Il y a un crucifix au-dessus de la porte. Étonnant de votre part…
J’ai été élevé dans la religion catholique, mais à 16 ans, je suis parti de chez moi et j’ai tout renié en bloc. Quand j’ai voulu décrocher de l’héroïne, en 1976, je suis revenu à la religion, avec la foi du charbonnier. Je priais à genoux devant le crucifix. J’étais papiste, une photo de Jean-Paul II trônait sur mon bureau, le Christ était toujours devant mes yeux. La religion et le sport m’ont beaucoup aidé. Aujourd’hui, j’en ai moins besoin. Le Christ est relégué au-dessus de la porte d’entrée… ou de sortie, un peu à l’écart. C’est assez symbolique. La pédophilie ambiante dans l’Église catholique, ce pape allemand qui faisait partie des Jeunesses hitlériennes : c’est moins facile. Après Jean-Paul II, un pape noir ou indien aurait donné un peu plus de crédit à l’universalisme de l’Église !
Trente ans d’archives sur un site dédié avec l’Ina, des coffrets DVD de vos émissions, votre premier tournage de long-métrage comme producteur… Thierry Ardisson est devenu un monument !
Pas trop, j’espère ! C’est vrai, je vis une période « récompensante ». La télévision est un métier extrêmement éphémère, qui ne laisse aucune trace, contrairement à l’écriture, par exemple. Ce site, en 2009, puis le coffret DVD la « Boîte noire », en 2010, puis la « Boîte orange », en 2011 : autant d’empreintes… Je me donne beaucoup de mal pour mes émissions : je les écris, je les tourne, je les monte. Je fais du flux comme du stock, de la télé comme de la fiction. Cela peut paraître un peu prétentieux, mais je pense qu’une partie de mon travail mérite d’être conservée.
On vous reproche de ne jamais faire de direct…
J’en ai fait, avec « Rive droite / Rive gauche », et lors de deux gros prime time avec Drucker. Tout ce qui se dit sur un plateau n’est pas obligatoirement intéressant : ce qui compte, c’est de donner le meilleur aux téléspectateurs.
Le direct est une façon de se mettre en danger…
Qu’est-ce que ça change ? Je suis en danger dès que je commence une interview ou mon émission : il y a une urgence, une pression, un stress. Les mêmes que si j’étais en direct. On a beaucoup raconté que je me rendais service au montage… Je crois surtout rendre service aux gens que j’invite ! Moi, je sais ce que je vais dire : mes émissions sont préparées et écrites. Ce n’est pas le cas des gens que je reçois. Souvent, ils partent dans des digressions insipides qu’il vaut mieux couper.
Comment préparez-vous votre émission ?
Avec mon coproducteur, Stéphane Simon, avec un programmateur, Jacques Sanchez : c’est un boulot incroyablement important à la télé — malheureusement très sous-estimé —, surtout dans le marché actuel, où règne une concurrence terrible. Avant lui, je travaillais avec Catherine Barma, qui est excellente. Sa plus grande qualité, c’est le casting et la hargne qu’elle met à obtenir les invités. C’est rare. Ensuite, une journaliste, Isabelle Siri, prépare des synthèses sur les invités. Une quinzaine de pages sur chacun. Depuis vingt-cinq ans, on en a des informations ! Six mille dossiers qu’elle ne cesse de mettre à jour. Ajoutez trois auteurs 1 chargés de trouver des vannes sur les invités, comme aux États-Unis pour les grands talk-shows. Et un rédacteur en chef, Alexis Trégarot, rédige des notes de réflexion sur les sujets qu’on traite. Tout le monde m’apporte le plus de matière possible. Du coup, le mercredi matin, rituellement, quand je commence à préparer « Salut les Terriens ! », j’ai, sur mon bureau, les bons invités, les synthèses, les blagues, plus les notes de réflexion d’Alexandre Gamelin, qui travaille avec Stéphane Blakowski. Je passe alors la journée à noter, réfléchir, choisir. Ensuite, j’écris mes fiches à la main, entre 150 et 200 par émission, façon de les apprendre. Et je termine le jeudi après-midi, quelques heures avant le début du tournage.
Vous êtes une exception : vous avez plus de moyens que d’autres ?
Avec Canal+, c’est connu, on a les moyens, donc une très bonne équipe, et l’émission s’en ressent. Si vous saviez combien de personnes contribuent au « Grand Journal », c’est énorme !
Pas de bonne émission en bricolant ?
C’est très difficile à expliquer aux autres chaînes, mais l’argent y est évidemment pour quelque chose. On peut avoir le talent, l’énergie, la patience que l’on veut, il faut aussi des moyens. La concurrence est telle qu’on ne peut pas faire ces émissions sans argent.
Vous seriez méchant …
J’ai été, non pas méchant, mais très « bunkérisé ». À cause de mon enfance que je n’ai pas aimée, à cause de mon envie d’y arriver aussi. Je voulais être riche et célèbre.
Mais vous l’êtes !
Je suis un peu riche, un peu célèbre. Moins riche qu’Arthur et moins célèbre que Jean Dujardin. J’ai pu, à un moment, m’enfermer dans l’agression, à cause de mon trac et de cette envie de réussir. Ensuite, j’ai commencé à réaliser les rêves de mes 18 ans et je me suis un peu calmé. Même si je ne suis pas milliardaire, j’ai mis un peu d’argent de côté. Comme disait Patrick Besson : « Quand on est riche, on peut se permettre d’être altruiste. » Et puis, la télé m’a rapproché des gens. Succès aidant, elle tente à vous isoler. Moi, ça a été l’inverse. J’étais payé pour aller vers eux. Je ne l’aurais sans doute pas fait naturellement. À l’époque de « Rive droite / Rive gauche » et de « Tout le monde en parle », je recevais une quinzaine d’invités par semaine. Et je devais m’intéresser à leurs vies. Ça m’a aidé.
Vous arrive-t-il de changer d’avis sur quelqu’un après l’avoir reçu ?
Je trouve du positif chez tout le monde. Pour ça aussi, j’ai changé : fini la période où je pensais en noir ou blanc. Je trouve chez chacun du blanc et du noir, même chez des ministres UMP, même chez Estrosi !
Vous avez dit : « Je fais mes interviews comme un dentiste. »
Cela signifie que je n’y mets pas trop d’affect : vous avez une carie, je la soigne et vous partez. Quand on reçoit des milliers de personnes, on est forcé de prendre les choses de cette façon. L’Ina a indexé plus de 8 000 interviews… Si on y met trop d’affect, on est moins bon. Au départ, je ne voulais pas devenir copain avec les gens que j’interviewais. Et j’ai effectivement beaucoup plus de mal à interviewer ceux avec lesquels j’ai quand même noué des relations amicales, comme Yvan Attal ou Alain Chabat. Lors de mon premier talk-show, « Bains de minuit », j’ai reçu Julien Clerc. À la fin de l’émission, il m’a invité à dîner chez lui la semaine suivante. J’ai dû refuser, parce que je sentais que si je me liais avec lui et les autres, ce serait fini. La fameuse distance du dentiste…
Est-ce qu’il y a des gens que vous n’auriez pas envie d’interviewer en ce moment ?
J’ai évité Marine Le Pen.
Pourquoi ?
Parce que mon émission, c’est aussi les vannes, la rigolade. Et on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. J’ai reçu récemment un mec du Front national : Nicolas Bay. C’est la limite du système. A contrario, je ne veux pas les accueillir en faisant la gueule, sans applaudissements ni musique ni blagues : ce serait de l’ostracisme. Or il n’y a aucune raison de mettre au ban un parti autorisé. C’est compliqué, car je ne veux pas le traiter différemment des autres.
Vous venez de dire que vous ne jugez pas en noir et blanc, il y a donc des choses qui vous plairaient chez Marine Le Pen…
Oui, tout à fait. Elle est parfois très sympathique. C’est « Le Diable s’habille en Prada ». Son père n’était pas complètement antipathique tout le temps non plus.
« On peut avoir le talent, l’énergie, la patience que l’on veut, il faut aussi des moyens. »
Il y a des gens qui ne vous aiment pas. Ségolène Royal, par exemple.
Je ne sais pas pourquoi… Elle ne veut pas participer à mes émissions. Un jour, alors qu’elle était ministre, elle m’a fait traverser tout Paris à moto. J’ai attendu trois quarts d’heure devant sa porte pour m’entendre dire que, finalement, elle ne viendrait pas. Un coup de fil aurait suffi… J’ai peu apprécié qu’elle me fasse perdre mon temps…
Il y en a d’autres ?
Son ex, François Hollande. J’ai déjeuné avec lui, il y a quelques mois, mais je n’ai sans doute pas dû me montrer assez intelligent, parce qu’il ne veut pas venir non plus. Ce n’est pas grave. Il est partout.
Fabrice Luchini ?
C’est différent. À l’époque de « Rive droite / Rive gauche », Philippe Tesson avait démoli un de ses spectacles. Luchini m’a reproché de ne pas avoir supprimé la séquence au montage. Je n’allais pas couper un chroniqueur de mon émission ! Tesson, qui plus est ! Il ne l’a jamais compris. La semaine suivante, Luchini devait participer à « Tout le monde en parle », et il a annulé. Quand on m’en a demandé la raison, j’ai raconté ce qui s’était passé. Depuis, il est fâché.
« Pour faire ce boulot, il faut être mégalo. » C’est de vous…
C’est un métier qui demande beaucoup de courage et de persévérance. Or, il faut être mégalo pour supporter ça. Quand j’ai commencé, je n’étais personne, j’avais déjà 35 ans, et je me retrouvais en face de gens impressionnants. Il faut oser leur poser des questions. Il faut croire en soi, beaucoup. J’ai un projet de livre, « Magnéto Serge ! » — la suite de « Confessions d’un baby-boomer » —, dans lequel je voudrais raconter le métier d’animateur. On voit leurs photos dans Télé 7 Jours ou Gala, mais on ne sait jamais vraiment qui ils sont ni ce qu’ils font.
Vous déplorez que les animateurs ne soient pas considérés.
Ils servent de punching-ball national. Les gens derrière leur poste vous zappent comme ils veulent. Comme l’a dit Poivre d’Arvor, on fait partie de l’électroménager. Faut intégrer ça.
« On peut avoir le talent, l’énergie, la patience que l’on veut, il faut aussi des moyens. »
Au bout de vingt-cinq ans, vous n’êtes pas fatigué ?
Pas du tout ! C’est même bizarre. Quand j’ai commencé la télévision, j’ai volontiers arrêté de faire de la pub, et ne l’ai jamais regretté. Quand j’ai lancé ma boîte de cinéma, je me suis dit que j’arrêterais de faire de la télé. En fait, pas du tout. Je ne pourrais pas trouver le même plaisir dans le cinéma, sauf peut-être en tant que réalisateur. Quand j’arrive sur le plateau le jeudi soir, l’orchestre joue, je bois une coupe de champagne, le public applaudit, je reçois des gens intéressants. J’ai mes fiches : je maîtrise. J’aime surtout la troisième partie de « Salut les Terriens ! », durant laquelle j’ai décidé d’interviewer des accidentés de la vie. J’aime pénétrer les existences et les drames de ces gens. Souvent je termine avec les larmes aux yeux. Je le vis vraiment. Le jeudi soir, c’est le climax de ma semaine. Ma sortie hebdomadaire, en quelque sorte. C’est pour ça que ça marche.
La presse écrite, c’est terminé ?
J’ai beaucoup aimé la presse. Mon expérience y a été liée à Daniel Filipacchi, d’une certaine façon mon deuxième père. Tant qu’il était là, j’avais envie de l’étonner, de lui montrer que j’étais moimême un petit Filipacchi. Aujourd’hui, il a raccroché et les gens qui dirigent les journaux m’inspirent sans doute moins que lui. On a monté Entrevue ensemble, mais je l’ai vendue au bout de deux ans, parce que ça nuisait énormément à ma carrière télé… La presse écrite n’a plus de moyens. Ce que vous êtes en train de faire aujourd’hui, avec un vrai photographe, n’existe plus. Les journaux demandent à Canal+ des clichés gratuits. Envoyer un journaliste pendant trois semaines sur un coup est devenu irréalisable. Et puis, pour être franc, l’écrit est moins visible que le cinéma ou la télé.
Laurent Gerra dit de vous que vous êtes « méchant et malhonnête ».
J’ai invité Mathilde Seigner, et elle a révélé qu’il pétait en regardant le foot… Évidemment, ça ne lui a pas fait plaisir. Mais parler de « malhonnêteté » voudrait dire que j’ai volé les images d’un de ses spectacles pour les revendre au souk de Marrakech… Là, je n’ai fait que mon travail ! Une interview.
Vous êtes fasciné par les extrêmes ?
Disons que je suis excessif et obsessionnel.
En politique aussi ?
Je suis extrêmement monarchiste !
On situe volontiers les monarchistes à l’extrême droite…
Grave erreur ! Je travaille d’ailleurs sur un bouquin chez Plon à ce sujet : « Le Petit Livre blanc ». Maurras a fait beaucoup de mal à la monarchie : à cause de lui, elle est en effet assimilée à l’extrême droite. Quand j’ai sorti « Louis XX », en 1986, Gérard Guégan a écrit : « Ardisson a glissé sur une flaque de sang bleu. » C’est bien le problème. Ce que les gens ont du mal à comprendre, c’est que la monarchie n’est pas un parti politique, mais un système de gouvernement. C’est évident en Espagne, au Royaume-Uni, au Benelux, en Scandinavie, où le pouvoir suprême est confisqué a priori, la démocratie s’exerçant par le biais des élections législatives. Un roi ou une reine assurent la représentation, la pérennité, et les gens votent pour le parti qu’ils veulent, démocratiquement. Dans tous les pays, de tout temps, on trouve des conservateurs et des progressistes : pour schématiser, quand on est optimiste, on est progressiste, de gauche, quand on est pessimiste, on est conservateur, de droite. La république, elle, ressemble à un match de foot où l’on élirait comme arbitre le capitaine d’une des deux équipes ! Comment voulez-vous que ça fonctionne ? Cette anomalie fausse fondamentalement la vie politique. D’où le roi. Mais la monarchie n’a rien à voir avec l’extrême droite. C’est étrange, mais en France, la monarchie n’a jamais été vraiment pensée de façon universitaire ou politique, en pesant ses avantages et ses inconvénients. On se cantonne à ses aspects historique ou people.
Vous vous sentez de droite ?
De centre droit. Mais mes convictions monarchistes m’ont coûté très cher. Alain de Greef ne m’a probablement jamais engagé à Canal+ à l’époque parce qu’il était persuadé qu’étant monarchiste, j’étais d’extrême droite ! En revanche, je m’en suis expliqué avec Jean-Pierre Cottet. À l’époque où j’étais sur Paris Première, après avoir été viré trois fois de France 2, Christine Lentz plaidait ma cause auprès de lui — il dirigeait alors France 2 —, parce qu’elle trouvait que ce que je faisais avec « Rive droite / Rive gauche » valait le coup. Il lui a répondu qu’il lui était impossible de réintégrer un monarchiste d’extrême droite… Un jour, j’ai acheté une bouteille de vin, je me suis rendu chez lui, j’ai débouché la bouteille, et je me suis expliqué. Et on a fait « Tout le monde en parle » !
Si vous aviez été assimilé à l’extrême gauche, ça ne vous aurait joué aucun mauvais tour…
Dans les années 1980, j’ai milité pour l’Internationale de la résistance, une association qui défendait les dissidents de l’URSS, avec Geneviève de Gaulle, Simone Veil, Sollers, etc. Mon père m’avait dit une fois, et ses propos résonnent toujours en moi : « Le jour où tu verras des gens sauter le mur d’Ouest en Est, tu pourras être communiste. » J’ai eu l’idée de faire une reprise de la chanson de Claude François, « Si j’avais un marteau », sur le mode : « Si j’avais une faucille, je construirais un camp, et j’y mettrais ton père, ta mère, tes frères et tes sœurs… » J’ai galéré pour trouver un chanteur pour l’interpréter ! Et celui qui a fini par le faire a voulu rester anonyme ! Il est toujours moins infamant d’avoir été stalinien que d’avoir été d’extrême droite. Staline est encore considéré comme moins « grave » que Hitler. Et il n’y a jamais eu de Nuremberg du communisme…
Vous pourriez recevoir Badiou, qui fait l’éloge du Goulag ?
Oui, en lui disant ce que je pense.
Mais pas Marine Le Pen ?
Je l’ai déjà reçue dans « Tout le monde en parle ». Et je la recevrai certainement encore.
Est-ce que, finalement, vous ne reproduisez pas vous aussi le deux poids, deux mesures ?
Examinez la liste de mes invités, j’ai toujours accueilli ceux qu’il ne fallait pas : Jean-Edern Hallier à l’époque de « L’Honneur perdu de François Mitterrand », Bernard Tapie quand on ne devait pas. Et je ne parle pas que du domaine politique. Jusqu’au jour où, avec Dieudonné, cela n’a plus été possible.
Vous le recevriez aujourd’hui ?
Non. Mais je lui ai expliqué très clairement, en direct sur le plateau, devant tout le monde, pourquoi je ne le recevrai plus, tant qu’il n’aura pas reconnu qu’il dit des conneries et qu’il n’aura pas demandé pardon. Parce que je considère que l’attitude de la France pendant la Seconde Guerre mondiale est inexpiable. Dieudonné est allé trop loin. J’ai été parmi les derniers à le recevoir. Quand il a commencé sa dérive antisémite, à dire que des banquiers juifs avaient organisé la traite des Noirs, j’ai décidé de ne plus le faire. L’antisémitisme est une pathologie, pas une opinion politique. Les mecs deviennent fous. Dieudonné est malade. Idem pour Konk, l’ancien et remarquable dessinateur du Monde. J’ai été un des derniers à le recevoir, il y a vingt-cinq ans : ce soir-là, personne ne voulait être assis à côté de lui. J’ai toujours donné la parole à tout le monde, ce qui m’a valu quelques ennuis. Je suis fâché avec Gad Elmaleh parce qu’un jour, sur mon plateau, il a croisé un Palestinien hardcore, qui ne parlait pas d’Israël, mais des « territoires occupés ». Ça l’a beaucoup choqué. Et ça m’a coûté cher. Mais sous prétexte de recevoir tout le monde, je ne peux pas non plus inviter des gens que je n’ai pas envie de voir, type Dieudonné.
Thierry Meyssan ?
Je pourrais le recevoir à nouveau. Dans « Tout le monde en a parlé ». À l’époque, j’aurais dû prendre plus de précautions oratoires. J’aurais dû me méfier davantage. Mais j’adore Philippe K. Dick, la science-fiction, les complots, etc. Sur le plateau, ce jour-là, il y avait mes potes Yvan Le Bolloc’h et Bruno Solo qui sont, comme moi, clients de ce genre de conneries. Et on s’est laissé embarquer. Sur le coup, personne n’a pris la mesure de ses propos. Comme d’habitude, c’est Daniel Schneidermann qui a monté la séquence en épingle. Il n’a d’ailleurs cessé de me casser les couilles que le jour où j’ai dit dans la presse que rien ne justifiait son acharnement à moins qu’il ne soit amoureux de moi… Ça s’est arrêté. C’était peut-être vrai ? C’est la même chose avec Michel Rocard et « Sucer, c’est tromper ? ». D’ailleurs, personne ne se souvient de sa réponse. C’était passé comme une lettre à la poste. Aussi bien au tournage, au montage qu’à la diffusion. Là encore, c’est devenu un scandale quand Schneidermann s’en est mêlé…
Qu’aimez-vous regarder à la télé ?
Les chaînes d’info : c’est comme ça que j’ai connu ma femme ! À force de la regarder sur LCI, je l’ai appelée, et on a divorcé l’un pour l’autre. Je regarde aussi les chaînes musicales, comme MCM Pop ou Melody. Sinon, pas grand-chose, excepté quelques documentaires histoire-géo qui m’instruisent.
Vous ne regardez pas Ruquier ?
Non. Parfois Zemmour et Naulleau me faisaient marrer. Mais Polony et Pulvar ne sont pas vraiment ma tasse de thé. Franchement, ce n’est pas de la coquetterie, mais je ne suis pas très télé.
On n’apprend rien dans les talk-shows ?
Pas grand-chose. Sauf dans les miens !
Vous avez dit que la liberté d’expression était réduite à cause des associations. Vous faites attention à ce que vous dites ?
Canal le fait pour moi. Quelqu’un est présent au tournage. Ce n’est jamais de la censure, on a une liberté totale. Mais quand il y a de vrais risques de procès, on coupe.
La bien-pensance, ça veut dire quelque chose ?
J’avais 19 ans en 1968, et j’ai vécu les années 1970 à fond. Beaucoup de choses de l’époque seraient impossibles aujourd’hui : sur le plan politique, sexuel, etc. La pédophilie, par exemple. Les petites annonces de Libé étaient gratinées… Toute une école de pensée affirmait, à l’époque, que finalement, la sexualité ce n’était pas grave pour les enfants. Il y avait même une justification socio-médicale de la pédophilie. Personnellement, je pense qu’on peut tout dire, si c’est bien expliqué.
Vous regrettez les lois mémorielles ?
Quand la loi interdit aux gens de parler, ça laisse penser qu’il y a quelque chose à cacher. Démontons les arguments des négationnistes, ce sera plus efficace que de les empêcher de parler. Oui, je regrette ces lois.
Pourriez-vous lancer un site comme vous avez lancé un journal ?
Pas assez d’argent à gagner… En matière de bonnes œuvres, je préfère écrire des livres. J’ai toujours fait également des choses pour le plaisir. C’est d’ailleurs souvent celles qui m’ont, finalement, le plus rapporté : quand j’ai sorti « Louis XX », tout le monde s’est marré, mais j’ai été numéro un des ventes ! Internet demande un investissement en argent et en temps considérable, pour un résultat économique aléatoire. Je ne vois pas l’intérêt de développer un site d’info. Quand Haski vend Rue89 une petite fortune à Perdriel, je m’en félicite pour lui, mais c’est extravagant ! J’ai été conseiller de Didier Quillot, prési dent du directoire de Lagardère Active, pendant quatre ans. J’étais aux premières loges. Ça ne m’a pas donné envie de poursuivre… Je ne suis pas non plus dans les réseaux sociaux. Pourquoi est-ce que je twitterais toute la journée ? Les gens qui twittent sont en manque de reconnaissance médiatique. Ce n’est pas mon cas. Ils ânonnent leur vie et ça leur donne l’impression d’exister ! Je ne me vois pas raconter mes journées sur Twitter, avoir des milliers de faux amis sur Facebook. Et je doute de l’intérêt financier de développer un site d’informations. J’ai découvert Internet à travers le sexe. Ces sites de sexe sont extraordinaires pour des gens de ma génération ! Cela mis à part, aucun intérêt.
« La méchanceté ordinaire m’a déjà enterré plusieurs fois ! Quand vous avez eu beaucoup de succès, les gens sont contents de vous voir dégringoler. »
Les accusations de plagiat à votre encontre…
En général, ceux qui sont accusés de plagiat nient : Calyxthe Beyala, Minc, Poivre d’Arvor, Attali, Macé-Scaron, etc. Moi, j’ai eu le courage, quand cela a été découvert, d’aller à Europe 1 le lendemain matin, et d’avouer. Je me suis dénoncé, de mon plein gré, en expliquant que j’avais honte d’avoir copié. Ça n’excuse pas la faute, mais on me la reproche depuis vingt ans, alors que ceux qui ne sont jamais passés aux aveux, on ne leur en parle jamais ! Comme si le fait de m’être confessé autorisait les journalistes à enfoncer le clou.
Quels sont vos rêves ?
Je rentre du premier jour de tournage de mon premier film en tant que producteur. Mes rêves ? Continuer la télé, et pas à petite dose. Sur Canal+, « Salut les Terriens ! » et « Happy Hour » — un jeu — pendant les vacances, et, sur Jimmy, « Tout le monde en a parlé ». Il ne s’agit donc pas d’une retraite dorée, ce n’est pas non plus alimentaire : c’est un vrai plaisir. Personne ne m’oblige à faire trois émissions. Financièrement, une seule me suffirait. Mais j’aime Canal !
Vous n’iriez pas ailleurs ?
Je ne partirai pas tant qu’ils voudront bien de moi. Tant qu’ils me gardent, je continue. Notre relation est exceptionnelle. À France Télévisions, les patrons changeaient sans cesse, tout était très politique. À Canal, les choses sont claires. Mon second rêve ? Produire des films. Je ne suis pas scénariste, je ne sais pas si je suis réalisateur, je vais m’y essayer, mais je suis un bon concepteur. C’est d’ailleurs mon vrai métier. J’étais concepteur-rédacteur dans la pub, j’inventais des campagnes, ensuite j’ai imaginé des journaux, puis des émissions de télé, et maintenant des films. Le problème, c’est qu’en France, au cinéma, seul le réalisateur s’amuse. C’est lui qui joue avec le train électrique. Pour le moment, je voudrais produire une demi-douzaine de films de qualité, et voir si je suis capable d’en réaliser. Mon premier essai derrière la caméra s’appellera « Talk-Show », l’histoire d’un animateur télé qui finit mal. Donc, c’est pas autobiographique ! Bref, je suis sous pression maximum.
Vous aimez la pression ?
Quand je suis arrivé à Canal, on ne donnait pas cher de ma peau. À écouter les mauvaises langues, Rodolphe Belmer était gentil de me procurer une retraite dorée… Avec Stéphane Simon, on a beaucoup ramé : les deux premières années n’ont pas très bien marché, personne n’était content. Quand on a décidé de rendre l’émission plus intelligente, plus cultivée, elle a décollé. On est passé de 750000 à 1,5 million de téléspectateurs par semaine ! En 2011, on a progressé de 15 % par rapport à l’année précédente !
« J’aime les gens qui ont du courage, qui remontent après un échec. »
J’ai fait ça toute ma vie ! La méchanceté ordinaire m’a déjà enterré plusieurs fois ! Quand vous avez eu beaucoup de succès, les gens sont contents de vous voir dégringoler. Pourtant, la télévision est l’un des rares métiers où vieillir constitue un avantage : passé un certain cap, on finit par vous admettre. Les gens aiment bien vous retrouver, vous faites partie de la famille. Une prime à l’ancienneté. Les vieux ont de l’avenir à la télé !
Que diriez-vous pour votre défense ?
Si j’ai été méchant, je le regrette. C’est parce que j’avais peur, ou trop envie d’y arriver. Finalement, je suis assez sympa. Je regrette même parfois d’être trop sympa…

Revue Médias















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