Mai 2004, hôtel Bristol. Ils sont venus, ils sont tous là. Depuis 17 ans, Michael Ringier présente à Paris, en mai, les comptes du groupe de presse éponyme. Et, chaque fois, les salons du Bristol semblent exigus. Pour rien au monde, correspondants de grandes agences internationales, gens de presse, analystes financiers, lobbyistes, éminences grises, comploteurs, ne manqueraient le rendez-vous. Certains ne se revoient qu’à cette occasion. D’autres y viennent pour cette même raison. Bien entendu, les journalistes forment le gros du bataillon. A croire que pour un rubriquard « médias », manquer la conférence de presse de Michael Ringier au Bristol, ce serait comme rater le Festival de Cannes pour un critique de cinéma...
Assis autour de l’immense table, on reconnaît, au hasard, Philippe Thureau-Dangin, directeur de la rédaction de Courrier International, un directeur artistique inspirateur de 50 % des maquettes de presse qui ont compté ces 20 dernières années, ou encore Philippe Robinet, considéré comme le chef de file de la nouvelle édition française... Tous ont été conviés par Jean-Clément Texier, le Talleyrand de la presse, dont les réseaux dans les médias et la finance sont sans équivalent connu. Affluence record donc pour un homme et un groupe dont l’activité en France tutoie le zéro absolu !
Il fut un temps où le groupe Ringier éditait, depuis Paris, un superbe magazine culturel francophone, Emois ; un temps où l’entreprise suisse de presse était actionnaire du Point... Mais aujourd’hui, rien. Si ce n’est la présence du Monde dans le capital du grand quotidien de Suisse romande, Le Temps, dont Ringier est l’actionnaire majoritaire... Voilà pourquoi, avec la distance et l’ironie dont on dit qu’elle est la marque de fabrique des âmes bien nées, Michael Ringier s’amuse de tant de popularité et entame son intervention par un drôle de constat : « Les matins doivent être ennuyeux à Paris pour qu’il y ait encore une fois autant de monde autour de la table. » Une sorte de miroir aux Helvètes.
Faussement modeste, Michael Ringier. Car le propriétaire du premier groupe de presse suisse compte chaque jour davantage parmi les acteurs essentiels de la communication et des médias. Européen convaincu, il est aujourd’hui l’une des passerelles entre la vieille et la nouvelle Europe. Amusant pour un Suisse... Ce rôle, ce destin, il le doit à sa volonté d’investir dans les pays issus de l’ex-bloc communiste. « J’ai eu la chance extraordinaire de pouvoir vivre mon métier au moment de la chute du mur », se félicite-t-il. A force de volonté, il est devenu le premier éditeur de presse en Roumanie, en République tchèque, en Slovaquie et en Hongrie. Le groupe suisse édite une grande partie des quotidiens populaires de ces pays, et publie des magazines people, de télévision ou d’économie. Ringier est aussi l’actionnaire principal du premier journal populaire de Serbie, Blic. Sa singularité éditoriale tient dans ce subtil équilibre : que populaire ne verse pas dans populisme. De fait, le groupe Ringier assure le gros de la présence francophone en Europe centrale et orientale, face aux intérêts principalement allemands et américains. « Nous avons commencé dans un petit pays où, pour nous développer, il fallait se diversifier. Cela explique notre capacité à faire toutes sortes de presse », analyse Michael Ringier. Issu d’un petit pays, il n’a eu de cesse d’investir dans d’autres petits pays. Du moins en Europe.
Car Ringier, cela se sait peu, est sans doute l’éditeur occidental le mieux implanté en Chine. Au pays du matin calme, il publie 17 magazines, très spécialisés, qui représentent un chiffre d’affaires des plus modestes : 12 millions d’euros. « Je suis pragmatique, s’il y a de la place pour un quotidien de qualité, je tente l’aventure ; si cela ne semble pas réaliste, je regarde vers la presse quotidienne populaire, ou bien encore je développe des magazines ou des titres de niche. » L’homme ne cherche pas à se donner le beau rôle. Il entend d’abord exercer son métier d’éditeur et considère que la rentabilité de ses opérations est la meilleure garantie de son indépendance. Son groupe, 100 % familial, est l’un des derniers indépendants à ce niveau d’influence. Il y a quelques mois, un projet de rapprochement avec Springer menaçait de bouleverser la répartition du pouvoir. L’accord aurait porté Ringier aux tout premiers rangs mondiaux de l’édition, au prix d’une perte de souveraineté de la famille. « Je n’ai pas eu envie de perdre une partie du contrôle. C’était trop tôt ou trop tard. » Il est des habitudes dont on a du mal à se défaire. En affaires aussi, le célibat a ses bons côtés.
De façon plus anecdotique, l’éditeur suisse vient de réaliser sa première percée outre-Rhin en créant Cicero, sorte de New Yorker germanique, haut de gamme littéraire, griffé par les grandes plumes allemandes. Façon d’irriguer le pôle « livres » du groupe. Car Ringier ne s’est pas limité à la presse et à l’impression, ses deux activités d’origine. « Notre métier, précise-t-il, c’est l’information et le contenu. » Ainsi le groupe produit quelques émissions, en particulier pour la Télévision suisse romande. Voilà pourquoi les visiteurs des salons de l’hôtel Bristol sont si nombreux. Chaque année, ils viennent dans le secret espoir d’apprendre que Michael Ringier a décidé de passer à l’offensive en terre gauloise et que de nouveaux espaces vont s’ouvrir. Et chaque année, l’espoir est déçu. Chaque année, les visiteurs du matin se promettent d’être patients et de revenir l’année suivante...
« Ce millionnaire aime l’odeur de l’encre, l’attente haletante de l’information et du scoop, le stress des délais. »
L’homme porte beau. Son compatriote capital, Albert Cohen, aurait pu y reconnaître son Solal. Mince et élancé, le visage émacié, Michael Ringier, polyglotte, héritier d’une des grandes fortunes vaudoises, longtemps joueur de tennis classé, avait tout pour élargir le cercle des dandys inutiles. Il aurait alors figuré dans certains des magazines qu’il édite aujourd’hui. Mais voilà, l’homme s’est découvert une passion : « Ma formation, c’est dix ans de journalisme, dont sept ans en Allemagne. » Pas de grandes écoles prestigieuses à son actif mais une immersion sans retenue dans les tourbillons des rédactions. Ce millionnaire aime l’odeur de l’encre, le toucher du papier, le jeu des maquettes, l’attente haletante de l’information et du scoop, le stress des délais, les discussions sans fin sur les bons et les mauvais « sujets »...
Michael Ringier n’a jamais eu besoin de tuer le père. Son grand-père s’en est chargé avant lui. Le fondateur de la dynastie, homme d’industrie et de presse remarquable, créa une imprimerie et des journaux pour la faire tourner. Il a vécu jusqu’à 93 ans, faisant dire aujourd’hui à son petit-fils que lui-même est peut-être « une menace génétique pour l’entreprise ». Cette longévité n’a guère permis au fils du fondateur de se faire une place ni dans l’entreprise ni dans la profession. Le père de Michael Ringier aura surtout passé sa vie à voyager à travers le monde. Au cours de ses périples, il aura plus d’une fois fait escale en France. Car on aime la France chez les Ringier. Et sans rancune, puisqu’ils sont les descendants de huguenots français venus trouver refuge dans les cantons suisses au XVIIe siècle. Aujourd’hui encore, Michael Ringier vient trois ou quatre fois par an en France. Il adore le style de vie et apprécie les rencontres organisées avec des éditeurs et surtout leurs auteurs qui enrichissent sa réflexion.
A la mort du fondateur, son fils aura le bon goût de ne pas chercher à imprimer sa marque. Élégamment, il passera le flambeau à son fils, après qu’un maire du palais eut géré l’affaire durant une dizaine d’années. Une période suffisamment longue pour que celui-ci pût se former et faire ses premières armes de manager de presse.
Michael Ringier a toujours pris plus de plaisir et mis plus de passion dans la mécanique éditoriale que dans le mécano financier. Quoique... Ce Suisse spinoziste n’entend pas pour autant poser au mécène dilapideur de fortune familiale. Il n’aime rien tant que les rencontres avec des intellectuels, des sportifs, des membres de la classe politique. « Je ne peux pas lire les journaux qui sont imprimés en mon nom : c’est donc à travers des échanges directs que j’arrive à comprendre la réalité de ces pays », explique-t-il. Partout en Europe centrale, il joue cette carte. Et cela lui réussit plutôt bien. « Je ne suis pas une menace pour les pouvoirs en place », assure Michael Ringier. Un seul exemple : « Le président roumain m’a salué comme son homme de presse favori car je suis le seul à ne pas vouloir prendre sa place ou exercer une influence pour promouvoir d’autres affaires. » Le patron de presse aime faire de la politique sans aller à l’affrontement direct mais en ayant conscience de son influence : « J’ai, reconnaît-il, tous les avantages de la politique liés aux débats d’idées et aux rencontres, sans en subir les inconvénients. »
« Ringier, cela se sait peu, est sans doute l’éditeur occidental le mieux implanté en Chine. »
Michael Ringier a la chance de pouvoir faire uniquement ce qui lui plaît : le développement de ses titres, les rencontres en altitude, l’échange approfondi avec les journalistes. Aucune nouvelle maquette n’est validée sans son assentiment, sans qu’il se soit penché avec passion sur son équilibre et sa cohérence. Il est prêt à prendre des risques et lui aussi a laissé quelques plumes dans l’Internet. Moins que d’autres. On doit d’ailleurs à ses équipes le pionnier de la cyberpresse francophone, webdo.ch, qui, dans les années 2000, faisait référence sur la Toile pour son inventivité rédactionnelle. Pour autant, Michael Ringier ne cherche pas à surfer sur l’écume de la mode, même s’il déclare sans détour qu’il faut savoir être opportuniste. « Je me méfie des choses trendy », affirme-t-il en homme posé pour qui suivre l’air du temps ne peut suffire à assurer la pérennité de son groupe.
En revanche, il sait prendre des risques et forcer la chance. Son fonctionnement laisse de côté a priori et bienséances. « On essaie, et si cela marche, on continue ; sinon il ne faut pas hésiter à arrêter », résume-t-il. Dans l’entreprise, les rôles sont fort bien définis : Martin Werfeli, président du directoire, assure la gestion et le développement industriel et commercial du groupe, tandis que Michael Ringier se réserve les aspects éditoriaux. Le plus souvent, il est accompagné par Jacques Pillet, le « journaliste référence » qui a révolutionné la presse suisse en inventant l’Hebdo, un news proche d’un magazine comme Le Point. Ironie et humour en plus. Dans le groupe Ringier, le pouvoir véritable s’exerce au sein du comité d’éthique, institué par Michael Ringier, lequel se penche régulièrement sur la qualité des articles, les erreurs commises, les dérapages possibles. « Lorsque l’on se trompe, il importe de le dire tout de suite et de chercher les modifications permettant que cela ne se reproduise plus. » Ce sage pragmatisme suisse ressemble à une profession de foi. Est-il exportable ?

Revue Médias















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