Toute dramaturgie exige des personnages bien typés. Ils le sont.
Rupert Murdoch occupe le devant de la scène. À 76 ans, le milliardaire australien fait toujours preuve d’une voracité carnassière et d’une habileté hors du commun. Il a créé de toutes pièces le troisième plus grand groupe de médias du monde. Il a très tôt compris qu’Internet révolutionnait le métier, et qu’une vue intégrée - presse-radio et télévision-Internet - de l’information, et de l’entertainment, procurait un avantage concurrentiel décisif. On dit de lui que dans ses veines coule de l’encre - il sait tout de la presse et de ce qui la rend profitable. Il veut que ses journaux se vendent, et n’hésite pas à faire ce qu’il faut : du choix des éditeurs au ton des titres, il est omniprésent. En quelques années, il a fait du Times de Londres un bon tabloïd - ce qui a peut-être sauvé un journal vivotant sur sa gloire passée.
La famille Bancroft contrôle depuis 1902 la compagnie Dow Jones, dont le fleuron est le Wall Street Journal. Elle n’y joue pas de rôle actif, mais on la dit attachée à ce qui fait la grandeur du Journal : sa qualité. Les trente-cinq membres adultes de la tribu cultivent le secret. Bien malin qui y verrait clair dans leurs clans, leurs fondations, leurs trusts en poupées russes, leurs intérêts. On sait seulement que les dividendes de la société assurent la subsistance de beaucoup d’entre eux - jusqu’à 2 millions de dollars par an pour les plus fortunés. Pour la compagnie, servir ce dividende passe avant l’investissement.
« Pour le Wall Street journal, pur-sang du journalisme, se retrouver dans les écuries Murdoch en compagnie de canassons tient du cauchemar. »
Les journalistes et éditeurs du Wall Street - ils sont près de deux mille, un pour mille lecteurs - s’enorgueillissent de leur journal, un des rares étalons du journalisme professionnel. Ils savent qu’en matière d’investigation, ils n’ont guère de rivaux. Ce sont eux qui ont révélé les malversations d’Enron. Au plus fort de cette affaire, une quarantaine de reporters assuraient la meilleure des couvertures. Plus récemment, le journal a mis au jour le scandale des options antidatées, et épinglé sans relâche les centaines de firmes coupables ou soupçonnées. Et tout ça dans un quotidien réputé pour ses positions éditoriales parmi les plus pro-business, les plus conservatrices qui soient. Pour ce pur-sang du journalisme, se retrouver dans les écuries Murdoch en compagnie de canassons tient du cauchemar.
La comédie estivale s’est jouée en trois actes. Le premier s’ouvre par un coup d’éclat : le 17 avril 2007, Rupert Murdoch, patron de la News Corporation, offre de racheter Dow Jones et son Wall Street Journal pour 5 milliards de dollars, deux tiers de plus que ce qu’il vaut en Bourse. C’est une offre que les plus critiques ont qualifiée de « généreuse » - on a rarement vu prime aussi substantielle. M. Murdoch sait que seule une offre marquant les esprits a des chances d’aboutir. Et sa générosité n’a rien de gratuit : il sent que l’information financière au sens large, celle qui englobe la vie économique et les entreprises, a le vent en poupe.
Contrairement à l’information généraliste qui n’a plus guère de valeur marchande, la première se vend de plus en plus cher. Son plan a la simplicité des grandes stratégies : mettre la main sur l’un des deux meilleurs prestataires d’information économique au monde (l’autre étant le Financial Times), et exploiter cette information par tous les moyens, à commencer par la création d’une grande chaîne de télévision économique sous l’égide de Fox. Face à cette offre, les journalistes du Wall Street protestent. La famille Bancroft adopte une position claire et nette : jamais nous ne céderons le Wall Street Journal à un propriétaire comme ce monsieur Murdoch, indigne de ce fleuron du vrai journalisme. Nous refusons même de le voir pour en parler. Le public applaudit.
Au deuxième acte, la presse soutient son confrère, lui trouvant tous les mérites. Et pleuvent les accusations et les soupçons sur Rupert Murdoch - qui, sous l’averse, affiche la plus grande sérénité. Mais bientôt la façade de la maison Bancroft se lézarde. L’offre est par trop alléchante, les désaccords se font jour, et l’on accepte de rencontrer le trublion. Pas pour discuter finances, seulement entendre ce que le nouveau propriétaire ferait pour garantir la qualité et l’indépendance du journal. Éclat de rire général : les Bancroft aimeraient vendre, mais garder tout le pouvoir !
Au troisième acte, les Bancroft montrent leur vrai visage : celui d’une famille de propriétaires incapables de s’entendre pour gérer une entreprise de presse. Sous leur houlette, Dow Jones s’est enfoncé dans le marasme. De prédateur, Rupert Murdoch devient sauveur. C’est lui qui promet d’in-vestir, de préserver les forces vives du journal, de leur donner une vraie résonance mondiale. Même les journalistes du quotidien semblent baisser la garde. Et l’homme d’affaires sort grandi de négociations qui voient les Bancroft capituler face à celui qu’ils avaient couvert d’opprobre. Le contrat de mariage garantit l’indépendance journalistique de la mariée. Tout est-il bien qui finit bien ?
La presse américaine s’est délectée de ces péripéties. Mais elle ne s’y est pas trompée non plus : la comédie peut à chaque instant devenir tragédie. Si Rupert Murdoch, nouveau propriétaire, faisait du Wall Street un journal à sensations, servant ses intérêts plutôt que l’intérêt de ses lecteurs pour un journalisme indépendant de qualité, le monde de l’information en serait durablement appauvri - un tel journal ne se créant pas à la baguette magique. On s’interroge : des propriétaires actuels ou du futur propriétaire, qui mérite le Wall Street Journal ? Ou encore, plus généralement, quels devraient être les mérites du propriétaire d’un organe de presse de qualité ?
Les Bancroft sont des propriétaires distants. À leur actif, on peut mettre leur attachement sentimental au Journal. Ils sont fiers de son rôle, de sa qualité. Ils se sentent garants de son indépendance. À leur passif, on doit pointer leur incompétence, ou plus aimablement leur benign neglect (l’expression est de Joe Nocera dans le New York Times du 4 août 2007), c’est-à-dire, littéralement, leur négligence sans intention de nuire, ou encore leur « tendre indifférence ». Ils n’ont pas su s’organiser pour jouer leur rôle. Ils n’ont pas su mettre en place les dirigeants capables de sortir la compagnie de sa torpeur, de conclure les alliances requises, d’assurer l’avenir économique du groupe Dow Jones. Dans un contexte de déclin de la presse quotidienne, ils n’ont pas su mobiliser les moyens financiers de la survie du Wall Street Journal.
Rupert Murdoch est un propriétaire de proximité. Homme d’affaires, il est aussi journaliste. Ses quotidiens sont des outils d’influence, de pouvoir, de conquête, de profit. Il a des opinions (« les articles du WSJ sont trop longs ») et les fait connaître. Il sait ce que le public aime et il veut le lui donner. Il choisit les dirigeants et les rédacteurs qui lui conviennent. Même s’il intervient quand ça lui chante, il n’a pas à le faire systématiquement : ses rédacteurs voient le monde du même œil, et savent ce qu’il est bon de faire ou de ne pas faire.
Entre les Bancroft et Rupert Murdoch, quel propriétaire choisirait le journaliste ? Les premiers risquent de le priver des moyens de son indépendance et de sa qualité. Le second lui fournit les moyens, mais risque de vouloir soumettre la vérité à ses volontés. Quel que soit le choix du journaliste, ce sont les marchés qui tranchent. Le marché a tranché en faveur de News Corporation - elle a avalé Dow Jones. Mais la vente ne s’est pas conclue sans un contrat spécifique visant à préserver l’héritage journalistique du Wall Street Journal.
Objet de longues tractations, ce contrat compte quatorze pages, publiées, bien sûr, par le Wall Street Journal dans son édition du 1er août 2007 - lendemain de sa signature. Le seul objet du contrat est la nomination et la mise à l’écart de trois managing editors (rédacteurs en chef), et la préservation de leurs pouvoirs - celui du journal, celui de la page éditoriale du journal et celui de l’agence de presse Dow Jones Newswires (si ce dernier ne dépend pas hiérarchiquement du premier).
Un comité composé de cinq personnalités indépendantes a tout pouvoir, sans recours, pour refuser la proposition de News Corporation visant la mise à l’écart et le remplacement de ces rédacteurs en chef, et pour trancher en cas de litige sur leur autorité. Par le contrat, News Corporation adopte également, sans limitation de temps, une série de principes de journalisme - du meilleur cru. Le dernier de ces principes concerne spécifiquement la liberté du Journal de couvrir avec précision et équilibre tout ce qui touche aux « intérêts commerciaux objectifs et perçus » de la société propriétaire.
Le texte ne manque pas de faire impression. Il semble avoir apaisé une bonne partie des journalistes du Wall Street, et la presse américaine en général. Quant au choix contractuel des cinq premiers membres, il ne fait pas l’unanimité. Si les anciens patrons d’Associated Press et de Tribune Publishing échappent à toute contestation, il n’en va pas de même d’un autre membre, Nicholas Negroponte (dirigeant du fameux Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ; un de ses projets a bénéficié d’un don de 2,5 millions de dollars de la News Corporation...). Et la personnalité du président, Thomas Bray, un ancien éditorialiste de Detroit News, trouble nombre d’observateurs : ils voient en lui un ultraconservateur peu soucieux d’intégrité journalistique.
Il faudra quelques années pour juger du résultat. Pour l’optimiste, le contrat est solide et durable, car il ne fait que refléter l’intérêt bien compris de Rupert Murdoch : seul un Wall Street au sommet de la profession peut lui procurer les avantages chèrement acquis. Pour le pessimiste, le contrat n’est qu’un voile permettant aux Bancroft de sauver la face (et s’enrichir) : monsieur Murdoch ou ses descendants n’en feront, comme la logique de la propriété le veut, qu’à leur tête.
L’enjeu est de taille. Pour en avoir la preuve, il suffit de suivre l’affaire en lisant... le Wall Street Journal ! Tout y est : une information détaillée, des enquêtes approfondies, menées et rédigées selon les règles de l’art, des documents complets. Au sommet de son art, le journal a publié, début juin, le résultat de deux grandes recherches - ne cachant rien des qualités et des travers de leurs sujets : la première sur les Bancroft ; la seconde sur Rupert Murdoch. Pourvu que ça dure !

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