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Vie publique

Respiration :

"un métier de schizophrène"

par Alain Rémond

Le métier de journaliste est un métier de schizophrène. Pas dans le travail lui-même, le quotidien des enquêtes, des reportages, de la réflexion éditoriale. Mais dans l’image que le journaliste se fait de son propre métier, à travers celle qui est communément véhiculée. Tout le monde a un point de vue sur le journalisme. Ce qui est un juste retour des choses, puisque les journalistes ont un point de vue sur tout. Ce point de vue, d’ailleurs, contribue pour une bonne part à fabriquer ce qu’on appelle l’opinion. Ce qui fait que, la plupart du temps, quand les journalistes écrivent « on pense que, on dit que... », ils rapportent une opinion qu’ils ont eux-mêmes forgée. La boucle est bouclée quand ils citent « des milieux généralement bien informés ». Par qui, sinon par eux-mêmes ?

Cette « circulation circulaire de l’information », comme disait Bourdieu, n’est pas pour rien dans la mise en cause de ce que l’on appelle « pensée unique », « bien-pensance médiatique » ou ce que vous voulez. Dont serait coupable la classe journalistique dans son ensemble. La chasse aux journalistes est ainsi devenue, depuis plusieurs années, l’un des sports les plus en vogue. Au hasard : ils trafiquent les faits, manipulent la vérité, ils sont copains comme cochons avec les politiques, ils sont sous la coupe du pouvoir économique, ils reflètent l’idéologie dominante, ils sont superficiels, ils travaillent trop vite, ils sont coupés de la vie réelle, ils sont versatiles, ils sacrifient tout aux scoops, etc, etc.

Et c’est là que le journaliste devient schizophrène. Quand il lit certaines de ces charges, de ces diatribes, il est exaspéré par leur mauvaise foi. Par leurs présupposés idéologiques, leur sectarisme dogmatique. Par leur ignorance, aussi. Combien de ces contempteurs des médias savent-ils réellement comment travaillent les journalistes ? Combien sont venus voir, de près, comment on fabrique un journal ? C’est pratique, de mettre tous les journalistes dans le même sac, de leur prêter le même cynisme, la même soumission aux lois du marché.

Comme si les journalistes ne se posaient jamais de questions sur leur propre travail, comme si la plus petite enquête, le plus banal reportage, ne soulevaient jamais chez eux la moindre interrogation, le moindre scrupule. Comme si les choix rédactionnels ne faisaient pas l’objet de débats, de discussions, de controverses. Le journaliste sait qu’il n’est pas infaillible. Il en fait régulièrement la douloureuse expérience. Il lui arrive de se tromper. De se faire manipuler. Mais entre les contraintes de temps, de longueur, celles de la « commande », de l’attente des lecteurs, et le respect des faits, du réel, il trace son chemin du mieux qu’il peut, sous l’œil de sa conscience. Et l’image qu’on se fait de lui, de son métier, lui semble souvent caricaturale, insupportable. Injuste.

D’un autre côté, quand il s’arrête devant un kiosque et qu’il regarde les unes de tous les journaux, de tous les magazines, il lui arrive d’être submergé par le découragement. Il se demande s’il fait bien le même métier que tous ceux qui fabriquent ces journaux tapageurs, rentre-dedans, démagogiques, soumis aux diktats de la mode, aux caprices de l’air du temps, envahis par les recettes pour maigrir ou les révélations sur qui est avec qui. Il voit, aussi, les manchettes de journaux réputés sérieux qui, parfois, le font douter de son propre engagement professionnel. Il reste là, devant le kiosque, hébété, comme saisi d’un vertige existentiel. Il se dit que si les journalistes se font taper dessus, ils ne l’ont vraiment pas volé. Que raconte donc cette masse de papier, que révèlent ces milliers de photos ? Quelle vision de l’homme, du monde, propagent tous ces journaux ? Journaliste, il a envie de dénoncer le journalisme. Il a honte. Il est effaré par le vide, la bêtise, la vulgarité, la lâcheté. Mais il suffit qu’il entende, le soir même, autour d’une table : « c’est encore une invention de journalistes » ou « les journalistes racontent vraiment n’importe quoi » ou « de toute façon, ils sont tous pourris » pour qu’il se sente blessé dans ce qu’il a de plus intime. Pour qu’il ait envie de défendre ces journalistes dont vient tout le mal, ces boucs émissaires que s’invente la société.

Ainsi est le journaliste : un jour, il a envie d’écrire un pamphlet qui dénoncera les impostures, les dérives, les compromissions de sa profession. Le lendemain, il brûle de régler leur compte aux donneurs de leçons professionnels, aux imprécateurs de service, aux petits maîtres qui se font un nom sur le dos des autres.

C’est aussi pour cela qu’il fait ce métier-là et qu’il l’aime : parce qu’il l’oblige sans cesse à se faire l’avocat et le procureur de sa propre pratique. Journaliste de lui-même.


 
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