temps pour la réaliser, mais trouver l’idée, c’est autre chose. J’ai la double casquette maquettiste et dessinateur. Je suis à l’aise avec ça, ce qui n’est pas le cas des autres : je dois prendre un de leur croquis, l’agrandir, mettre les couleurs, les lettres… Le côté « affiche », moi, ça me connaît.
Des réconciliations sont possibles ?
Ah ! non, au contraire ! Je suis teigneux et j’aime la vengeance qui se mange froide. Dix ans plus tard, je peux faire une vacherie à un mec qui ne se rappellera même plus pourquoi. Je ne supporte pas qu’on me fasse chier pour des choses que je considère ne pas mériter. En revanche, je me fous des injures. Elles me mettent même en joie ! Parfois, Catherine me lit des lettres d’insultes : je me marre, je suis content, c’est mon bouquet de fleurs du matin. Catherine ne comprend pas que je puisse en rire. Je ne suis pas susceptible. Mais quand on me fait une vraie vacherie, alors là, je ne pardonne pas.
Les accusations d’antisémitisme vous ont blessé ?
Oui. Je trouve ça tellement dégueulasse… Si je croise Bernard-Henri Lévy un jour, je lui dirai son fait. Je ne cherche pas la rencontre. Mais je ne chercherai pas non plus à l’éviter.
Vous n’habitez pas dans les mêmes quartiers…
Il est arrivé au procès de Lyon avec quatre gardes du corps !
De quoi avait-il peur ?
Val aussi se promène avec deux gardes du corps : c’est à cause de la tentative de meurtre sur le dessinateur danois, l’auteur de la caricature de Mahomet avec la bombe sous le turban, et peut-être aussi des tartes à la crème de l’entarteur Noël Godin, l’un de mes collaborateurs…
Comment avez-vous réagi à la nomination de Philippe Val à la tête de France Inter ?
Ça m’a outré. Un jour, il sera ministre de la Culture, vous verrez !
Certains journalistes très connus vous ont été hostiles. Internet, pas du tout.
Ça m’a fait vachement plaisir. C’est eux qui m’ont sauvé et qui ont permis que Siné Hebdo existe. Tous les jours, je recevais trois ou quatre mille signatures.
Pourtant, Internet, ça n’a pas l’air d’être votre truc…
Je n’y vais jamais. Je viens seulement de recevoir un ordinateur et je commence tout juste à maîtriser ma messagerie. Quand je pense que c’est la blogosphère qui m’a sauvé !

Revue Médias















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