Bangkok, 8 heures du matin. Perchée au sommet d’une tour moderne, la rédaction d’Asia News apprécie le soulagement que lui procure un puissant climatiseur. Dehors brille un soleil aveuglant. Dans la rue, la chaleur est accablante, aggravée par des embouteillages qui s’étendent à perte de vue.
Mais Yasmin, Philip et Karen, concentrés sur les écrans de leurs ordinateurs, ne s’en soucient guère. Nous sommes vendredi, l’hebdo vient de paraître, et déjà il faut préparer le suivant. Leur instrument de travail est le copié-collé. Mais ce ne sont pas pour autant des plagiaires : le contenu d’Asia News est constitué pour l’essentiel d’une sélection d’articles extraits de journaux asiatiques partenaires.
Le projet est né il y a sept ans, à Manille, lors d’un séminaire financé par la Fondation Konrad Adenauer. Une dizaine de rédacteurs en chef venus de l’Asie de l’Est et du Sud-Est envisagent de partager les contenus de leurs journaux. Nous sommes au lendemain de la crise financière asiatique (1997). Ils souhaitent comprendre pourquoi certains pays de la zone ont mieux résisté que d’autres, comment les pouvoirs publics ont réagi, quelles sont les conséquences sociales. Or, il n’existe aucune publication régionale grand public de référence, aucun Times ou Newsweek capable de prendre de la distance et d’analyser les questions régionales d’un point de vue asiatique. Asia News est né.
« Asia News n’est pas pour autant un Courrier International asiatique, ni sur le plan éditorial ni d’un point de vue économique. »
Le concept est simple : une rédaction basée à Bangkok, dans les locaux du groupe multimédia The Nation, prélève chaque semaine dans les pages des quinze journaux partenaires1 une sélection d’articles rendant compte de l’actualité nationale et régionale. Au sommaire, outre la cover story, un choix d’éditoriaux, des portraits croisés, des reportages transversaux, un agenda des grands rendez-vous. Si les délais de production empêchent de traiter l’actualité chaude, en revanche l’organisation de la rédaction permet de couvrir des sujets de synthèse négligés ailleurs, en particulier sur les questions sociales ou les sujets liés à la santé publique. Les illustrations sont abondantes, et même excellentes : Asia News reproduit les meilleures photos sélectionnées par les rédactions du réseau.
Asia News n’est pas pour autant un Courrier International asiatique, ni sur le plan éditorial ni d’un point de vue économique. Le magazine est davantage un projet coopératif qu’un business. La rédaction est constituée de journalistes professionnels détachés de leurs journaux et mis à disposition pour une durée allant de six mois à un an. Ils continuent d’être payés par leur média d’origine, qu’ils regagneront ensuite. Il s’agit souvent de spécialistes des relations internationales. Leur affectation au projet constitue un privilège : c’est une sorte de formation complémentaire avant l’attribution de fonctions plus importantes au sein de leur journal. Du moins, en théorie.
Car, dans la pratique, tous les partenaires ne jouent pas le jeu de la même manière. « Il n’y a pas de Japonais ni de Coréens dans notre équipe », observe Philip Golingai, « prêté » par le quotidien malaisien The Star, « car leurs salaires sont trop élevés et le coût pour leurs journaux serait trop important ». « Et en plus, ils parlent mal anglais », ajoute, perfide, Yasmin Lee Arpon, originaire des Philippines. En poste à Bangkok depuis plus d’un an, la jeune femme a préféré... y rester. Elle fait maintenant partie du staff permanent de la rédaction. « C’est un choix personnel : la vie à Bangkok est passionnante. Mais c’est aussi un besoin professionnel. Pour faire tourner le magazine, il faut un minimum de continuité. Le personnel éditorial tourne vite ; il faut une base permanente pour former et veiller aux passages de relais. »
La ligne éditoriale est fixée par les directeurs des journaux partenaires, qui se réunissent deux fois par an. « Il n’y a pas de sujet tabou, affirme Pana Janviroj, directeur de la rédaction (et président du quotidien thaïlandais The Nation), mais nous sommes sensibles au respect de certains équilibres. Nous constituons un réseau assez homogène, malgré la diversité des pays d’origine. Notre ambition est d’offrir une couverture locale permettant d’identifier des problématiques émergentes. En quelque sorte, nous voulons être l’équivalent de la Far Eastern Review écrite à partir de la rue, pour répondre aux questions qui viennent de la rue. »
« Il n’y a pas de sujet tabou, mais nous sommes sensibles au respect de certains équilibres. »
Le choix des partenaires est fondé sur plusieurs critères. Le plus important : la langue. Asia News est publié en anglais, qui n’est pourtant la langue officielle d’aucun pays de la zone. Seuls des journaux anglophones peuvent entrer dans le réseau. La raison est simple : il faut que la rédaction de Bangkok puisse lire cette presse instantanément, sans frais de traduction. Il faut aussi pouvoir reproduire les articles tels quels, à quelques coûts d’édition près. Deuxième critère : les journaux doivent appartenir à des ressortissants locaux, publics ou privés. « Nous n’avons pas de partenaire au Cambodge, car le Phnom Penh Post et le Cambodia Daily appartiennent à des étrangers. Nous rencontrons le même problème au Népal », déplore Pana Janviroj, car le principal quotidien anglophone est aux mains des Indiens.
« Nous attendons aussi un minimum d’indépendance face aux pouvoirs publics. Le Manila Times, qui faisait partie des premiers titres du réseau, a dû être exclu. À l’inverse, le China Daily, parce qu’il est publié en anglais, se permet un ton qui ne passerait peut-être pas en Chine si ce quotidien était publié en chinois. » En principe, un seul partenaire par pays, même s’il y a des exceptions (la Malaisie en compte deux).
D’un point de vue économique, le projet n’est pas rentable et ne semble pas envisager de le devenir avant longtemps. Pour l’essentiel, les 20 000 exemplaires du magazine sont distribués gratuitement par des compagnies aériennes partenaires (Thai Airways, Singapore Airways, Lufthansa, United Airlines, All Nippon Airways...) et via une sélection d’hôtels cinq étoiles. Environ 20 % du tirage est distribué par des canaux propres aux journaux partenaires, et 5 % sont vendus en kiosque en Thaïlande. « Il est extrêmement difficile de commercialiser dans l’ensemble de l’Asie un magazine régional en langue anglaise », explique Pana Janviroj. Outre la barrière de la langue, qui exclut une grande partie du lectorat potentiel, il faut composer avec des législations locales complexes, contraignantes et coûteuses, dans une région où la plupart des pays sont plus libéraux sur le plan économique que dans le domaine de la liberté de la presse... « Grâce à la gratuité de la rédaction et du contenu, grâce à Internet et au mail, notre budget se maintient à un niveau très modeste : 300 000 dollars, dont les deux tiers couvrent les frais d’impression. » Les recettes proviennent principalement de la publicité (le magazine touche 150 000 lecteurs à hauts revenus ou influents dans leur domaine de compétence) et du soutien de la Fondation Adenauer, qui prend en charge les frais de déplacement des journalistes.
Asia News n’est pas un nouveau modèle de presse et refuse l’appellation de « gratuit » : « Nous sommes une publication de prestige », corrige Pana Janviroj. Les projets de développement semblent en effet davantage inspirés par le désir d’étendre le réseau (le Vientiane Times vient d’être admis ; des prospections sont en cours au Pakistan), d’améliorer la qualité de l’information et le service aux lecteurs, que par un souci de rentabilité immédiate. Confiante en elle-même et forte de l’extraordinaire réseau de contacts régionaux bâtis au fil du temps, la rédaction envisage d’accroître de plus en plus la part du contenu original qu’elle produit directement. Quitte, un jour, à le proposer aux journaux qui lui ont donné naissance... C’est déjà le cas de certains articles postés sur le site Internet (www.AsiaNews.net) ou dans la newsletter quotidienne.

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