Pour gagner le Pulitzer, il faut faire acte de candidature. Paul Steiger, le rédacteur en chef de ProPublica, ancien rédacteur en chef du Wall Street Journal, l’a fait sous forme d’une « lettre de nomination » de deux pages, intitulée « Pulitzer Prize for National Reporting : The Wall Street Money Machine ».
Le prix du National Reporting, l’une des quatorze catégories des Pulitzer journalistiques, récompense « un exemple de reportage de qualité sur les affaires nationales, faisant appel à toute technique journalistique, comme le reportage écrit, la vidéo, la création de bases de données, le multimédia ou encore la présentation interactive, ou toute combinaison de ces techniques, sous forme imprimée ou en ligne, ou les deux. Prix doté de 10 000 dollars. » Paul Steiger justifie le choix du sujet en rappelant l’importance de la crise et les questions qu’elle suscite, en particulier sur les pratiques discutables de Wall Street. Il met en avant le travail minutieux, de longue durée, des deux reporters, Jesse Eisinger et Jake Bernstein, tous deux fort expérimentés et réputés, qui apportent des réponses à ces questions « avec une clarté dévastatrice » et pour l’édification du public.
« Alors que les médias travaillent peu en collaboration, ProPublica le fait par principe. »
Le rédacteur en chef soumet aux jurés une liste de dix articles (la série en compte aujourd’hui plus de trente) et met en avant trois d’entre eux, très différents les uns des autres. Le premier, celui qui a ouvert la série, est intitulé « The Magnetar Trade : How One Hedge Fund Helped Keep the Bubble Going » (« Les transactions de Magnetar : comment un hedge fund a aidé la bulle à durer ») et a été « publié » le 9 avril 2010 à 14 h 00 (heure de New York). C’est un article relativement court, moins de 6 500 signes, en fait, une sorte de scoop : Magnetar, firme inconnue du grand public, a créé en masse des instruments financiers, les fameux CDOs (Collateralized Debt Obligations), qui ont gonflé de 40 % la bulle des financements liés à l’immobilier, amplifiant et prolongeant la crise financière. Ce scoop n’est pas le fruit d’un hasard, il résulte de longues recherches documentaires, d’une analyse faite, à la demande de ProPublica, par une firme spécialisée, d’innombrables interviews sollicitées, de quelques interviews acceptées — bref, un travail de longue haleine.
Le second article, intitulé « Banks’ Self-Dealing SuperCharged Financial Crisis » (« Les autotransactions des banques ont mis le turbo à la crise financière »), est paru plus de quatre mois plus tard, le 26 août 2010, à 22 h 09. Avec 30 000 signes, il est d’une longueur inhabituelle, justifiée par l’ampleur du sujet : il s’agit de démontrer que de nombreuses banques ont acheté des instruments financiers d’autres banques, pour se les approprier — gonflant ainsi les volumes de leurs transactions avec ce que l’on aurait appelé, en d’autres temps de moindre sophistication financière, de la monnaie de singe. L’article est à la fois encyclopédique, dans son traitement du sujet, et casuistique, par de nom breux exemples servant de preuves. Enfin, le troisième article, in- titulé « The “Subsidy” : How a Handful of Merrill Lynch Bankers Helped Blow Up Their Own Firm » (« La “subvention” : comment quelques banquiers de Merrill Lynch ont contribué à faire sauter leur propre compagnie »), est paru plus de huit mois après le premier de la série, le 22 décembre 2010 à 16 h 37. Ses 11 500 signes sont consacrés à une seule banque et, dans cette banque, à un seul mouvement : la concentration dans une organisation, créée à cet effet, de la plupart des instruments financiers liés aux hypothèques de valeur douteuse. L’article vise à démontrer que le but principal de l’opération était de justifier les bonus démesurés des banquiers — démonstration qui nous laisse un peu sur notre faim. Des sept autres articles soumis à l’appréciation de Pulitzer, cinq éclairent d’autres aspects importants du scandale. Le sixième fait appel à une technique graphique simple mais efficace pour montrer dans le temps l’importance relative des deals de Magnetar (« The Timeline of Magnetar’s Deals », 9 avril 2010). Le dernier est une sorte de bande dessinée, assez primitive, qui tente d’expliquer les avanies des tristement célèbres CDOs (« Welcome to CDO World ! », 26 août 2010).
« Les médias ont abondamment parlé de la crise financière et économique, mais les mécanismes des abus sont trop souvent restés mystérieux... »
Pourquoi ProPublica a-t-il gagné le prix du National Reporting, battant Bloomberg News et sa critique des assurances ne payant pas leur dû aux familles des soldats tués, et le Wall Street Journal et son examen détaillé des responsabilités dans le désastre de la plateforme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique ? Le communiqué d’annonce des prix Pulitzer 2011 est trop laconique pour nous éclairer, il dit simplement : « Awarded to Jesse Eisinger and Jake Bernstein of ProPublica for their exposure of questionable practices on Wall Street that contributed to the nation’s economic meltdown, using digital tools to help explain the complex subject to lay readers » ( « Attribué… pour la mise en évidence de pratiques discutables à Wall Street qui ont contribué à la débâcle économique de la nation, faisant appel à des outils digitaux pour aider à expliquer ce sujet complexe à des lecteurs non spécialisés »). Nous en sommes réduits à la conjecture. Cinq raisons peuvent avoir motivé le choix du jury Pulitzer.
La première pourrait être le sujet traité. Les médias ont abondamment parlé de la crise financière et économique, mais les mécanismes des abus sont trop souvent restés mystérieux, les responsabilités diffuses, les coupables masqués. Choisir ce sujet, c’est choisir la difficulté, l’hostilité, le risque d’être arrêté par d’innombrables obstacles réels ou artificiels.
La deuxième raison pourrait être le fait qu’il s’agit d’une série. On l’a vu, ce sont dix articles que la soumission met en avant. Par le miracle de la Toile, ces articles constituent un tout. Alors que l’écrit s’efface vite, que les liens entre imprimés sont laborieux, chaque article d’une série ProPublica — tout comme sur Mediapart, le journal en ligne français, par exemple — est organiquement lié à au moins trois articles de la série, de sorte que l’ensemble se renforce à chaque addition. De plus, les articles de la série peuvent mélanger les genres : articles courts, longs, schémas, bandes dessinées, interviews… de manière à faciliter la communication aussi bien que l’assimilation. Ce principe de la série, ProPublica y recourt systématiquement : fin juin 2011, le site menait vingt-trois enquêtes — sur des sujets aussi divers que les démarches post mortem, le gaz de schiste, la sécurité nucléaire, les liens entre industrie pharmaceutique et médecins, l’externalisation de l’armée ou encore la réforme de la Sécurité sociale. L e nombre moyen d’articles publiés était de 65, allant de 6 à 375 (pour une série consacrée à la mise en œuvre des fonds de stimulation économique aux États-Unis), et cinq séries comportaient plus de 100 articles.
La troisième raison du choix de Pulitzer pourrait être l’effort de recherche et d’investigation — effort, qui plus est, couronné de succès. Avant la série, seuls les spécialistes connaissaient, et de manière fragmentaire, le rôle néfaste de Magnetar. L’étendue des investissements croisés entre CDOs faisait l’objet de spéculations mais n’avait pas été explorée. Enfin, on avait moins bien compris le rôle du « Subsidy » dans la déconfiture de Merrill Lynch.
Alors que les médias travaillent peu en collaboration — par souci d’originalité ou au nom d’un concept périmé de la concurrence ? —, ProPublica le fait par principe. Pour cette série sur Wall Street, son partenaire est la National Public Radio, ce qui a démultiplié le nombre de personnes infor mées. C’est peut-être la quatrième raison de la consécra tion de ses deux journalistes.
Enfin, et ce pourrait être la cinquième et dernière raison, la série couronnée a eu un impact important. Elle a attiré l’attention de l’autorité de surveillance des marchés financiers, la SEC ( Securities and Exchange Commission), sur la fréquence des transactions entre CDOs, un des facteurs principaux du gonflement de la bulle. Au moins un sénateur et des commissions d’enquête du Sénat ont fait publiquement men tion des articles de ProPublica. En somme, le prix Pulitzer a récompensé deux journalistes de qualité et dix articles de valeur — et d’influence — exemples d’un journalisme d’investigation dont la rareté accroît la valeur. Pulitzer a aussi donné son imprimatur à une nouvelle génération de séries de reportages, séries dont l’intérêt croît plus vite que la taille grâce aux interac tions et connexions qui sont l’apanage de la Toile. Espérons que le prix de ProPublica célèbre l’ouverture d’un nouveau chapitre — plein de promesses — dans l’histoire du journalisme.
LE PRIX PULITZER
Le prix Pulitzer est mondialement réputé, même si son fondateur d’origine hongroise, Joseph Pulitzer, l’a voulu américain. L’obtenir, outre-Atlantique, est une consécration. L’annonce des prix, car il y en a 14 en journalisme (sans parler des 8 prix en littérature et théâtre, et du prix en musique), est un événement attendu, champagne au frais, mouchoirs à portée de main. Et chacun de compter… combien en a eu le New York Times ? Le Washington Post ? Et comment le Star Ledger de Newark (New Jersey) a-t-il fait pour l’avoir ? Cette réputation, il la doit à son sérieux. Le processus de soumission, de sélection, de décision et de communication ne montre aucune faille. L’anonymat des jurés est maintenu jusqu’à l’annonce des prix, de manière à éviter toute forme de pression, fût-elle amicale… Et les décisions ne sont jamais justifiées ni défendues – le prix Pulitzer plane au-dessus de toute controverse. Il a également réussi à suivre l’évolution des médias : le conseil du Pulitzer a toute faculté de supprimer ou modifier les prix existants, et d’en créer de nouveaux. Par exemple, depuis 2006, les publications en ligne sont reconnues au même titre que les articles imprimés sur papier.
PROPUBLICA
ProPublica, établi à New York, se décrit simplement comme une « independent, non-profit newsroom that produces investigative journalism in the public interest ». Tout est dit : l’indépendance, le but non lucratif, et surtout la salle de rédaction – avec 34 journalistes, ProPublica se voit, sans fausse modestie, comme l’organisation vouée au journalisme d’investigation rassemblant les meilleurs talents, grâce à un financement supérieur à celui de toute autre entreprise comparable. Le tout au service de l’intérêt public. ProPublica mise sur la qualité et la continuité : les mêmes journalistes de haut niveau suivent les affaires et leur développement au fil des mois, publiant des séries d’articles sur les grands sujets choisis. Les reportages sont diffusés par tous les moyens possibles : des accords de collaboration et de diffusion sont signés avec de grands médias classiques comme National Public Radio ou The Guardian. Tous les médias sont invités à « voler » les articles de ProPublica (Steal Our Stories), ce dernier se contentant d’exiger que leur origine soit mise en évidence. Depuis peu, certaines des séries d’articles sont disponibles sur le livre électronique d’Amazon, Kindle, gratuitement ou pour 99 cents (de dollar)

Revue Médias















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