A la question de savoir ce que signifie « être jeune en 2010 », nombre de mes étudiants de première année ont cité des séries télévisées pour illustrer leur propos, et notamment la série Skins. Qu’est-ce que mes étudiants disent de cette fiction et qu’estce que cette fiction dit de mes étudiants ? Comme on le verra, il est ici question du rapport que ceuxci entretiennent avec l’idée de réalisme, mais aussi de la façon dont la série télévisée pose un cadre pour penser le champ contemporain des valeurs.
Une série « jeune » ?
Créée par Jamie Brittain et Bryan Elsley, la série Skins raconte la vie dissolue de lycéens britanniques âgés de 16 à 18 ans et aborde des thèmes tels que l’homosexualité, l’anorexie, la toxicomanie. Diffusée depuis 2007, la série a été plusieurs fois primée et bénéficie d’une popularité croissante qu’on peut mesurer au nombre de forums qu’elle suscite, de fans qu’elle réunit (58 160 fans sur Facebook en avril 2010) ou des formes de sociabilité qu’elle suscite à l’instar des « Skins Party ». Formellement, une des caractéristiques principales de la série tient à sa matrice narrative. Chacun des protagonistes — le beau gosse manipulateur, le musulman obsédé, etc. — figure la tension entre deux principes antagonistes : le conformisme social vs l’expressivité subjective. Toutefois, la représentation de cette tension est ici poussée à un degré rarement atteint. Si les séries qui mettent en scène le mode de vie des « jeunes » ont accompagné l’histoire de la télévision, et si certaines des plus récentes ont pris en charge l’univers adolescent comme composante autonome du monde social (Gossip Girl, Dawson’s Creek ou Beverly Hills 90210 par exemple), Skins se distingue en faisant reculer le seuil d’acceptation morale, multipliant scènes de sexe, de drogue ou d’alcoolisation.
Une série réaliste ?
De nombreux commentaires dans la presse et sur le web ont mis en avant le réalisme de la série et son supposé potentiel identificatoire. Toutefois, lorsqu’elle est employée par mes étudiants, la notion de « réalisme » a plusieurs significations que recouvrent plus ou moins adéquatement les approches narratologiques. Une distinction centrale est à poser entre réalisme et vraisemblance.
On aimerait tous avoir l’audace d’être aussi déjantés. Dans leurs discours, le vraisemblable porte sur la question du « faire vrai ». Faire vrai ne veut pas dire « qui existe réellement » mais plutôt qui possède une cohérence suffisante pour qu’on accepte d’y croire. Par exemple, nous savons que les vaisseaux spatiaux dans « Blade Runner » ne sont pas vrais mais ils font vrai, tandis qu’une deux CV serait vraie mais invraisemblable dans ce type de récit. Par comparaison, le réalisme renvoie au cadre de référence, à l’univers d’appartenance du spectateur, et il s’agit donc d’un réalisme relatif : « D’un côté, on peut se retrouver raisonnablement à travers différents personnages : boire jusqu’au lendemain matin en soirée, le langage (plutôt familier), l’ami homosexuel, l’ami anorexique, l’ami étranger, l’accident grave d’un ami... Toutes ces situations se rapportent à chacun de nous, à un degré différent avec une histoire différente. Mais d’un autre côté, il est évident que toutes ces situations, souvent poussées à l’extrême, n’arrivent pas dans une seule existence, mais dans plusieurs vies réunies si je puis dire. »
Une série morale ?
Ainsi, la série donne lieu à de très nombreux jugements sur ce qui est acceptable ou non, ou encore sur le franchissement des limites : « C’est au moment où j’ai vu un reportage à la télévision sur le phénomène des Skins Party que la série m’a intéressée. Je voulais savoir à quoi ressemblait une série qui inspirait les jeunes à provoquer et choquer sans limites dans leurs soirées et jusqu’à quel point le scénario était osé ». Si les étudiants sont, par exemple, divisés à propos d’un personnage qui entretient une liaison avec un professeur, ils sont nombreux à condamner les dérives adolescentes tout en en imputant la responsabilité à la démission des adultes : « Les personnages censés incarner l’autorité sont eux-mêmes englués dans leurs propres problèmes sexuels ou psychologiques et sont incapables de fournir des repères aux adolescents ». Une autre idée récurrente porte sur le fait que la télévision ne peut pas tout montrer : « En ce qui concerne les situations, je ne partage pas l’idée de montrer de A à Z certaines scènes sexuelles vis à vis des mœurs françaises étant donné que c’est une série tout public et que n’importe quel enfant peut tomber dessus ». Mais c’est sans doute lorsqu’ils confrontés à la question de savoir s’ils regarderaient ce programme avec leurs parents que les étudiants expriment le mieux leur distance avec la série et les valeurs qu’elle met en scène, signalant les impasses de la « conversation télé ».
« Skins donne lieu à de très nombreux jugements sur ce qui est acceptable ou non. »
La série peut être vue... mais pas avec n’importe qui. Moins que l’aspect choquant des scènes à caractère sexuel, c’est la volonté de ne pas laisser croire à ses parents que leur vie d’étudiant ressemble à la série qui est exprimée, comme si l’intérêt manifesté pour une fiction avait valeur d’acceptation ou d’adhésion aux modèles représentés : « Je ne regarderais pas cette série en famille. Face aux scènes sexuelles, aux scènes de beuverie ou de consommation abusive d’alcool, j’éprouverais constamment l’envie de me justifier, de dire que je ne fais pas partie de cette jeunesse, que cela ne concerne qu’une catégorie de personne ». En définitive, le jugement moral sur la série est très dépendant de la conception que se font les étudiants de ses effets : tantôt, c’est à une lecture des effets en terme mimétique qu’ils se livrent : « L’image que la série donne de la jeunesse ne me parait vraiment pas en accord avec mon mode de vie mais je pense qu’elle pourrait, en quelque sorte, me faire fantasmer. Elle représente une partie de ce à quoi certains adolescents aimeraient ressembler sans posséder le grain de folie pour agir comme les personnages et être dans le même état d’esprit. On aimerait tous avoir l’audace d’être aussi déjanté que ces jeunes britanniques mais la raison doit sûrement prendre le dessus et nous pousser à ne pas agir de la sorte. Je me considère un peu comme cela ». Inversement, c’est la valeur cathartique de la série qui est parfois soulignée : « Mes parents et moi-même sommes loin de penser qu’elle soit une pure provocation et qu’elle incite les jeunes à participer à des ‘Skins parties’ comme certains l’affirment. Nous pensons au contraire qu’elle étoffe et ‘déguise’ la vie de ces adolescents afin de nous faire prendre conscience de la gravité de certains de leurs actes et de nous éviter parfois de ‘faire des erreurs pour avancer ensuite ».
Une série trash ?
En définitive, on voit bien en quoi la série rend problématique les notions de réalisme et d’identification : après tout, la force d’une fiction tient aussi au fait qu’elle peut mettre en scène des modèles désirables, mais auxquels il nous est cependant difficile de nous identifier. Aussi ferais-je l’hypothèse que le succès de ce type de série ne repose pas nécessairement sur son potentiel identificatoire mais plutôt sur sa capacité à mettre en crise ce modèle identificatoire. Ce serait le cas de Skins, précisément parce qu’elle inscrit et travaille dans le corps même de la fiction la question contemporaine du décalage entre l’essoufflement des perspectives sociales proposées à la jeunesse d’une part et l’aspiration à « se réaliser » dans un monde où règne la profusion médiatique des modèles désirables d’autre part. Skins et ses personnages seraient profondément modernes moins par la culture trash qu’ils mettent en scène que par ce sens de la distance ambiguë, paradoxale que la série institue entre ses personnages et le public. Si loins, si proches, ces personnages font envie autant qu’ils repoussent, suscitent l’adhésion autant que la répulsion : probablement parce que cette série dit l’impossibilité contemporaine de trancher entre le raisonnable, le moral et le désirable, ne défend aucun point de vue édifiant en faveur ou contre les comportements trash, mais fait du trash le symptôme d’un social luimême trash.

Revue Médias















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