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Mediamorphose - dossier

Jeux :

souriez, vous êtes filmés !

par Laurence Leveneur

Où il apparaît que tout le monde gagne dès que chacun s’en réjouit sur le plateau...

Le bonheur, comme la joie ou le rêve, sont des thèmes aussi anciens que les programmes de divertissement à la télévision. L’une des premières émissions de jeux-variétés ne s’appelait-elle pas « La Joie de vivre » (1952-1970)  ?

Henri Spade et Jacqueline Joubert invitaient alors des personnalités du spectacle à témoigner des plaisirs de leur existence, et conviaient le téléspectateur à en faire autant, par courrier, afin de gagner un lot de 3 millions d’anciens francs. Mais si le bonheur consistait alors en retrouvailles amicales ou moments de gaîté partagée, il semble aujourd’hui essentiellement matériel, profondément lié à ces « choses » que l’on possède, si bien décrites par George Perec.

Jacqueline Joubert, Gérard Philippe, Henri Spade réunis pour l’émission "La Joie de vivre"
Jacqueline Joubert, Gérard Philippe, Henri Spade réunis pour l’émission "La Joie de vivre"

Aussi l’animateur du jeu télévisé, généralement dispensateur de la manne, occupe-t-il une place de choix parmi les « marchands de bonheur » du petit écran. Quant au véritable bénéficiaire, il est aisément identifiable : en permettant à ses candidats d’obtenir des gains importants, la télévision apparaît comme une bienfaitrice, soignant ainsi sa précieuse image de marque. C’est pourquoi la réflexivité diffuse  [1], qui assure aux chaînes le pouvoir « d’imposer et de maintenir la communication  [2] », imprègne les jeux télévisés.

Elle se manifeste d’abord dans la rhétorique de ce type de programmes. On pourrait multiplier à l’envi les citations de ce bonheur, inlassablement scandé par les animateurs dès la fin des années 1980. Ces programmes visent à fidéliser le téléspectateur en créant chez lui des habitudes. Pour cela, les animateurs se soumettent à des rituels précis : l’accueil du public et des téléspectateurs, la présentation des candidats du jour, le rappel des règles du jeu et des gains à la clef, la mention des éventuels sponsors.

Connivence

Le bonimenteur est rarement neutre, il se place presque toujours du côté du candidat. Il détient les clés de l’univers fictif dans lequel évoluent les joueurs. Tel était le rôle tenu par Philippe Risoli dans « Le Millionnaire » (1991-1999) sur TF1, tel est celui qu’Arthur reprend aujourd’hui sur cette même chaîne dans « À prendre ou à laisser ».

L’animateur doit être capable de mettre les joueurs en confiance : pour cela, bonhomie et convivialité assurent la connivence avec le public et les candidats, comme en témoignent leurs fréquents gestes amicaux envers ces derniers. Ils flattent leurs rêves en leur demandant ce qu’ils projettent de faire de la somme remportée, conférant ainsi une force dramatique aux enjeux et aux espérances des joueurs, dans des formules souvent gouvernées par le hasard.

« L’animateur disparaît aujourd’hui au profit des candidats eux-mêmes. »

Dans d’autres programmes, le discours de l’animateur exploite de façon plus prononcée encore le filon du rêve. Les décors somptueux (dans les années 1980‑1990), la présence d’hôtesses qui accompagnent les candidats à leur arrivée sur le plateau, symbolisent le luxe dans lequel le candidat-téléspectateur est l’invité d’honneur : « Le leurre de ce programme consiste à libérer le concurrent-consommateur des contraintes du quotidien, en l’introduisant dans un monde de rêve auquel il accède à la consommation non par le travail mais par le jeu [3]. »

L’ani­mateur peut aussi attirer l’attention du candidat et du téléspectateur sur des vitrines remplies de lots à gagner, comme l’ont fait Max Meynier, Patrick Roy puis Philippe Risoli dans « Le Juste Prix » (1987-2001). Pour cela, il convient d’établir avec les concurrents une relation complice : ils les interpellent par leurs prénoms, partagent leurs émotions et leur joie, se placent systématiquement du côté du public, employant à loisir le « nous », multipliant les clins d’œil et les « invitations à la connivence  [4] ».

Toutefois, l’animateur, quel que soit son rôle, disparaît aujour­d’hui derrière un format, au profit des candidats eux-mêmes. Cette évolution voue les candidats à une auto-mise en scène dans laquelle ils se surjouent eux‑mêmes, exagérant les traits saillants de leurs personnalités, surtout les plus joyeux et les plus drôles, ceux d’hommes jamais malades, jamais fatigués [5].

Dans d’autres formats, ils incarnent plutôt la figure héroïque d’un « individu qui se gouverne par lui-même  [6] ». Un programme comme « Koh Lanta », dans lequel s’affrontent des candidats amaigris et malmenés, fait ainsi écho à une tendance plus générale observée par Alain Ehrenberg et qui pratique un certain « culte de la performance », caractérisé par une vision « entrepreneuriale et athlétique de la vie en société  [7] ».

Ce jeu de rôle s’étend à tous les participants des jeux télévisés qui, dès lors que de nouvelles règles sont posées, les coupant ainsi de celles qui régissent le monde réel, doivent s’y plier et adopter une attitude ludique. Mais celle-ci, soumise aux contraintes de la performance télévisuelle, est de plus en plus réduite à une apparence de bonheur, obligeant les candidats à adopter, durant les différentes étapes du casting, une contenance feinte, un masque de joie qui garantira leur passage à l’écran. Ils sont désormais livrés à la tyrannique litanie des producteurs : « Souriez, vous êtes filmés  ! »... 

Notes

[1] Cf. Spies (V.), Télévision, presse people : les marchands de bonheur. Paris, INA/De Boeck, coll. « Médias-Recherches », 2008, p. 23-25.

[2] Ibid., p. 24.

[3] Lacalle (C.), El Espectador televisivo. Los programas de entretenimiento, Gedisa, coll. « Estudios de televisión », Barcelone, 2001, p. 99-100 (« El señuelo del programa consiste en liberar al concursante-consumidor de las constricciones cotidianas, introduciéndolo en un mundo al revés donde no se acede al consumo mediante el trabajo sino a través del juego »).

[4] Chalvon-Demersay (S.), Pasquier (D.), « Le langage des variétés », in Terrains, n° 15, octobre 1990, p. 37

[5] Cf. Le Blanc (G.), Les Maladies de l’homme normal, Éditions du Passant, Bègles, 2004, p. 51-52.

[6] Ehrenberg (A.), Le Culte de la performance, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », Paris, 1999, p. 194-195.

[7] Ibid., p. 13.


 
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