Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°28 > MédiaMorphoses > Usages médiatiques des statistiques de la criminalité
Mediamorphose - dossier

Faits divers et sécurité

Usages médiatiques des statistiques de la criminalité

Christian Mouhanna, chargé de recherche au centre de recherches sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), CNRS

Baromètre du phénomène criminel par l’opinion, les statistiques, publiées à partir des années 1970, participent fortement à l’enracinement de la thématique sécuritaire dans l’espace public. Longtemps parole d’autorité aux yeux des journalistes qui les com- mentent, elles sont désormais matière à controverses et donnent lieu à des interprétations politisées, voire idéologiques, particulièrement tranchées depuis le début des années 2000. Elles reflètent avant tout un état du fonctionnement politique et institutionnel.

Les chiffres de la criminalité ou de la délinquance occupent depuis plusieurs années une place considérable dans les différents supports de presse. Leur publication tous les mois constitue un événement, au même titre que les statistiques du chômage. Elle a même occulté celle d’autres indicateurs autrefois plus présents, comme ceux, par exemple, du commerce extérieur. Abondamment commentés par le ministère de l’Intérieur, les syndicats policiers et de nombreux experts au statut plus ou moins clair, ces chiffres de la criminalité se sont à plusieurs reprises imposés dans le débat public, pour ruiner la crédibilité d’un gouvernement ou au contraire bâtir la réputation de « sauveur » d’un ministre. Cette place essentielle prise par les statistiques mérite un examen attentif parce qu’elles sont devenues un outil essentiel de communication politique tout en s’imposant simultanément aux forces de sécurité comme un redoutable instrument de gestion interne. De ce point de vue, les années 2000 consacrent cet usage des statistiques.

Le « miracle français » et ses limites (2001-2007)

L’année 2001 s’achève sur un constat catastrophique largement relayé par tous les journaux et l’audiovisuel, de la gauche à la droite : deux chiffres matérialisent l’« échec » de la gauche en matière de politique de sécurité : le nombre de crimes et délits constatés, et la baisse du taux d’élucidation, c’est-à-dire du pourcentage d’affaires pour lesquelles un auteur a éte identifié. On passe ainsi de 3,49 millions de crimes et délits en 1990 à 4,06 millions en 2001, les taux d’élucidation passant eux de 37,5 % à 24,9 %. Lionel Jospin reconnaîtra son échec et sa « naïveté », le 4 mars 2002, en direct au journal télévisé. Le « choc » du 21 avril 2002 avec la présence du candidat du Front national au second tour doit beaucoup à cette montée du sentiment d’insécurité, alimenté par le foisonnement de faits divers largement traités dans tous les médias.

Au contraire, le passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau (mai 2002-mars 2004 et juin 2005-mars 2007) se traduit par une amélioration spectaculaire de ces mêmes chiffres. De 4,11 millions en 2002, le nombre de crimes et délits décroît à 3,59 millions en 2007. Quand aux taux d’élucidation, ils connaissent une progression admirable, atteignant 36,1 % la même année. Officiellement, ce retournement est à mettre au crédit du ministre et de son volontarisme, de son engagement personnel et de la multiplication des lois répressives. Ce dernier s’en servira d’ailleurs abondamment pour se construire une image de « présidentiable ». Au milieu de la première décennie 2000, tous les commentateurs, y compris les élus de l’opposition, font l’éloge de ce retournement de tendance, créditant le futur président d’un talent indiscutable en matière de sécurité. Pourtant, plusieurs éléments remettent en cause cette croyance partagée. Les émeutes de la fin 2005 montrent que la situation est loin d’être stabilisée dans les zones sensibles. Au sein des forces de l’ordre, une mauvaise humeur croissante laisse à penser que l’amélioration affichée n’est pas si évidente sur le terrain. Après une première période où tous se sont félicités des moyens supplémentaires — personnels, matériels, textes de loi, primes — accordés aux policiers, des tensions de plus en plus vives se font jour, avec la participation à des manifestations de plusieurs milliers d’entre eux, dont la presse ne rend pas compte. Les élections professionnelles voient d’ailleurs gagner les syndicats opposants au ministre. Quant aux populations des zones les plus touchées par l’insécurité, elles sont loin d’accorder crédit à la satisfaction officielle : non seulement elles ne voient pas de véritable changement, mais elles ont, en outre, vu disparaître la police de proximité, pourtant plébiscitée. Le dépôt de plaintes ou l’accès aux policiers sont de ce fait devenus plus difficiles.

Une politique de l’apparence ?

Comment expliquer ce paradoxe ? Il renvoie bien entendu à un décalage classique entre communication officielle et effets concrets. Dans le cas des statistiques policières, l’amélioration constatée trouve sa source dans la convergence de plusieurs types d’intérêts. Le choc de la présidentielle de 2002 a débouché sur un accord tacite. Consciente que l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour doit beaucoup au bruit politique et médiatique autour de l’insécurité, l’ensemble de la classe politique et des médias, de droite comme de gauche, se satisfait d’un discours sur les chiffres qui annonce un retournement. Du côté du ministère de l’Intérieur, l’arrivée aux postes clés de bons connaisseurs de la machine policière et de sa production statistique permet d’enjoindre à celle-ci de « produire les bons chiffres », avec des pratiques couramment utilisées à l’époque des ministères Pasqua et Debré 1. Ils y sont aidés par le développement de compétences en matière de communication place Beauvau. La « mise en scène » se concrétise notamment par une publication désormais mensuelle des chiffres de la sécurité, autrefois annuelle ou bi-annuelle. Tous les mois, le ministre a donc l’occasion de montrer son efficacité.

Pour les policiers, cette insistance sur les chiffres est dans un premier temps accueillie avec soulagement. En effet, les moyens et effectifs qui arrivent en 2002 sont la contrepartie tacite d’une amélioration des statistiques fournies. Un tel engagement ne leur fait pas peur puisqu’une grande partie d’entre eux a depuis longtemps l’habitude de cet exercice. La base statistique sur laquelle travaille la police, appelée l’état 4001, est un vieil outil puisqu’il a été mis en place dans les années 1970. Il est donc maîtrisable 2. Les policiers les plus traditionalistes sont très satisfaits de cette orientation, d’autant que l’annonce de la fin de la police de proximité par Nicolas Sarkozy à Toulouse en 2003 marque un retour aux « fondamentaux » : la police française est avant tout au service de l’État, et très secondairement à celui des citoyens. Les expérimentations d’une police plus proche de la population font alors partie du passé.

« Il existe toute une série de délits pour lesquels il n’y a pas de plaignants, qui servent de variable d’ajustement permettant de faire varier à la hausse ou à la baisse le nombre de délits affichés. »

Orienter la construction des chiffres

Cet arrêt du mouvement d’ouverture de la police vers l’extérieur renforce le poids des chiffres en interne. La fermeture des postes qu’entraîne la fin de la police de proximité va naturellement faire baisser le nombre de plaintes déposées. Les temps de déplacements et les files d’attentes dans les commissariats dissuadent d’autres plaignants. sont plus ou moins bien reçus par les services policiers : on les dissuade de déposer une plainte, ils sont invités à déposer une « main courante », non comptabilisée dans les statistiques. L’examen des pratiques policières montre que leur activité se focalise sur de « petits » délits qui permettent d’afficher un nombre important d’interpellations ou sur un type de délinquance qui « rapporte » en termes statistiques.

L’enjeu statistique pour les policiers est double. D’une part, ils doivent faire baisser le nombre de crimes et délits enregistrés. Car il s’agit bien de crimes et délits enregistrés par les services de police et de gendarmerie. Les enquêtes auprès des victimes dans plusieurs pays montrent que les forces de l’ordre ne connaissent que moins de 20 % des faits commis, la victime préférant souvent ne pas porter plainte. Et il existe des délits sans plaignants, comme ceux relatifs aux stupéfiants par exemple. D’autre part, il est essentiel pour les policiers d’afficher un taux d’élucidation croissant. Ils sont également évalués sur le nombre de personnes mises à disposition de la justice, c’est-à-dire interpellées. De ces enjeux découle un certain nombre de pratiques. Quand l’auteur du délit est inconnu, par exemple dans le cas d’un vol, il s’agit d’éviter d’enregistrer ce délit. Quand au contraire l’auteur est identifié, les policiers vont se mobiliser pour l’interpeller sans toujours faire une enquête approfondie. Les chiffres du crime dépendent d’une variable essentielle : l’activité des policiers. Il existe en effet toute une série de délits pour lesquels il n’y a pas de plaignants. Désormais baptisés « infractions révélées par l’action des services », ces faits servent de variable d’ajustement qui permet de faire varier à la hausse ou à la baisse le nombre de délits affichés. La consommation de stupéfiants en est l’exemple type, qui permet d’« adapter » les chiffres à la demande des autorités. On peut interpeller le contrevenant ou se contenter de détruire le produit. Pas de plaignants, et un délit constaté un consommateur est égal à un délinquant trouvé. Les taux d’élucidations sont toujours égaux à 100 %, voire les dépassent, ce qui permet de compenser le très faible taux d’élucidation des cambriolages : moins de 15 %. Pour montrer leur productivité, les policiers ont intérêt à arrêter beaucoup de petits fumeurs plutôt que de passer du temps à remonter des filières d’approvisionnement, ce qui demande beaucoup de temps pour un résultat faible en nombre de personnes interpellées. Cette prééminence du chiffre conduit donc à privilégier les apparences aux dépens d’une véritable efficacité. Aujourd’hui, alors que s’achève le premier quinquennat de l’ancien ministre de l’Intérieur, une lassitude générale au sujet de ces chiffres semble se manifester. En interne, policiers et gendarmes sont fatigués de courir après des indices de productivité dont ils connaissent les limites et les effets pervers, surtout lorsqu’ils aboutissent à des suppressions de postes. Les populations ne croient plus aux annonces mirobolantes. Quant au ministère de la place Beauvau, s’il continue à utiliser les mêmes outils d’affichage, il est de moins en moins crédible. Des centaines de délits disparaissent des statistiques sous prétexte de requalification juridique (certains deviennent des contraventions, non comptabilisées). Le caractère prétendument scientifique des chiffres est de plus en plus discuté. ■

Pour lire la suite :

Où trouver Médias

Abonnez-vous

Retrouvez l'intégralité des précédents numéros en ligne


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]