Comment vous informez-vous ?
Au réveil, j’écoute Europe 1 et RTL. Un zapping radio, mais - et c’est assez récent - j’allume de plus en plus souvent la télévision : France 2 et « Télématin ». Je n’avais pas ce réflexe, mais j’ai mesuré, depuis que je suis présidente du Medef, l’impact extraordinaire de cette émission. Quand je passe à la radio, quelques personnes me disent dans la journée qu’elles m’ont entendue. Chaque fois que j’ai été invitée par « Télématin », j’ai reçu une quantité incroyable d’appels, de mails ou de SMS pour me parler de l’émission. De la part de téléspectateurs qui n’appartiennent pas forcément au milieu Medef, politique ou plus généralement parisien des affaires publiques. On sent que cette émission touche le grand public par son ton et par la hiérarchie des informations qu’elle propose. C’est génial et très sympathique.
« J’ai absolument besoin -c’est quasi vital- d’écouter des avis différents de ceux que j’entends ici, avenue Bosquet. Sinon j’étouffe. »
La presse ?
Je lis les titres. Mais il y a toujours deux ou trois journaux dans lesquels j’ai plus envie de me plonger : Le Parisien, Libération et Le Figaro. Je dois avouer que je me force un peu plus avec la presse économique. Pour savoir qu’une OPA a été lancée sur telle ou telle entreprise, le flash radio du matin suffit. Et je cherche ensuite davantage le regard, le point de vue des journalistes et des acteurs de l’actualité. J’ai absolument besoin - c’est quasi vital - d’écouter des avis différents de ceux que j’entends ici, avenue Bosquet [1]. Sinon j’étouffe. Lire Le Parisien ou Libé m’apporte cette vision différente. J’aime aussi beaucoup le nouveau format du Figaro et ses trois cahiers. Et puis, je reçois deux revues de presse dans la journée, consacrées aux principaux titres, y compris étrangers, notamment le FT [2] bien sûr. J’ai aussi accès à toutes les dépêches importantes sur mon Blackberry.
Vous ne lisez pas Le Monde ?
On me l’apporte sur mon bureau le plus vite possible, vers 13 h 30. J’en lis les titres, puisqu’on sait que tout Paris regarde la une qui va donner le la pour le reste de la journée. Mais, le plus souvent, c’est ma lecture tard le soir, lorsque je veux approfondir un sujet. Je le lis moins pour l’info que pour les papiers de fond. Mon vrai bonheur, c’est quand je peux regarder le 20 heures de TF1 ou de France 2. C’est rare. Et le week-end, gros rattrapage - pour le plaisir -, avec les news ou le quotidien que j’ai mis de côté parce qu’un sujet m’intéressait mais que je n’ai pas eu le temps de lire. J’ai régulièrement des « périodes » : CNN, jusqu’à l’overdose. Ensuite je passe à BBC World ou à Al-Jazira. J’adore regarder ce qui se passe à l’étranger, et ce qui se passe en France vu depuis l’étranger.
Et pour le fun ?
De la déco. Le reste n’est pas avouable...
Dites quand même.
La Gazette de Drouot ! J’aime les objets.
Vous vous définissez comme une « battante », une « bosseuse » : les journalistes travaillent suffisamment ?
Comme dans n’importe quelle profession : vous avez les bosseurs et les autres.
Vous avez souvent affaire à eux ?
J’ai failli être journaliste. C’est un métier qui m’attire beaucoup. Cela satisfait un besoin de curiosité insatiable chez moi. En tant que présidente de l’Ifop, je les ai beaucoup côtoyés, mais c’était des relations business. Avec le Medef, j’ai découvert les choses de façon différente depuis que les journalistes me sollicitent. Mon plus grand choc, c’est de découvrir à quel point ils sont nombreux, et à quelle incroyable concurrence ils sont soumis. J’ai découvert la dimension commerciale de ce métier que je pensais plus purement intellectuel.
Vous les trouvez professionnels ?
Parfois même formidables. Certains me donnent envie de les aider, tant les sujets sont parfois compliqués, comme la question de l’Unedic par exemple. Et je pense que, lorsque nous sommes le sujet de votre travail, nous devons faire l’effort de vous donner des clefs pour comprendre. Mais soyons francs, je ressens aussi parfois un sentiment d’injustice. J’ai eu plus d’une fois les larmes aux yeux en lisant un portrait où je ne me reconnaissais pas du tout.
Vous avez été victime des médias ?
Je ne dirais pas cela.
France Info avait fait état de votre audition dans le cadre d’une enquête préliminaire dans une affaire d’abus de biens sociaux de votre société familiale.
J’ai tout de suite appelé la station pour rectifier l’information et ça s’est arrêté là.
Vous trouvez qu’ils ont été honnêtes avec vous ?
Rien à redire.
Vous vous sentez à l’aise avec les médias ?
Avec un seul bémol : les journalistes ne mesurent pas toujours l’impact profond de leurs propos sur la personne visée. Et puis, ils peuvent se tromper dans le décryptage de mon fonctionnement. Untel est présenté comme mon ami alors qu’il ne l’est pas. Mais rien d’essentiel.
On vous décrit comme quelqu’un d’assez autoritaire...
Non, pas trop. [Rires...]
Quand vous êtes arrivée à la tête du Medef, vous avez annoncé vouloir changer l’image du « patron des patrons ». Comment s’y prend-on ? Et est-ce que cela fonctionne ?
C’est un travail de fond. On progresse. J’ai d’ailleurs noté beaucoup d’indices en ce sens. Un nouveau type de relations s’instaure avec les militants syndicaux, avec le corps enseignant aussi. Tout devient plus constructif.
Cela tient à vous ?
J’ai installé des thématiques et des modes de fonctionnement assez différents de ce qui existait jusqu’alors. J’ai toujours annoncé mes priorités : le rapprochement avec le monde de l’éducation, le respect de la diversité de la société. J’ai rencontré récemment Fadela Amara, qui m’a avoué en riant : « Je ne pouvais pas croire qu’un jour je serais devenue ministre, mais pire, que je rencontrerais la patronne des patrons ! » Nous faisons, elle et moi, des choses ensemble, car nous avons un intérêt commun. Ce travail avec des milieux différents est un formidable levier pour réconcilier l’entreprise avec la population tout entière. Mais ces progrès viennent aussi de ma volonté d’être franche : quand un chef d’entreprise se conduit mal, je n’hésite pas à le dire publiquement. Et certains comportements ne sont pas dignes de véritables patrons.
À propos de l’affaire Zacharias, vous avez dit : « Toute cette histoire me soulève le cœur. »
C’était vraiment cela. J’avais la nausée.
Mais vous constatez quand même, dans les médias, « une méfiance et une antipathie a priori » envers les entreprises.
C’est vrai. D’où la nécessité d’établir le contact pour faire disparaître cette antipathie et alimenter la curiosité réciproque. D’autant que l’inverse existe également : beaucoup de chefs d’entreprise nourrissent la même antipathie à l’encontre des journalistes. Mon objectif serait que l’on en finisse avec ces préjugés. Dans la situation actuelle de notre pays, nous sommes tous dans le même bateau et nous avons tous intérêt à ramer dans le sens du progrès pour nous en sortir. Tout en gardant nos sympathies ou convictions politiques propres, bien sûr. Vous savez, même au sein du conseil exécutif du Medef, à la tête du Medef, certains patrons sont à gauche.
« J’ai découvert la dimension commerciale du métier de journaliste que je pensais plus purement intellectuel. »
Vous avez voté Ségolène Royal ?
Je ne veux pas dire pour qui j’ai voté ou pas voté, mais cette campagne a été très importante, y compris par les apports de Ségolène Royal et de François Bayrou. On a engrangé et on ne pourra pas revenir en arrière.
Le fait d’être une femme rompt avec l’image du chef d’entreprise au ventre rebondi, cigare à la bouche et dollars dans la main. Vous ne fumez pas le cigare ?
Jamais. Le fait d’être une femme m’a beaucoup aidée pour sortir des clichés. D’être patron d’une entreprise de taille moyenne [3] également. Et puis, évidemment, ma connaissance de l’opinion publique, ma sensibilité, ma compréhension des mouvements d’opinion. Prenons l’exemple du CPE. J’ai d’emblée émis des réserves sur cette initiative du gouvernement, entre autres raisons parce que je savais ce qu’allaient ressentir les jeunes.
Que pensez-vous du couple sondages-médias que l’on accuse de beaucoup de maux ?
L’éditorial d’un journal ou la publication d’un sondage peuvent créer des événements politiques. Quand on est responsable d’un institut de sondage, on commet des gestes politiques. Avant les élections municipales de 2001, un sondage Ifop a révélé que, sur Paris, Françoise de Panafieu avait un crédit, une notoriété politique qui pouvaient lui donner plusieurs longueurs d’avance sur ses concurrents. Cela a été une révélation. Personne dans le RPR de l’époque ne l’avait vue venir. Cette donnée s’est transformée d’elle-même en acte politique. Oui, un sondage peut être un fait politique. C’est incontestable.
Du coup, il oriente les choix politiques.
Au même titre que l’éditorialiste le matin à la radio, l’humoriste ou les Guignols. Il est temps d’accepter que, dans une démocratie, différents types d’acteurs et différents modes d’expression influent sur la vie politique. Mais il faut avoir la pleine connaissance de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ne sont pas. Les sondages sont une mesure à un moment donné, rien de plus.
Mais quand ils vous concernent directement, comment les prenez-vous ? Selon un sondage, une grande majorité de Français ne vous ont pas crue quand, dans l’affaire de la « caisse noire de l’UIMM [4] », vous avez plaidé l’ignorance.
Ça ne vaut pas le coup de se mettre la rate au court-bouillon. Je n’aime pas qu’ils ne me croient pas, mais je peux le comprendre. Quand vous ne connaissez pas les méandres de l’organisation patronale, il est difficile d’imaginer que l’UIMM n’est pas une filiale du Medef et que je n’ai aucun contrôle sur elle. Et d’ailleurs, peu nombreux sont ceux qui connaissaient vraiment l’UIMM avant cette affaire.
Compte tenu du contexte, n’est-ce pas la question elle-même qui n’a pas beaucoup de sens ?
Les sondages d’opinion font partie de la démocratie. Qu’ils soient plus ou moins intéressants, sans doute. Mais d’une manière générale, en France, les instituts de sondage sont plutôt bons et ont une vraie éthique. En outre, il existe un lien très fort, spécifique à la France, entre les chercheurs en sciences politiques et en sciences sociales, et les instituts. Ce lien donne de la rigueur et l’assurance que les choses sont faites selon la meilleure méthodologie possible. Le problème aujourd’hui n’est pas tellement de savoir si les instituts de sondage posent les bonnes questions, mais plutôt de s’interroger sur les « sondages » effectués sur les sites Internet, les sites des journaux, les blogs, etc. C’est plus problématique ! On donne des « tendances », comme si c’était représentatif, alors que ça ne l’est pas du tout.
Vous avez imaginé tenir un blog ?
Oui, mais il faut du temps, et je ne sais pas où j’irais chercher l’heure quotidienne qui me serait nécessaire.
Un making off du Medef ?
J’aimerais beaucoup. Mais je n’ai vraiment pas une minute. C’est malheureusement impensable aujourd’hui.
Vous avez dit : « Un patron de presse n’est pas un patron comme les autres. »
C’est également vrai pour le patron d’un institut de sondages. Il faut aimer son produit d’une façon tout à fait particulière. En comprendre toutes les subtilités, toutes les difficultés, toutes les nuances. C’est une condition sine qua non pour être un bon patron de presse. Cela ne veut pas dire que vous ne puissiez pas être à la fois bon patron de presse et bon patron ailleurs. Mais vous ne pouvez pas réussir de façon éclatante si vous n’avez pas le goût du journalisme, de l’enquête, de la curiosité intellectuelle que cela suppose.
Contrairement aux États-Unis, à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne, par exemple, de nombreux patrons de presse, en France, sont au départ étrangers au monde des médias.
Je pense que je ferais un très bon patron de presse, mais je n’en ai malheureusement ni les moyens, ni la possibilité avec mon statut de présidente du Medef. Or, je ne viens pas du milieu de la presse. Les patrons dont vous me parlez ont fait fortune dans d’autres domaines, mais rien ne dit pour autant qu’ils n’aiment pas la presse.
Est-il sain que plusieurs grands groupes, propriétaires de médias très importants, vivent des commandes de l’État ?
D’abord, je trouve qu’il existe en France une réelle pluralité de presse. Et je n’ai jamais eu le sentiment, en lisant les journaux français, qu’ils étaient coincés par leur actionnariat.
Même quand, dans un sondage, La Tribune censure une question parce qu’elle est favorable à Ségolène Royal pendant la campagne ?
J’ai toujours demandé que les sondages soient publiés dans leur intégralité. Les instituts s’engagent d’ailleurs à l’égard de la commission des sondages à respecter l’intégrité et l’intégralité des questions posées puisqu’elles forment un tout. N’en publier qu’une partie, c’est tromper l’observation et c’est inacceptable. Cela doit même faire partie de la responsabilité de l’institut de sondage de demander la publication de la totalité des questions-réponses.
C’est ce qu’avait fait l’institut en question.
Excusez la pirouette, j’ai envie de vous répondre que l’on est vraiment bien dans les instituts de sondage !
Comment vivez-vous l’affaire des Échos et de La Tribune ? Est-il normal que la plus grosse fortune française, propriétaire de marques prestigieuses, soit à la tête du principal journal économique ?
Quand on est patron d’une rédaction, c’est l’un des aspects intéressants du métier que de savoir garantir son indépendance par rapport à d’éventuelles pressions de l’actionnaire. Et j’insiste sur « éventuelles ». Le procès a priori contre Bernard Arnault m’a un peu étonnée. Les Échos ont aujourd’hui tous les moyens de continuer à être le magnifique journal qu’ils sont et La Tribune va bénéficier d’une deuxième chance alors qu’elle connaissait beaucoup de difficultés. Au total, tout cela va plutôt dans le bon sens, me semble-t-il.
Pourtant, des responsables de premier plan du Medef ont signé une pétition « manifestant leur profond attachement à l’indépendance (des Échos) et de son équipe rédactionnelle ».
Ce ne sont pas mes salariés et je n’ai pas à répondre d’eux. Il s’agit de présidents de fédérations, pas si nombreux d’ailleurs, qui ont été sensibles à l’émotion sincère des journalistes des Échos. L’inquiétude de ces derniers n’était pas feinte. Mais je me demande s’ils ne se sont pas fait peur. C’est, en tout cas, ce que j’espère.
Cette inquiétude se nourrit de l’attitude de Monsieur Arnault à La Tribune, que les journalistes de ce quotidien dénoncent.
Ils l’ont dénoncée à ce moment-là. Je n’en avais jamais entendu parler auparavant. Et puis, dans ce genre d’affaires, les rumeurs vont bon train. Ce que je veux retenir, c’est que nous conserverons en France deux quotidiens économiques, auxquels je souhaite de se porter bien.
La crise de la presse est réelle en France. Comment l’analysez-vous ?
Elle est liée à l’évolution technologique : Internet, téléphonie mobile, etc. Et puis, on est dans un tel zapping de gré ou de force, que cela ne favorise pas le temps de pause nécessaire à la lecture d’un journal. Enfin, les journalistes n’ont probablement pas su adapter le contenu de leurs articles assez rapidement, notamment en direction des jeunes. Je n’ai pas de solution toute faite, mais d’une manière générale en France, on ne sait pas s’adresser aux nouvelles générations.
La France a la presse la plus chère du monde en raison, notamment, d’un monopole syndical...
Je suis opposée à toute forme de monopole. Y compris celui du syndicat du Livre. Mais les patrons de presse sont dans une situation un peu fragile et ils n’ont pas forcément envie de se lancer dans une confrontation qui pourrait leur être préjudiciable.
Le conseil exécutif du Medef, fin mai 2005, vous a placée en pole position de son vote, mais voulait garder le résultat secret. Trop tard, vous aviez déjà envoyé les résultats à une journaliste par SMS...
Ce n’est pas moi et je n’ai aucune idée de qui l’a fait.
Vous avez vraiment porté le tchador lors d’une visite officielle de Jacques Chirac en Arabie saoudite ?
Pas le tchador, un voile transparent qui allait avec l’abaya ancienne que je portais. Je l’ai fait par respect de l’esthétique et des coutumes.
Il vous arrive de regretter certaines de vos phrases, du genre : « Le mot précarité est un mot à la mode qui a pour objectif de nous empêcher de réfléchir », « L’état de jeune, c’est un passage, une maladie dont on guérit », ou encore : « La liberté de penser s’arrête là où commence le code du travail ».
Ce que je regrette, ce ne sont pas ces phrases, mais qu’elles ne soient pas comprises. Prenez la citation sur les jeunes. Elle vient de Cervantes, elle a souvent été reprise comme un trait d’humour et elle illustre l’un de mes combats : que les jeunes ne soient pas considérés comme une catégorie à part. J’ai cité cette phrase au moment du CPE car je n’aimais pas l’idée d’un contrat de travail spécifique et catégoriel. Il nous faut de la flexibilité, mais pourquoi faire peser cet effort seulement sur les jeunes, alors qu’ils sont déjà particulièrement exposés ?
Lors des périodes de crise, comme dans l’affaire de la « caisse noire de l’UIMM », vous êtes conseillée par des agences de communication ?
Non, tout se passe en interne. J’ai une super équipe et j’indique la direction à prendre après des échanges en ping-pong avec elle. La communication, c’est aussi être soi-même, essayer de faire comprendre qui l’on est et ce que l’on fait. La bonne communication est d’abord celle qui est pensée au plus intime de soi-même.
Il y a une vie après le Medef. Comme patron de presse ?
Vous ne croyez pas si bien dire. Je suis même allée jusqu’à dire à la société des journalistes des Échos que, s’ils m’avaient contactée avant la mise en vente officielle par Pearson, le Medef aurait pu aimer s’engager auprès d’eux. La chose s’est faite en Italie.
Et à titre personnel ?
Je n’ai pas assez d’argent, mais cela m’intéresserait beaucoup...

Revue Médias















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