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Décryptage

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Tokyo/Dakar, le grand écart

par Karim Ben Khelifa

Tous les journaux n’ont pas un train de vie identique. Entre Asahi Shimbun, le géant japonais, et Walfadjri, pourtant l’un des quotidiens de Dakar les plus importants, on ne boxe pas dans la même catégorie. Mais chacun, certes avec des moyens sans commune mesure, fait le même métier.

Avec 12 millions d’exemplaires vendus quotidiennement, cinq éditions du matin et trois éditions du soir, l’Asahi Shimbun emploie 2 800 journalistes dans son quartier général de Tokyo, ses quatre bureaux régionaux, ses 300 antennes locales et ses 29 bureaux étrangers. Fondé en 1879, il fut anéanti par le grand tremblement de terre qui dévasta Tokyo en 1923. Depuis lors, le journal n’a cessé de grandir, atteignant une diffusion d’un million d’exemplaires en 1924 et cinq millions en 1968. En 1976, le quotidien arrache son plus grand scoop en révélant les détails embarrassants de l’affaire de corruption Lockheed et en forçant le Premier ministre à démissionner. En 1988, l’Asahi Shimbun est le premier média japonais à annoncer que l’empereur du Japon est gravement malade. Aujourd’hui, avec une diffusion de 12 millions d’exemplaires, dont 99 % destinés à des abonnés, c’est le géant des quotidiens du monde entier.

« En termes d’information, nous disposons des technologies les plus avancées », explique Chiaki Asano, à l’époque responsable des relations extérieures pour le journal. «  Le Web, notre propre chaîne de télévision par satellite, la photographie digitale ainsi qu’un nouveau service, appelé i-mode, qui diffuse les dernières actualités sur les téléphones portables des abonnés. Nous développons en ce moment une toute nouvelle structure informatique pour le quotidien, basée sur un logiciel à la pointe de la technologie et développée dans nos locaux. Comme vous le constatez, l’Asahi Shimbun est plus que prêt pour le XXIe siècle. »

Un mois plus tard, à 14 000 km de la capitale japonaise, trois journalistes rédigent à la main leurs articles sous un néon tremblant, pendant qu’un collègue les tape sur le seul ordinateur disponible pour la mise en pages, une véritable pièce de musée. Nous sommes dans les bureaux du Walfadjri, un quotidien sénégalais très respecté, fondé en 1993. Avec ses 12 000 exemplaires, ses trente journalistes, ses deux graphistes, son photographe et son rédacteur en chef, le Walfadjri participe à l’émergence d’une activité presque inconnue en Afrique : le journalisme indépendant.

Au Walfadjri, c’est le directeur de la publication en personne, Abdourahmane Camara, qui me reçoit. A part l’employé chargé de la mise en pages, Camara est le seul de la rédaction à posséder son ordinateur personnel. Mais ces restrictions matérielles sont loin d’être l’unique problème auquel le quotidien est confronté. « La plus grande tentation pour un journal tel que le nôtre est de succomber aux influences politiques, religieuses ou commerciales. Aucun de nos journalistes n’est et n’a jamais été membre d’un parti politique. Nous sommes indépendants de la gauche comme de la droite. De toute manière, ce genre d’opposition n’existe pas vraiment au Sénégal. »

Pendant mes deux premiers jours de visite à Dakar, je déambule dans les rues, un échantillon de toute la presse écrite sénégalaise sous le bras. Objectif : comprendre ce que les gens de la rue pensent de la qualité de celle-ci. Lorsque je les interroge, ils évoquent spontanément les « mensonges et vérités » qui ont, selon eux, été publiés par les divers journaux. Le Walfadjri échappe en partie à ces critiques. Il est perçu comme allant droit au but, intransigeant et peu complaisant envers les instances du pouvoir et de l’opposition. C’est un signe de qualité dans le paysage médiatique sénégalais.

La liberté de presse en Afrique, comme dans beaucoup de pays en voie de développement, est rare. Peu de journaux sont réellement indépendants, même s’ils prétendent le contraire. Et ceux qui le sont subissent les pressions, les menaces, quand ils ne sont pas tout simplement fermés par le pouvoir en place. Cela dit, il serait incongru de comparer le Walfadjri et l’Asahi Shimbun sur leurs seuls choix éditoriaux ou leurs tendances politiques. L’encadrement des journalistes, très différent à Tokyo et Dakar, joue un rôle autrement plus important.

Dans les minuscules bureaux du Walfadjri à Dakar, trois lignes de téléphone, en tout et pour tout, sont disponibles : une pour les appels sortants, une pour les appels entrants et une pour Internet. Lorsque les journalistes veulent consulter la presse étrangère, ils descendent au marché de Tilenne, où les journaux distribués gratuitement aux passagers des vols internationaux sont revendus pour 150 francs CFA (environ 0,25 euro) pièce. Avec la radio et la télévision, c’est l’unique source d’information extérieure.

Au bureau, les quelques ordinateurs désuets tombent souvent en panne. Les blocs-notes et stylos ne sont pas fournis. Le transport est également difficile. Le Walfadjri ne possédant qu’une voiture, il arrive qu’un journaliste doive d’abord déposer ses collègues aux quatre coins de la ville avant de rejoindre son lieu de reportage. Ainsi les journalistes se rabattent sur un réseau de transport public peu fiable, les fameux « cars rapides ».

Contraste total à Tokyo, où ce sont l’ordre, la hiérarchie et un incroyable arsenal logistique qui permettent aux journalistes de couvrir leurs sujets et, plus important, d’être là les premiers. Lorsqu’un journaliste part en reportage, après avoir reçu l’autorisation écrite de son chef de service, il n’a plus qu’à se rendre au sous-sol où l’attend une armée de 135 limousines et chauffeurs, prévenus par ses responsables. Pour les sujets de première importance, il peut aussi se rendre sur le toit de l’immeuble et embarquer à bord d’un des cinq hélicoptères appartenant au quotidien, ou prendre une limousine vers l’aéroport de la ville où l’attend l’un des deux jets privés de l’Asahi Shimbun.

Le journal prend aussi à sa charge les moindres souhaits de son personnel et anticipe au maximum ses pertes de productivité. Le complexe de Tokyo offre tellement de services qu’il est devenu inutile de quitter le bâtiment : 190 lits capsules, deux bains traditionnels japonais, plusieurs restaurants, une salle d’aérobic et de musculation, un service de massage, un petit hôpital, un cabinet de soins dentaires, un salon de coiffure, une agence de voyages, un service de livraison, et une centaine de distributeurs automatiques de cigarettes, boissons, snacks...

A Dakar, devant les bureaux du Walfadjri, une grosse femme nous invite dans son restaurant, une simple pièce blanchie avec un panneau Coca-Cola pour seule décoration. Le restaurant, exclusivement loué par le journal, permet au personnel de déjeuner sans perdre trop de temps. Les plats de viande de Yassa et les Thieboudienes, offerts par Walfadjri, sont dégustés dans d’immenses plats communs en aluminium, le thé final restant à la charge de l’employé.

Le Walfadjri a peu de moyens. Pour preuve, lorsqu’en 1998 Nino Viera, le président de Guinée-Bissau, demande l’aide de l’armée sénégalaise pour écraser une rébellion contre son régime, le journal donne à son correspondant spécial 13 000 francs CFA (environ 20 euros) pour couvrir la guerre du côté sénégalais. Bloqué dans la brousse pendant des semaines, il est dans l’incapacité de transmettre tout article. Ses reportages sont publiés presque un mois plus tard, à son retour à Dakar.

A Tokyo, quatre photographes décollent au beau milieu de la nuit à bord d’un des hélicoptères de l’Asahi Shimbun. Un volcan est entré en éruption sur une petite île à 600 km au nord de Tokyo. Les quatre photographes entreront en compétition pour que la meilleure photo soit à la une de l’édition du matin.

Karim Ben Khelifa est photographe indépendant. Il travaille notamment pour Newsweek, le Monde 2 et Stern.

Portfolio

photos : Karim Ben Khelifa

 
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