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Carte blanche

Carte blanche à Ollivier Pourriol :

"Télé-pédagogie"

« La visibilité est un piège » écrivait Michel Foucault dans « Surveiller et Punir ». Le « panoptique », dispositif de surveillance optimale à la source de la société disciplinaire moderne, qui a pour but de « procurer à un petit nombre, ou même à un seul la vue instantanée d’une grande multitude », n’a cessé de trouver des applications depuis son invention par Bentham. Carcérales, évidemment (dans une prison bien faite, les surveillants voient tout sans être vus, si ce n’est par ceux chargés de les surveiller) ; professionnelles (invention de l’atelier, où la production est surveillée et minutée) ; médicales (invention de l’hôpital et de l’observation clinique) ; et pédagogiques (les notes, le rang, le classement, l’emploi du temps).

On a beaucoup critiqué des émissions comme « Loft Story », qui n’ont d’ailleurs pas survécu longtemps à leurs propres limites. Surveiller 24 heures sur 24 des cobayes humains n’était pas un spectacle suffisant. Il fallait encore les punir. Mais les punir gratuitement ne pouvait obtenir l’assentiment collectif. Il fallait punir utile. « Le châtiment disciplinaire est essentiellement correctif, dit encore Foucault. Châtier, c’est exercer. »

Quand « Loft Story » a accepté cette mutation nécessaire, on a assisté à la naissance de la « Star Academy », qui revendiquait le statut d’école, ses missions et ses méthodes. La discipline, d’accord, mais pour apprendre quelque chose. La pratique de l’examen, que Foucault décrivait comme le symptôme et le moyen de la société disciplinaire, trouve dans la télé le milieu parfait de sa diffusion et de sa généralisation. L’examen, qui « établit sur les individus une visibilité à travers laquelle on les différencie et on les sanctionne », est à la télé comme un poisson dans l’eau. Il y croît et se multiplie. On passe son temps à voter, à évaluer, mais toujours en comparant, selon un principe de sélection purement négatif. Non pas récompenser le meilleur, mais déterminer le moins bon, pour l’éliminer.

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

A la télévision, n’importe quel spectateur est mis en position d’expert - le vote du public comptant pour moitié, l’autre moitié étant le plus souvent assumée par un jury de professionnels. Le vieux débat démocratique, celui du nombre ou de la compétence, se voit ainsi tranché : la compétence et le nombre.

Tous juges et tous jugeables. Pour être jugeable, il suffit d’être visible. Pour être juge, de rester invisible. Mais le jury s’expose à être jugé en retour par le public. L’aménagement du panoptique est ainsi fait que « n’importe qui peut venir exercer dans la tour centrale les fonctions de surveillance » et surveiller les surveillants.

Alors, pourquoi le jugement au principe de toute relation télévisuelle ? La télé serait-elle un appareil de compensation permettant de supporter les risques de psychose liés à la société disciplinaire, en rendant à ceux qui sont jugés tous les jours dans tous les domaines, la possibilité de juger eux aussi ? Seule soupape d’une société disciplinarisée à l’extrême : donner aux victimes l’occasion de punir à leur tour.

Pour le bouc émissaire éliminé chaque semaine, la visibilité est bien ce piège évoqué par Foucault. Le lien social se fait par le sacrifice du plus faible, immédiatement sanctifié. Certes, on peut toujours « taper 1 », « taper 2 », et voter pour « sauver ». Voter pour, n’est-ce pas ici toujours voter contre ? Sauver, autre nom de condamner.

Par un curieux paradoxe, le panoptique risque cependant de faire naître chez les juges le sentiment de l’arbitraire, peut-être celui de la liberté ? Et si les derniers devenaient enfin les premiers ? Voter pour sauver le nul, repêcher le sympa, pour rien, pour le revoir la semaine prochaine. Pas de doute, la télé est bien l’avenir de l’école.

Ollivier Pourriol


 
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