Revue Médias
Making of

Vive Le Pen ?

par Claude Moisy / Illustrations : Louise

L’ancien président de l’AFP rappelle ici son farouche attachement à la liberté d’expression. Et les dangers qui la menacent en France : absurde habitude de légiférer sur l’histoire, obsession croissante de ne vouloir faire de peine à aucune minorité, judiciarisation de la moindre contrariété.

La France est un drôle de pays et les Français de drôles de citoyens. Ils se sont decerné le titre de « patrie des droits de l’homme » et sont persuadés d’avoir contribué plus qu’aucun autre peuple à répandre la liberté dans le monde. Et pourtant, ils ont aujourd’hui une conception et une pratique de la liberté de pensée et de la liberté d’expression qui s’apparentent plus à celles de régimes répressifs qu’à celles de vraies démocraties.

Cela s’est manifesté une fois de plus récemment à travers l’effervescence expurgatoire ayant saisi une partie du monde politico-médiatique devant le succès croissant d’une demi-douzaine de commentateurs de l’audiovisuel peu conventionnels, qualifiés de réactionnaires par les plus modérés ou de fascistes par les plus indignés. Au-delà de la diversité des propos qui leur sont reprochés, un de leurs crimes communs est de formuler, au nom de la liberté d’expression, des idées jugées d’extrême droite et s’approchant parfois de celles du Front national.

Si j’ai eu envie d’intervenir dans le débat, c’est que l’un des accusés est mon ami Robert Ménard, fondateur et directeur de la rédaction de cette revue. Pour avoir milité naguère à ses côtés pendant quinze ans à Reporters sans frontières, organisation vouée à la défense de la liberté de la presse et de la liberté d’expression dans le monde, je sais qu’il n’est ni raciste ni fasciste, ni même simplement d’extrême droite. Mais il vient de manifester à nouveau un goût certain pour la provocation en intitulant « Vive Le Pen ! » un petit brûlot publié avec sa femme, Emmanuelle Duverger, pour défendre les positions que beaucoup lui reprochent. À l’antenne, une tendance à la véhémence pouvant aller jusqu’à l’agressivité nuit parfois à la clarté de son propos. Ayant longtemps partagé sa lutte contre les limites abusives que trop de pays, dont la France, opposent au droit d’expression, je voudrais tenter d’apporter ici une calme contribution à son nouveau combat médiatique.

Nous croyons au caractère absolu de la liberté d’expression tel qu’il est garanti, par exemple, par le premier amendement à la Constitution des États-Unis. Bien sûr, l’homme étant ce qu’il est, cela garantit aussi la liberté de dire des bêtises, bêtises de droite ou de gauche, bêtises religieuses ou antireligieuses, œuvres et propos choquants violant délibérément les conventions les plus établies. Mais on sait depuis longtemps que l’excès de liberté vaut mieux que la privation de liberté. Si tous les gouvernements du monde, même les plus répressifs, inscrivent la liberté d’expression parmi les autres libertés publiques dans leurs documents constitutionnels, c’est le plus souvent pour l’assortir immédiatement d’une succession de conditions infiniment extensibles. La parole des citoyens est libre, disent-ils, sauf si elle porte atteinte à la sûreté de l’État, à l’unité de la nation, à l’ordre public, à la religion, à d’innombrables autres valeurs, et surtout à l’honneur ou à la dignité des dirigeants. Autrement dit, vous avez le droit de parler à condition de ne rien dire contre ceux qui vous dominent.

La France n’en est certes pas là, mais il est indéniable qu’elle a récemment multiplié les interdits en matière de droit d’expression. Elle a pris d’abord l’absurde habitude de légiférer sur l’histoire. C’est une insulte à la liberté de l’esprit et un obstacle à la liberté de la recherche historique. Il y a ensuite l’obsession croissante de notre société de ne vouloir faire de peine à aucune minorité, aussi exotique ou ésotérique soit-elle. Il y a enfin l’encouragement à la judiciarisation de la moindre contrariété. Le résultat, c’est qu’il devient de plus en plus difficile de dire des choses que beaucoup reconnaissent être vraies mais qui se heurtent à la doxa dominante.

La première de ces vérités contestées est que le Front national, qu’on l’aime ou qu’on l’exècre, est un parti politique comme un autre et que, comme un autre, il doit avoir droit à la parole. La tendance, manifeste en France, à diaboliser l’extrême droite en innocentant l’extrême gauche fait fi de l’histoire du monde contemporain. Elle nous enseigne en effet qu’il n’y a eu nulle part dans le monde de révolution communiste qui, accueillie avec espoir par beaucoup, n’ait rapidement abouti à la dictature, à la privation de toute liberté et à la ruine économique du pays. Mais cela ne fait rien, c’est le Front national et lui seul qui menace notre avenir et l’on ne peut être que cryptofasciste si l’on défend son droit à participer au dialogue national.

Les journalistes, parfois éminents et estimables, qui réagissent avec indignation aux « nouveaux polémistes » défendant des causes qu’ils jugent indéfendables, ne semblent pas avoir conscience de porter atteinte à la liberté d’expression, fondement de leur activité professionnelle. Ils vénèrent sûrement Voltaire comme l’apôtre de cette liberté mais ils contredisent son engagement à défendre « jusqu’à la mort », disaitil, le droit d’un homme à exprimer ses idées même lorsqu’elles sont contraires aux siennes.

La liberté d’expression n’est pas une fin en soi. Elle a été instituée pour permettre aux hommes de se mieux comprendre. Et la surprise peinée de quelques bienpensants devant le succès populaire remporté par les émissions qu’animent des incorrects comme Éric Zemmour et Robert Ménard, leur panique devant les sondages qui confirment la popularité croissante du Front national, illustrent le gouffre d’incompréhension qui s’est creusé entre une confortable petite élite médiatique et le peuple, désorienté par la crise du capitalisme et qui se sent méprisé et abandonné par la classe dirigeante. C’est peut-être aujourd’hui cette élite, sûre de sa vertu et de sa supériorité, qui est le meilleur agent électoral de Marine Le Pen. ■


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]